UNE INTERVIEW SCIENTIFIQUE
}t le journaliste répétait sa question, comme il eût interrogé le savant dans une interview :
— L'homme peut avoir une double conscience?
— Parfaitement. Il y a même plusieurs consciences, selon les états et les fonctions. La conscience d'un agent de change n'est pas celle d'un pasteur protestant, par exemple. J'ai fait du tapage autrefois au cours de M. Désiré Nisard, et je me suis même fait mettre au poste pour avoir hué le professeur qui nous déclarait qu'il y avait deux morales. Peut-être s'était-il tout simplement mal expliqué : il y a souvent autant de morales que de situations.
— Oh ! docteur ! dit M""^ de Vernière.
— Entendez-moi bien, Madame, il n'y a qu'une morale, en réalité, une morale unique,
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certaine, mais il est différentes façons de l'interpréter. Et sans faire de casuistique...
— Mais, docteur, interrompit le journaliste, ce n'est pas la conscience même que je veux dire, c'est Tétat double dont je veux parler... Je m'en préoccupe... Je veux publier une série d'articles sur la Salpètrière...
— Et vous me demandez de la copie?...
Comme cela, au dessert en manière de fromage !... dit M. Chardin, qui se mit à rire. Eh bien, oui, la personnalité d'un être humain peut se dédoubler et par conséquent avoir deux consciences... On connaît des cas d'amnésie périodique, c'est-à-dire de perte périodique de la mémoire et pendant ces amnésies il est évident que la conscience est autre...
— Voilà la question que je voulais vous poser, docteur. Un homme a, comme vous le dites, sa personnalité dédoublée... Bien... Sa vie est donc double comme sa conscience...
— Oui, c'est même là un phénomène scientifique devenu classique...
— Je sais... On peut comparer l'état d'amnésie dont vous parlez à l'état dans lequel, par exemple, se trouve un somnambule qui va, vient, lit, travaille, sans qu'il se souvienne de rien au réveil...
— A peu près, dit M. Chardin... Quoiqu'il y ail des différences...
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— Je sais...
— Les journalistes savent tout, fit le médecin.
— Comment s'appelle ce monsieur ? demanda Cécile à son voisin de droite.
— Frédéric Clément, du Boulevard.
— Mais, — voilà la question que je voudrais me permettre de vous poser, mon cher maître, — dit le chroniqueur, je suppose que, pendant cet état d'amnésie, de double conscience ou d'inconscience, comme vous voudrez, l'homme dédoublé dont nous parlons commette un crime, oui, assassine ou vole quelqu'un, est-il responsable ? Un somnambule a-t-il la responsabilité de ses actes de somnambule ?
Cécile éprouvait depuis un moment une sorte de gène qui ressemblait à Tangoisse éprouvée Tan dernier et pendant que les propos s'échangeaient, elle regardait André, assis en face d'elle, pour étudier sur sa physionomie l'impression qu'il pouvait ressentir d'une telle conversation. A travers les fleurs de la corbeille, camélias et chrysanthèmes^ le visao-ç d'André lui apparaissait absolument impas sible, seulement pâli par la lumière électrique éclairant la moitié de son front et, dans sa barbe très noire, ses joues maigres. Peut-être y avait-il quelque vague inquiétude dans l'at-
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tention de son regard, très expressif et comme tendu vers le docteur Chardin — bien que la bouche fût souriante et répondît à la petite dame brune qui ne faisait, de ses jolies dents, qu'une bouchée de la « noire » peinture des Vénitiens de Musée, du Tintoret, du Titien — des marchands d'encre.
La question de Frédéric Clément avait du reste rendu la table entière attentive. Le docteur Chardin devenait le centre de tous les regards et Cécile attendait la réponse du médecin comme si le point d'interrogation du chroniqueur eût exprimé sa propre préoccupation.
— On a déjà posé la question, fit le docteur. On a même, je crois, écrit là-dessus des mélodrames. Il me souvient d'en avoir vu un, il y a très longtemps, en province, où il était question d'un magistrat qui, à l'état de somnambulisme, commettait un crime et avait tout justement à présider la Cour d'assises qui jugeait le prétendu meurtrier...
