LE RÉVEIL
UAND elle s'éveilla, il faisait jour. La grise lumière de novembre filtrait à travers les rideaux. Elle se leva, sentant le frisson du froid. Elle se demandait comment elle se trouvait dans cette chambre qu'elle ne connaissait pas. Elle cherchait autour d'elle ses meubles familiers. Elle avait la sensation d'un rêve. Parla fenêtre que prolongeait un balcon de pierre, elle regardait, appuyant son front sur la vitre, ce coin de paysage inconnu, le parc Monceau dont les arbres dépouillés découpaient leurs branches sèches sur la pâleur d'un ciel de neige.
La solitude du parc, enveloppée d'une brume grise, lui donnait une impression d'éloignément soudain comme si elle se fût réveillée ailleurs qu'à Paris, dans le silence d'une ville ignorée. Des touffes de chrysanthèmes, aux folioles jaunes et brunes tordues par la gelée,
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une longue pelouse où des ifs encore verts détachaient leurs silhouettes, les troncs noirs et les branches tordues des grands arbres sans feuilles, d'étranges tas de paille qui étaient l'armature contre le froid des palmiers enveloppés — et, là-bas, une tache blanche, desfigures d'apparition et de rêve, le monument de marbre de Gounod, lui semblaient, avec la coupole de la rotonde, vaguement entrevoir dans le brouillard, quelque cimetière où pas un visiteur ne passait, pas une ombre, par ce matin glacé...
Elle se sentait désespérément triste, perdue. La vue de ce jardin lui rappelait où elle était, qui elle était. Quel réveil !
Ainsi, voilà où aboutissait ce pauvre roman d'amour commencé à Trouville et finissant là, comme dans un gouffre. Elle était la femme d'André, et André, secoué par quelque névrose, était là, quelque part, sous ce même toit, mais séparé d'elle par cet étrange mal qui l'empêchait de la reconnaître. Maintenant, qu'allaitelle faire ? Rentrer au logis paternel ? Tout dire aux chers parents qui la croyaient heureuse ? Fuir ?
Mais c'était rompre brusquement tous les liens qui l'attachaient à André. C'était mettre entre lui et l'avenir de l'irréparable. Si elle patientait? Si elle attendait? Cette crise peutêtre était passagère?
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Oui, mais elle avait peur. Elle éprouvait une angoisse profonde à l'idée que son mari — son mari ! — pouvait reparaître devant elle et lui dire de cette voix implacable qui semblait celle d'un juge parlant aune aventurière :
— Il n'y a pas de madame Fortis !
Elle avait toujours eu l'instinctive horreur de cet atroce mal, la folie. En voyage à Dijon, elle avait visité avec ses parents la Chartreuse où sont recueillis les déments. Elle avait entendu leurs lamentations sortir des fenêtres ouvertes. Elle avait vu un malheureux amené en voiture, criant, appelant, les yeux hagards, de Técume aux lèvres, emporté presque par les gardiens. Elle avait eu longtemps ces cris désespérés dans les oreilles. Avait-elle donc épousé un de ces déchets humains, et allait-elle entendre André appeler et se plaindre comme les fous de la Chartreuse ?
Elle avait envie de sonner sa femme de chambre, et elle redoutait de la voir apparaître, lui annonçant quelque nouvelle tragique.
C'était une fille dévouée, Thérèse, que M'"^ de Jandrieu lui cédait en la regrettant. Elle avait servi Mademoiselle, elle l'aimait. La mère était heureuse de la savoir auprès de Cécile.
— Thérèse me dira où il est, peut-être I
Elle poussa le bouton électrique. Et maintenant elle regrettait d'avoir appelé. Si tôt? Et que penserait la femme de chambre lorsqu'on lui demanderait des nouvelles de Monsieur ?
Le visage de Thérèse ne laissa paraître aucune expression d'étonnement et, à l'interrogation de sa maîtresse, la femme de chambre répondit que déjà M. Fortis était à l'atelier et avait sonné François, le domestique. Monsieur travaillait.
— C'est bien, Thérèse. Je vous remercie.
— Madame veut-elle que je la coiffe?
— Non, je me coifferai moi-même.
