SCÈNE X .MADELEINE, DIDIER
Madeleine, regardant venir Didier qui entre par la gauche.
— Qu'il est pâle! comme il a chang-é!... En si peu de jours!... (7/ s'est arrête devant clle^ Un silence. — puis timidement.) Bonjour, Didier.
Didier, s inclinant.
— Mademoiselle, je..., pardonnez-moi....
Je... je ne peux pas.... {Il s arrête haletant, la <rorge serrée, la bouche, les maiva toutes
176 U Obstacle
tremblantes.) Enfin, c'est affreux!... Avoir attendu ce rendez-vous avec tant d'ang-oisse ! et puis maintenant que j"v suis, que je vous ai là..., ridée que mon bonheur, ma vie, dépendent de ces quelques minutes, que jamais plus.... Voilà que les mots me manquent, quand il me les faudrait si beaux, si éloquents.... Oh! mais ce n'est qu'un moment, je vais pouvoir.... Attendez, restez.... je vais pouvoir!...
.Madeleine.
— Je vous en prie, calmez-vous, apaisezvous. {Elle le fait asseoii- sur le banc el reste debout près de lui.) Aussi, pourquoi venir, pourquoi chercher à vous torturer
encore >
Didier.
— Pourquoi je suis venur... je ne sais plus. Je vous vois, je vous entends.... Ah! que je suis bien.
Madeleine, troublée.
— Didier.
Didier, la tête levée vers elle.
— Mon amie.
-Madeleine, se reculant.
— Ne m'appelez plus votre amie! Je vous ai fait trop de mal. Gardez ce nom pour une autre.
Didier.
— C'est vrai, j'ai bien souffert.... Pensez, notre petit chez -nous, là -bas, qui vous attendait.... la maison toute prête, parée pour vous recevoir, et puis on me dit : « Elle ne vient pas, elle ne viendra jamais. » Et j'ai vécu tout seul là-dedans.... Oh! oui, on m'a fait beaucoup de mal. Mais ce n'est pas vous. Je suis sûr que ce n'est pas vous.
.Madeleine, vivement.
— Si, Didier! c'est moi, moi seule. Je veux que vous n'accusiez que moi.
Didier.
— Vrair... bien vrair... C'est vous?...
Alors, c'est que j'ai commis quelque faute que j'ignore, car enfin, vous êtes juste, vous êtes bonne, et pour me punir aussi
178 L'Obst:icle
sévèrement, il faut que je vous aie paru bien coupable.... .Mais de quoi> Depuis quinze jours je cherche, je me demande.... \'oyons, dites-moi. aidez-moi, que je puisse me défendre.... Quand on condamne un h()nime à mort, c'est bien le moins qu'on lui dise ce qu'il a fait.
.M.\DELEIXE.
— \'ous ne m'avez rien fait. Je n'ai rien à vous reprocher, je vous jure.
Didier.
— Et pourtant, vous ne voulez plus de moi.... J'avais votre amour. — oh! ne dites pas non. — j'avais votre amour et je l'ai perdu! \'ous vous étiez donnée « pour la vie ». vous vous êtes reprise.... et cela sans raison? Est-ce que c'est possible?
^Udeleixe.
— Quelque chose en dehors de vous..., de moi.... une fatalité de la vie qui nous sépare!
Didier.
— Quelle fatalité?... Xows en aimez un
autre? Avouez -le -moi donc... Je préfère tout à cette horrible incertitude... Madeleine, vous aimez quelqu'un? Qui est-ce?
Votre cousin, n'est-ce pas?
iM.\DELEiNF.. stupéfaite.
— M. de Castillan? Jamais.... Quelle idée 1 Didier.
— C'est qu'il vous épouserait bien, lui:... et avant que son deuil finisse.
M.\DELLiNE, hésitante.
— Lui, croyez-vous?
Didier.
— Vous ne vous en êtes pas aperçue?
C'est assez visible pourtant.
Madeleine.
— Oh! non..., non! de sa part, ce serait trop mal.