— Un innocent ?
— Un innocent naturellement.
— Et comment finissait le drame, docteur, demanda M""® de Vernière.
— Par un dénouement heureux, chère madame. En plein tribunal le magistrat, assassin sans le savoir, était pris subitement d'un de
ses accès de somnambulisme, et, là, sous les regards du jury stupéfait et de ses collègues épouvantés, il refaisait, avec une précision tragique, les gestes mêmes du meurtre — prenant son couteau à papier comme il avait manié le poignard dans un acte précédent, — et il racontait lui-même pourquoi il avait tué, pourquoi il s'était vengé. Alors, acquittement de l'accusé, embrassade de la famille, applaudissements du public. Je vous passe le baisser du rideau.
— Et le magistrat ? dit Cécile.
— Ma foi, je ne sais pas ce que l'auteur en faisait. Je ne me souviens pas du dénouement, je ne me rappelle que le cas, tout médical, porté sur la scène.
— Bien, mon cher maître, mais, — précisa Frédéric Clément — dans votre pensée de spectateur, dans votre appréciation d'homme de science, le magistrat qui jouait du couteau était-il coupable ?
Il semblait à Cécile qu'une expression d'angoisse s'allumait comme une lueur mal éteinte dans les yeux devenus fixes d'André.
— Non, non, à mon avis il n'était pas coupable. L'homme qui avait tué était, en quelque sorte, très différent de l'homme qui jugeait. Ces amnésies, ces pertes de la mémoire, ces dédoublements de la personnalité, sont
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des névroses absolues. Le somnambulisme fait, d'un être particulier, un être tout nouveau pendant une certaine période de temps. L'ivresse de même. Un ivrogne est un fou passager. Le plus brave des hommes devenant ivre peut se métamorphoser en brute complète, bestiale, féroce. Le peuple ne s'y trompe pas, i qui fait de la science sans le savoir lorsqu'il dit par exemple d'un lâche : « Il a les foieif blancs ! » et de tel ou tel ivrogne : idl a le viil 7nauvais. » L'hommequi rêve comme l'homme qui boit a deux existences très distinctes : sa vie réelle et sa vie factice, et l'une est indépendante de l'autre. Par conséquent, il n'est pas responsable de la dualité de conscience que lui impose cette étrange névrose, le dédoublement de la personnalité.
— Deux êtres dans un être, deux vies humaines différentes dans une même existence d'homme ? Mais c'est une histoire d'Edgar Poe que vous nous contez là !
— Pas du tout. Il ne s'agit point des Histoires extraordinaires du conteur américain. Je vous parle de faits classés, catalogués, scientifiquement connus... Tenez,... l'autre jour, on a ramassé sur un banc du boulevard des Batignolles un soldat en uniforme, le pantalon couvert de boue et qui s'était endormi là... On le prenait pour un alcoolique... Quand, réveillé.
on Ta interrogé, il ne savait comment expliquer sa présence à Paris... Il était en garnison à Limoges, et de Limoges il était venu là, sans savoir pourquoi, sans savoir comment, ayant quitté la caserne sous une impulsion inexplicable et marchant, marchant, marchant devant lui comme dans un rêve... On Ta traduit comme déserteur devant un conseil de guerre. Déserteur 1 Le pauvre garçon n'était absolument pas coupable. Ce n'était pas lui qui avait abandonné le régiment, erré de Limoges à Paris, c'était un autre.
— Que de romans on ferait avec la science ! dit M""' de Vernière.
— Et de l'histoire aussi, Madame, si je vous disais que le Juif Errant... vous savez bien, le fameux Juif Errant de la complainte et de la légende ? C'était sans doute tout simplement un somnambule !
— Le vieux Laquedem ?