Elle voulait être seule, songer, pour prendre un parti. Elle sentait bien que, sur sa décision, sur le geste qu'elle allait faire, elle allait jouer toute sa vie. Retourner à son logis de jeune fille, c'était abandonner André à sa destinée, abdiquer, divorcer dès le premier jour. Et elle éprouvait pour le malheureux qu'elle avait vu, quelques heures auparavant, si différent de lui-même, une pitié attendrie, une pitié de mère. A sa terreur de pauvre femme effrayée par la folie succédait, avec un besoin de dévouement, un appétit de sacrifice qui venait plus encore de l'amour que de l'instinctive charité féminine.
11 travaillait? Elle voulait le voir. Peut-être retrouverait-elle en lui maintenant le délicieux
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fiancé, doux, confiant, un peu mélancolique et d'une tendresse presque timide, dont la voix, si différente de ce ton sec et bref qu'elle avait entendu cette nuit, lui semblait une musique, écoutée parfois, les yeux clos, comme dans un bercement de rêve. Cet André-là, elle s'était donnée à lui du fond de l'âme. Ce n'était pas, malgré la banalité de la première rencontre, le mari quelconque qu'une jeune fille épouse pour échapper à la monotonie de la maison paternelle, pour s'affranchir et être libre; non, c'était bien l'élu, c'était bien l'époux attendu et choisi, c'était celui qui n'a pas de nom et qui est lui, c'était l'homme dont elle avait juré de partager, oui, dont elle voulait partager l'existence.
Elle ne voulait pas, même après l'affreuse épreuve de cette nuit de cauchemar, briser cet espoir en retournant chez M. de Jandrieu. Si même André avait été frappé de quelque mal subit, si l'épouvantable tête-à-tête devait se renouveler, eh bien ! le devoir, son devoir d'épouse, n'était-il pas là? N'avait-elle pas promis son dévouement à toute souffrance, comme elle avait promis son affection de toutes les heures?
— Il travaille ! Je vais le voir. Et je ne dirai rien à personne. Et on ne saura rien. Rien.
Elle était habillée, la fatigue donnant à son
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joli visage d'enfant une pâleur qui ajoutait à toute sa grâce un charme de souffrance. Elle sortit de sa chambre, traversa le salon vide et gagna l'escalier intérieur qui, tapissé d'œuvres d'art, de tableaux et d'armures, menait à l'atelier d'André. Elle s'arrêtait, de marche en marche. A mesure qu'elle montait, elle se sentait reprise d'un sentiment de peur. Si elle allait retrouver, là-haut, cette apparition aux noires prunelles impénétrables fixées sur elle comme sans pensée, indéchiffrables ?
Elle s'appuyait sur la rampe de bois sculpté. Elle sentait son cœur battre. Elle était tentée de redescendre.
— Allons donc ! Ce serait lâche !
A la porte fermée de l'atelier, elle frappa. Une voix répondit : « Entrez ! » La voix d'André. Mais c'était la voix brève, la voix cassante, la voix hostile de cette nuit.
Ce n'était pas André qu'elle allait trouver là, derrière cette porte, c'était ce quelqu'un d'inconnu qui lui était apparu comme un spectre de malheur.
— Je ne veux pas le voir ! Je ne veux pas le voir !
Elle prononçait, tout haut, ces mots qu'elle croyait seulement penser tout bas et, le geste impatient, involontairement, elle ouvrait la porte cependant et, dans le vaste atelier
— Comme tu reviens tard, dit-elle...
Il s'assit, Vair las, regarda sa montre. (P. l32.)
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encombré d'œuvres précieuses, là-bas, assis devant sa toile, la palette à la main, elle apercevait André que la lumière de la vaste baie vitrée éclairait de son jour triste.
Le corps à demi penché sur sa toile, dans une attitude d'attention laborieuse, il ne leva même pas la tète, lorsque Cécile entra. Il paraissait pris d'une fièvre de travail, attiré, attaché à sa toile, hypnotisé par son œuvre même.
Cécile le regardait. Il avait enlevé sa cravate blanche, l'habit, jeté sur un fauteuil, et, en veston de velours noir, il avait repris sans doute sa vie de tous les jours. Des tableaux de lui, des études de paysages, apparaissaient accrochés aux murs parmi d'autres œuvres d'amis et tout ce vaste atelier, luxueux et artistiquement meublé, les tapisseries, les draperies, les drapeaux faisant un fond de pittoresque décor aux vitrines pleines de bibelots de choix, aux bustes de marbre sur leurs gaines, aux mannequins couverts d'armures anciennes ou japonaises, chevaliers du moyen âge ou samouraï du temps des Ronins, ce décor où chaque objet avait son prix, sa valeur et comme sa biographie, décelait le collectionneur impeccable et Thomme de goût. Lui, parmi ces toiles, ces tentures et ces marbres, semblait un ouvrier à la tâche dès le lever du jour et il laissa Cécile
s'approcher jusqu'auprès du tabouret où il était assis sans même s'apercevoir qu'il y avait quelqu'un là.