— Parfaitement. On a remarqué que cette névrose particulière dont souffrait le petit soldat et qui s'appelle la folie ambulatoire, le besoin de s'échapper, de marcher, d'aller en avant, on ne sait où, atteint assez fréquemment les juifs. Or, dans nos villages de France on a vu souvent arriver, à des époques différentes, quelques juifs de Pologne et de Roumanie, avec leurs longues barbes et leurs
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houppelandes fourrées, le bâton de voyage à la main, et ces juifs apparaissant là, allant droit devant eux, comme le fantassin allait de Limoges à Paris, ces juifs poussés ainsi par la folie ambulatoire apparaissant à des dates diverses ont, pour les imaginations de nos paysans — et même des bourgeois de Bruxelles en Brabant — incarné le juif poursuivi par la malédiction du Calvaire. Frappés de névrose, espèces de somnambules du voyage, ils sont devenus pour le peuple le Juif Errant légendaire :
Tu marcheras toi-même Pendant plus de mille ans...
Et ces errants qui montrent ainsi, de temps à autre, leurs haillons et leurs faces décharnées, ce sont des espèces de somnambules, des êtres qui ont fui leur foyer sans savoir pourquoi, y retournent peut-être pour y mourir, sans se rendre compte qu'ils l'ont déserté... Le docteur Tissié a rencontré un de ces errants qui faisait plus de soixante-dix kilomètres par jour en cet état de songe. Il partait après avoir pris dans sa caisse des billets de banque dont il ignorait même la valeur dans sa condition seconde, et il allait devant lui en vagabond. Il a vu ainsi l'Allemagne, la Turquie, la Hongrie, la Russie, l'Afrique...
Cinquante-deux billets, cinquante-deux mille francs ! La main maigre d'André passa sur son front avec le geste familier. (P. 134.)
En Russie, il a failli être pendu comme nihiliste... En état de rêve... La potence eût vu mourir un innocent, un inconscient... Et ces errants s'en vont promenant ainsi leurs songes ambulatoires... Ce sont des êtres qui mènent une double vie et ce n'est pas d'Edgar Poe, encore une fois, qu'ils relèvent, c'est de Charcot!
— Et, demanda le journaliste, vous en avez rencontré de ces sortes de somnambules qui vivent de cette double vie ? Dites-nous cela, docteur.
A travers cette table fleurie, dans l'atmosphère échauffée de la salle à manger, il sembla une fois encore à Cécile que les regards d'André prenaient tout à coup une expression inquiétante, quelque chose de farouche. Elle ne le perdait pas des yeux. Le visage avait blêmi, un léger tremblement agitait la lèvre inférieure et un geste singulier, lent, mécanique presque de la main droite, semblait chercher indistinctement sur la nappe blanche, un couteau.
André attendait, guettait, la gorge serrée, la réponse du médecin :
— J'en aurais rencontré, dit froidement le docteur Chardin, que je ne vous le dirais pas, mais si vous tenez à écrire sur ce sujet, cher monsieur, ce n'est pas à moi, c'est au docteur Klipper qu'il faut vous adresser.
— Le docteur Klipper?
— Oui, un Alsacien. Et un homme de génie.
— Le docteur Klipper, répéta le journaliste. C'est étonnant. Je ne le connais pas.
— Et personne ici sans doute ne le connaît, dit M. Chardin en cherchant du regard quelqu'un qui, parmi les convives, le contredît, en venant parler du docteur Klipper. C'est un homme extraordinaire et qui, dans son laboratoire, rappelle absolument ces alchimistes que peignait Rembrandt, qu'il évoquait dans ses gravures. Il vit dans un coin, à la recherche du mystère comme le Balthazar Claës de Balzac était à la recherche de l'inconnu et il prétend avoir trouvé ou être à la veille de trouver un instrument, un rayon X, ou Y, ou Z qui permettrait de lire à travers le crâne dans Le cerveau humain comme dans un livre ouvert.
— C'est un fou, dit M*"" de Vernière.
— Pas du tout. Je vous l'ai déjà dit : C'est un homme de génie ! Mais on a déjà essayé de prouver que le génie est une névrose.