Elle s'arrêta avant de lui parler, examinant la toile qu'André avait commencée. Elle fut stupéfaite.
Ce que le peintre cherchait, jetait là sur cette toile, ce n'était pas un de ces paysages dont la poésie pénétrante avait fait la réputation du jeune maître, poésie d'une tristesse douce, rêveuse, dégageant de la nature la tendresse consolante qu'elle a parfois, la marâtre ; c'était une vision macabre, où, parmi les ors et les couleurs, dans une apothéose de féerie où les pierreries eussent éclaboussé les yeux sous une éblouissante pyrotechnie — c'était l'Humanité, incarnée dans la diversité de ses types, vautrée devant une immense idole à tête de Bête écrasant des corps, broyant des nudités, faisant, comme le pressoir fait jaillir le vin du raisin, couler le sang de cadavres entassés, foulés aux pieds comme dans une épouvantable promenade de Jaggernag. Et ce monstre, à face bestiale, c'était le Veau d'Or, avec, derrière lui, comme deux spectres, la Famine et la Guerre : — la Famine, hâve, sinistre, comme anémiée de tout le sang, de toute la sève pompée par la Bête ventrue, avide etgoulue; la Guerre, toute saignante, hurlante,
les bras nus, rouges de tuerie, comme son glaive était rouge, comme étaient rouges ses pieds pataugeant dans une boue de massacre. Et devant le Veau d'Or s'aplatissaient les traitants et les courtisanes, les misérables et les tripoteurs, les ouvriers blêmes et les satisfaits obèses... Et une lumière bizarre, une lumière d'aurore ou d'incendie, enveloppait cette scène d'épouvante, l'étalage de ces corps écrasés par le poids de la Bête impassible, son mufle et ses bajoues dominant cette foule dans une lueur de vision d'Apocalypse.
Cécile en fut épouvantée. Elle recula instinctivement devant ce spectacle. C'était cette évocation peut-être qui hantait le cerveau d'André ?
Elle voulut savoir. Elle appela :
— André !
Il releva la tête alors et la même expression qui, cette nuit, avait effrayé Cécile, passa dans ses yeux. Assurément, il était étonné de voir là, en son atelier, une visiteuse inattendue. Il hésita, un moment, à interrompre son travail, comme s'il eût cherché à se rendre compte de ce qui survenait, puis, — après un regard à son œuvre — se levant, il posa sur le tabouret son appuie-main et sa palette et demanda à Cécile, de ce même ton froidement poli, indifférent, qui l'avait épouvantée :
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— Vous voulez me parler, Madame ?
Il lui fit signe de s'asseoir et elle obéit, voulant essayer de savoir ce qui s'agitait sous ce front, ce qui se passait dans ce cerveau malade.
Alors elle évoqua, avec une précision encore charmée par le souvenir, tout le pauvre roman, d'une simplicité exquise, qu'ils avaient vécu jusqu'à la fin de cette journée d'hier, jusqu'à cette horrible nuit. Elle essaya de réveiller dans cet esprit qui semblait être obstinément sourd à ses paroles, de chères images, des mots, d'humbles faits délicieux, et elle se faisait tendre, caressante, suppliante.
Et toujours l'impassibilité de ce visage, la pâleur de ces traits comme figés dans la barbe noire^ la morne expression de ces yeux profonds où elle ne pouvait rien lire — sortes de lacs noirs où tout s'enfonçait sans reflet, sans bruit — l'incompréhension où s'acharnait André, involontairement sans doute, la rendait peu à peu nerveuse, prête à crier. Elle se butait à une résistance obstinée, parlant à son mari, et lui parlant de lui-même, mais se rendant bien compte que ces souvenirs évoqués ne rappelaient rien à cet homme qui était là, et écoutait, indifférent.
Même, le nom de Fortis ayant été prononcé par Cécile, elle eut un frisson de véritable épouvante lorsqu'André répondit :
— Je le connais beaucoup. C'est mon homonyme. C'est un autre moi-même si vous voulez. Ce n'est pas moi. Les paysages que vous voyez accrochés là sont de lui.
Il montrait les études qui tapissaient les murs de l'atelier — vues de Fontainebleau, du Bas-Bréau, roches et ruisseaux des Vaux de Cernay, paysages de Chevreuse et la vallée de Bièvre, — des impressions de printemps ou d'automne, des effets de matin, des couchers de soleil, toute une série de sensations exquises fixées là du bout du pinceau sur quelque panneau ou sur la toile.
— On nous confond parfois Tun avec l'autre dans les journaux. Il a du talent, dit André, du ton d'un homme qui fait une concession à un art qu'il n'aime 'pas. Mais qu'est-ce que le paysage? Un croquis. La peinture, comme la musique, est faite pour exprimer des idées plus hautes, donner à l'humanité, qui les exige, qui en vit, les symboles, la vision des grandes chimères. Le paysage est un état d'âme, a-t-on dit, soit; mais il y a quelque chose de supérieur à cette peinture d'un coin de terre qui nous plaît, c'est la peinture de l'âme même 1 Saisir l'âme humaine par une symphonie, comme par la palette, peindre le mystère, l'insaisissable, voilà l'idéal ! André Fortis ne connaît pas l'au-delà, il s'en tient à la nature
visible, celle que la photographie peut rendre à la rigueur. Or, il n'y a que l'invisible en art, il n'y a que le rêve. Celui qui vit de l'existence commune va, vient, digère, dort, respire, vieillit. Il ne vit pas. Cet André Fortis, dont la signature est la même que la mienne, a beau exposer aussi au Salon d'Automne, c'est un artiste de talent, oui, mais un peintre pour médailles de concours.
Ainsi André parlait de son œuvre comme l'eût fait un étranger. Il se jugeait en critique. Il condamnait son propre efFort en vertu d'un idéal nouveau qu'il portait en soi-même. Si elle n'avait eu la terreur de cette situation fantastique dans laquelle elle se débattait, Cécile eût pu croire à une plaisanterie de cet homme s'exprimant là sur les œuvres qu'il avait produites, comme si ces études, ces f tableaux eussent été ceux d'un autre. Et le peintre qui jetait sur la toile la vision apocalyptique apparue là, ces chairs tordues, ces J| anatomies sanglantes, ce sinistre Roi du Monde, était bien en effet un autre, très différent du poétique paysagiste des soirs d'été, des sourires d'aurores sur les étangs argentés.
Cécile regardait ces études avec des yeux attendris, comme si elles étaient les " images mêmes de ses illusions — tout ce qu'elle avait aimé dans cet André qui n'était plus là — ou
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qui, étant là, ne lui paraissait plus qu'un étranger, presque hostile.
Tout à coup elle poussa un cri, où il y avait de la joie et de la tristesse.
Elle avait aperçu, parmi ces études de forêts, ces sous-bois de Barbizon ou de Chailly, une toile récente, un bout de mer, une plage immense et, sur le sable fin, des silhouettes qu'elle reconnut tout de suite, son père, sa mère, et elle-même, à côté d'un jeune homme qui était lui!
— Ah! dit-elle, Trouville!
C'était Trouville, avec la toilette qu'elle portait le jour où il l'avait vue, avec le temps qu'il faisait, le beau ciel clair, la couleur de la robe de M"*® de Jandrieu, le coin de plage très précis, avec le décordes villas et des maisons normandes où ils s'étaient rencontrés.
Et regardant André, désignant de la main l'étude lumineuse :
— C'est Trouville, dit-elle encore, essayant de réveiller un cher souvenir.
— Paysage parisien, fit André, sujet pour aquarelle. Je ne comprends pas.
Encore une fois, ou il jouait une atroce comédie, ou sa raison était perdue. Elle ne voulait plus prolonger son séjour dans l'atelier. Elle y étouffait.
— Je vous demande pardon d'être venue !
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Il se dressait entre elle et sa toile, comme s'il eût voulu garder pour lui seul le secret de son œuvre.
— Oh! je puis être interrompu quand je travaille !
Il porta à son front le maigre index de sa main droite :
— Mon œuvre est là, dit-il.
Et les yeux noirs, tout à Theure sans expression, eurent un éclair rapide, comme illuminés de fierté.
Il répéta : là, avec joie, et Cécile, par la porte entr'ouverte, le vit, avant de redescendre l'escalier, se rasseoir sur le tabouret, reprendre la palette et, fiévreux, penché sur « l'œuvre », se remettre vivement au travail — la toile, le sujet, la vision bizarre ayant un aimant invisible qui l'attirait, l'appelait, le tenait.