— Oh ! mais il faudra que j'aille interwiever le docteur Klipper, fit le rédacteur du Boulevard.
M. Chardin hocha la tête :
— Vous n'arriverez pas à le faire parler. Je ne sais même pas si vous parviendrez à le voir.
— Ah ! par exemple ! Mais si j'ai besoin de lui, si je suis souffrant, si je me porte malade, comme on dirait au régiment?
— Le docteur Jean Klipper ne fait pas de clientèle.
— Et qu'est-ce qu'il fait?
— Je vous l'ai déjà dit : il cherche.
Le médecin regarda les convives qui l'écoutaient, intéressés par le mystère.
— Et si j'essayais de préciser ce qu'il cherche, c'est alors que vous crieriez à l'invraisemblance et que vous croiriez à un conte d'Edgar Poe, de Wells ou de Stevenson.
— Voyons, docteur !
— Docteur, vous nous mettez Teau à la bouche !
— Que cherche-t-il, votre Jean Klipper ? André, plus que personne, attendait de
M. Chardin l'explication que sollicitaient ces jolies femmes attablées, ces voisins de table qui devenaient silencieux comme si le maître eût été en chaire ou eût commencé une conférence.
— Ma foi, c'est assez difficile à vous expliquer sans devenir un peu pédant. Je vous demande pardon, Mesdames, mais je vais vous paraître apparemment incompréhensible.
— Vous nous insultez, docteur, dit en riant M""* de Vernière. Je proteste au nom de ces dames.
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— Eh bien, fit M. Chardin, cet étonnant, extraordinaire et, je vous le répète, génial Jean Klipper — vous voyez que les médecins se rendent parfois justice et ne se dévorent pas toujours entre eux comme les loups, les artistes et — excusez-moi, Monsieur, les journalistes — le docteur Klipper cherche notre troisième œil !
— Vous dites ?
— Je dis notre troisième œil !
— Qu'est-ce que cela signifie ? demanda au nom de tous la maîtresse de la maison.
— Tout simplement que nous avons, — comme tous les vertébrés — que nous avons là, tenez, sous le front, une glande nommée par les zoologistes, la glande pinéale ou encore la pomme de pin, le corps pinéal, la toupie, et que cette glande, en dépit de son nom, n'est ni une glande en réalité, ni un ganglion nerveux, ni un ganglion lymphatique, mais un organe dégénéré — que cette pseudo-glande donc peut être considérée comme un troisième œil, un œil que nous avons en nous à Tétat latent, un œil qui n'a pas abouti, qui n'a pas émergé, qui n'a pas troué la boîte crânienne, mais qui existe et que les physiologistes ont trouvé au bout de leur scalpel.
— C'est donc cet œil-là, dit le reporter, qui expliquerait la fable des cyclopes.
— Parfaitement. On peut se figurer qu''il y eut une heure où ce troisième œil avait apparu au milieu du front d'on ne sait quels hommes des temps primitifs ou fabuleux. Je ne vous parle pas là de choses absurdes. Il est certain que cet organe rudimentaire. dégénéré, qui ne sert à rien aujourd'hui qu'à perpétuer en nous le souvenir d'un organe ayant existé chez nos lointains ancêtres, est un legs atavique, atrophié dans le cours des temps. Oh! le docteur Klipper n'est pas seul à avoir étudié cette glande pinéale épiphyse ! Rabl Riickhard en 1882 l'observait chez les poissons et déclarait que c'est bien un œil. De Graaf en 1886 l'étudiait chez l'orvet, vous savez, ce joli reptile qui peut vous effrayer, Mesdames, dans les allées de la forêt de Fontainebleau, mais qui est plus inoffensif qu'un moineau franc, l'orvet, un faux serpent, un lézard dégénéré. Et Rawlin Spencer l'étudié précisément, ce troisième œil, chez les lézards. On le trouve aussi, très évident et très caractérisé, chez l'oiseau, par exemple, le pigeon. Chez le pigeon et chez rhomme.
— Ce qui v5st souvent la même chose, dit un homme d'esprit.
On rit un peu, pas beaucoup. Le petit discours du docteur Chardin captivait l'attention.
— Seulement, fit-il, chez le pigeon l'organe
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en question est apparent, tandis que chez l'homme, il faut une préparation pour l'apercevoir, enlever toute la partie supérieure des hémisphères. N'en parlons point, ce ne sont point propos de dessert. Il n'y a que Thomas Diafoirus qui entretient les dames de ces belles choses chirurgicales.
— Mais vous savez, docteur, interrompit un vieux monsieur, un peu timide, très grand lecteur et bibliophile, vous savez que Descartes en a parlé, de la glande pinéale, de votre troisième œil ? Mon très savant ami le professeur S. Pozzi me le rappelait l'autre jour. Descartes prétendait même que c'était là, oui, cette glande, le siège de l'âme !
— Pas tout à fait. Je n'ai pas son texte présent à la mémoire. Mais vous avez raison, Monsieur, Descartes en a parlé et Galien avant Descartes. Mais ni l'un ni l'autre n'ont pensé à ce que rêve Jean Klipper — c'est de donner à l'homme ce troisième œil dont il est privé !
— L'œil supplémentaire ?
— Où cela ? Au milieu du front I
— C'est stupéfiant!
— C'est cyclopéen !
— C'est épouvantable !
— Un œil au front! Ah! fi, l'horreur!
Les interruptions partaient de tous les coinj
comme des pois fulminants. Et M. Chardii
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jouissait doucement de la stupéfaction d'un auditoire. Les interjections amusaient le savant accoutumé à ces effarements devant l'imprévu.
— Bah ! c'est une affaire d'habitude, dit-il, si la mode en était prise, on regarderait cela comme un grain de beauté. Et puis, quoi, ce serait utile ! Les cyclopes devaient, moins que les forgerons d'aujourd'hui, craindre d'être aveuglés par les étincelles. Un œil de plus ce serait de la vie de plus, et la vie c'est pour l'homme la denrée la plus précieuse, un prêt de quelques années qu'il doit à échéance sans date rembourser à la grande Usurière. Or, voilà où je vous disais que Jean Klipper a du génie. Il a auprès de lui une femme jeune, jolie, qu'il adore — et qui est aveugle. Et c'est pour elle qu'il multiplie ses travaux et qu'il tente l'impossible. La vue de la malheureuse est perdue. Il veut la lui rendre. Elle n'a plus ses deux yeux. Ils sont clos, ils ne perçoivent plus que la lumière sans distinguer la forme des objets. C'est ce troisième œil qu'il veut restituer à sa compagne.
— Allons donc ! fit le reporter.
— Ce que je vous dis là n'a pas l'air croyable, c'est la vérité pure. Le docteur Klipper a inventé une sorte de lampe électrique projetant son rayon sur le front même de la jeune femme,
faisant en quelque sorte sur le crâne la fonction du rayon solaire sur la terre. Le soleil fait pousser la graine invisible ; le docteur espère que l'électricité, pénétrant à la longue les os de cette créature humaine — je ne me sers pas pour vous expliquer cela de la terminologie scientifique, je cherche à me faire comprendre et c'est assez difficile car, je le répète, cela a l'air fou — Télectricité donc, pénétrant, trouant, élargissant plutôt le trou du crâne par où sort le nerf pinéal, provoquant une poussée inattendue, fera éclore, épanouir ce troisième œil qui rendra la vue à sa chère aveugle ! Je ne vous raconte pas là un roman, je vous cite un fait, un cas. Nous avons vu tant de miracles scientifiques. Vous en verrez et nous en verrons bien d'autres !
— Où demeure Jean Klipper, que j'aille bien vite chez lui ? répéta joyeusement Frédéric Clément. Quelle révélation ! Quel article !
Tous les auditeurs du docteur Chardin échangeaient des observations incrédules. Il y avait, sur les lèvres des femmes, de jolis sourires sceptiques. Cécile seule peut-être était intéressée, troublée aussi, sachant tout possible. M'"° de Vernière disait au savant : « Vous contez comme Schéherazade ! »
— Non, non, je conte comme le phonographe. Je suis de mon temps. L'impossible est banalisé I
— Alors, précisa André, dont les yeux brillaient, ce docteur Klipper est vraiment capable de faire des miracles ?
— Non, mais il est capable de découvertes qui bouleverseraient toutes les connaissances et toutes les lois. Il est de ces savants d'avantgarde, qui signalent les terres inconnues. Il est possible qu'il échoue. Mais ce n'est pas un charlatan qui fait tapage de ses recherches ; c'est, encore une fois, un solitaire qui, silencieusement, les poursuit dans l'ombre. Et je vous l'ai dit, sur le cerveau humain, ce diable d'homme a déjà trouvé une infinité d'observations qui étonnent les savants patentés, et moimême, qui ne suis pas un timide.
— Mais, c'est Méphisto, cet homme-là? dit M'"' de Vernière.
— Non, c'est un brave homme de bon Alsacien sans pose et sans malice qui se contente de bouleverser le monde du fond d'une cave, dans un laboratoire grand comme cette serviette.
— Il ne loge pas sur le Brocken ?
— Non, il habite les Batignolles. Oh! le fantastique est à la portée de tout le monde. Pour voir des sorciers on n'a qu'à prendre un ticket du Métropolitain !
— Je le prendrai, le ticket! Je le ferai causer» votre sorcier ! Et le Boulevard publiera son portrait en première page !
— Et vous ne direz pas que je ne vous ai pas averti du génie ! C'est un homme de génie !
— Toqué 1 Étoile !
— Il n'y a que les sots qui n'aient pas la fêlure !
Pendant tous ces propos échangés, Cécile sentait s'accentuer, augmenter — le sentiment de gêne, l'angoisse qui Tétreignait, et, à travers la salle, elle continuait à regarder, sans avoir l'air de l'étudier, son mari, dont le visage, avec sa blancheur mate, lui semblait plus pâle que d'habitude, la barbe noire encadrant la maigreur de cette tête sarrazine. L'éclat fiévreux des prunelles n'échappait pas à la pauvre femme, tremblant d'y retrouver l'étrange flamme des yeux d'André, de ces yeux hagards fixés sur la toile extérieure, la vision d'Apocalypse, dans l'atelier, en l'inoubliable nuit.
Toute cette conversation de dessert, à demi scientifique, à demi parisienne, tournait autour du cas inquiétant d'André Fortis. Pour Cécile, il était le centre de cette discussion. Elle examinait, sentait, avec l'acuité de l'être qui aime, tout ce qu'André devait souffrir s'il se rendait compte de son état, s'il avait encore les affres d'une crise nouvelle. Elle se demandait si ces propos, qui amusaient la table comme une chronique curieuse, ne réveillaient pas chez le
malheureux un souvenir, une sensation, une douleur.
La fébrilité du regard, les mouvements des doigts crispés, tout à l'heure, ne permettaient pas de douter qu'André ne souffrît, ne comprimât des sensations cruelles pendant que le docteur parlait. Mais tout se dissipa lorsqu'on se leva de table et que le docteur Chardin offrant le bras à M""" Fortis, on passa dans le salon, les hommes allant bien vite au fumoir où le journaliste continuait à interviewer le médecin, tandis qu'André restait avec la maîtresse de la maison, comme s'il eût voulu, parla conversation des dames, chasser les pensées obsédantes, le songe douloureux de sa vie.
— Ainsi, répétait Frédéric Clément, c'est un monsieur^ votre docteur Klipper, et il nous réserve de belles surprises ?
— S'il ne s'arrête pas en route, oui. Vous savez que Pasteur eut une hémorrhagie cérébrale qui faillit l'emporter ou le laisser diminué, ce qui eût été plus triste encore?... Elle fut, au total, bénigne cette attaque. Mais supposez qu'un peu plus de sang, quelque chose comme la grosseur d'une lentille, ait pénétré dans le cerveau — c'en était fait de toutes les admirables découvertes du grand savant. La longueur du nez de Cléopâtre influa, paraît-il, sur le monde. Un peu plus court, le sort de
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Tunivers était changé. Une goutte de sang de plus ou de moins et Thumanité gardait la rage. Elle la garde en politique, il est vrai, et les partis n'ont pas encore trouvé leur Pasteur. Quant à Jean Klipper, s'il reste, s'il dure — le tout est de durer en ce bas monde — il stupéfiera son siècle et il aura, un jour, sa statue.
— Ce qui ne prouverait pas, mon cher maître, fit le journaliste, qu'il est un homme incommensurable. Qui n'a pas sa statue aujourd'hui ? Qui n'a pas son marbre ? Qui n'a pas ses confetti ?
Le docteur Chardin se mit à rire :
— Ah ! Parisien incorrigible, vous faites toujours de l'esprit !
— Que voulez-vous ? Vous faites bien toujours de la science !
Comme, le cigare étant fini, le docteur rejoignait M.'"^ de Vernière, sur le seuil du salon, il trouva Cécile qui paraissait le guetter. Elle souriait d'un sourire forcé, se doutant bien qu'André ne la perdrait pas des yeux pendant qu'elle allait parler au médecin et, s'efforçant de donner à la conversation l'apparence d'un banal échange de paroles insignifiantes, elle dit très vite à Chardin et tout bas :
— Ne vous étonnez pas du sourire qui va contraster avec tout ce que je vais vous dire, docteur, et pardon de vous le dire ici. Mais je con-
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nais un de ces cas de dédoublement de la personnalité dont vous parlez. Faites attention, on nous regarde !
Le docteur Chardin , habitué à conserver toute son impassibilité devant les confidences ou les souffrances humaines, ne laissa pas son visage rasé de Yankee trahir le moindre étonnement.
Il dit avec lenteur :
— Ah ! vous savez î
— J'ai vu, dit-elle.
Elle conservait son sourire.
— Une crise grave? demanda Chardin qui, lui aussi, affectait de paraître indifférent.
Les yeux d'André ne le quittaient pas.
— Quelques heures.
— Quand cela?
— Il y a un an.
— Et depuis ?
— Rien. Mais j'ai peur...
— La peur est la plus mauvaise conseillère de l'homme. Ne redoutez pas d'être optimiste. J'ai précisément observé celui dont vous voulez me parler, tout à l'heure. Et dans mon bavardage il y avait une façon d'expérience tentée... Il a écouté sans trop de nervosité...
— Pourtant ! fit-elle.
Elle s'arrêta.
— Il épie, il devine 1
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Le docteur acheva rapidement :
— Il pourra y avoir quelque orage encore — il y a, en effet, de Télectricité dans l'air, je l'ai bien vu, — mais le tonnerre s'éloigne. D'ailleurs, je suis là !
Il ajouta, saluant comme un mondain qui eût remercié madame Fortis de quelque tasse de thé :
— Et nous appellerions au besoin le docteur Miracle.
— Ce docteur Klipper? C'est sérieux?,..
— Très sérieux.
— Un prince de la science consultant un rebouteux !
— Oh ! ce n'est pas l'appel au rebouteux. Et d'ailleurs, je ne mépriserais pas un rebouteux qui me guérirait !
André semblait, de loin, écouter avec une sorte d'inquiétude ce court dialogue dont la gravité se dissimulait sous les gestes de la banalité mondaine. Cécile alla vers lui, donnant plus d'expression à son sourire qu'elle eût voulu joyeux.
— Que te disait le docteur Chardin, demanda le peintre.
— Il me parlait de tes vues de Venise.
— Vraiment?
— De quoi voudrais-tu qu'il me parlât ?
— Je ne sais pas, fit André.
Et songeur :
— Venise ? dit-il. Ah ! la ville exquise pour y bercer l'oubli !
— Et pour s'aimer, fit Cécile dont le regard enveloppa de douceur le chercheur de rêve.
Alors André répondit par un sourire profond au sourire de femme qui consolait et espérait...