Didier.
— Trop mal, pourquoi?... Ah! Je devine, je devine.... Il y a loniii^-temps que j'aurais dû m"en douter. C'est de là que vient la calomnie; c'est cet homme qui m'a chassé de
votre cœur. Et qu'il Tait fait uniquement pour se mettre à ma place, voilà ce qui vous indigne, vous, généreuse et loyale.
Madeleine.
— Non, non, Didier. Rien de tout cela. Personne ne vous calomnie.... Je n'ai jamais aimé personne que vous, vous le savez bien !...
Didier, avec un cri.
— Ainsi, vous m'aimiez!... C'est vous qui le dites.... \'ous m'aimiez!
Madeleine, voulant se reprendre.
— Je le croyais du moins.... Il me semblait bien....
Didier.
— Et maintenant vous ne m'aimez plus.... Est-ce possible, Madeleine? J'ai voulu vous l'entendre dire à vous-même.... Tenez, vous me demandiez pourquoi je suis venu> Maintenant je me rappelle, je suis venu pour cela, exprès pour cela.... Mais vous ne pourrez pas me le dire, que vous ne m'aimez plus..., vous ne le pourrez pas.
UObst.ick i8i
Madeleine.
— Il le faut pourtanl. Didier.... Il le faut.... Je le dois!... {Musijjue religieuse dans le couvent. L'aubade du premier acte transcrite pour l'orgue et des voix d'enfants.)
Didier.
— Ecoutez!
Chœur de fillcllcs, dans te fond.
O Vierge Marie, Lis éblouissant, Ta grâce illumine Tout le firmament.
Didier.
— Écoutez... ce que chantent ces enfants.
— Un cantique à la Vierge.
Didier, très ému.
— Un cantiquer... mais c"est Tair de notre aubade, à Nice.... Souvenez-vous.
Madeleine, écoutant.
— C'est vrai.
Didier, bas.
— Léchant de nos fiançailles.
iS2 L'Obstacle
Madeleine.
— Oh! mon Dieu. {Elle s'est laissé tomber sur le banc et fredonne en suivant la loinlaine ritournelle de l'orgue.)
L'aubade espagnole Se chante en aimant.
Didier, penché sur elle, et parlant tout bas, pendant que la musique continue.
— Tout ce qu'il nous rappelle, cet air-là, dites, Madeleine.... Cette terrasse là-bas..., le ciel pur, la mer sans une ride, du bleu partout, et vous que je tenais à pleins bras, que j'appelais ma femme, ma chère femme, à voix haute, devant tous. (// la serre doucement dans ses bras.) O le beau rêve, le beau rêve!... Recommençons -le, veux-tur. . Ta main, ta petite main dans la mienne. Ta tête sur mon épaule... écoute-la. écoute-la encore l'aubade que te donne le bien-aimé.... Mad..., ma petite MaJ....
.Madeleine, laissant aller sa tête sur son épaule.
— Didier! {Puis debout brusquement.)
L'Ohstnclc i83
Qu'est-ce que je fais!... Mon Dieu! non. non.... laissez-moi.
Didier, essayant de la ressaisir.
— .Madeleine! Madeleine!
Madeleine.
— Non, je vous en prie, ce n'est pas possible.
Didier.
— Mais, pourquoi? Au nom du ciel!
Pourquoi? Mais c'est à devenir fou.... Madeleine, voyons, vous m'aimez, tu m'aimes!
Ta main me l'a dit..., ton bras..., la brûlure de tout ton être.... Tu m'aimes....
M.VDELEINE.
— Ah! vous êtes cruel.... C'est une pitié de me torturer ainsi.
Didier, la voix changée, très calme tout à coup.
— Cruel, moi?... Pardon! Je ne voulais pas être cruel..., c'est fini..., je ne vous torture plus.
(// tire une enveloppe de sa poche.)
— Que faites-vous?
Didier.
— Votre portrait, vos lettres, tout ce que j'avais de vous, voilà. (// les pose sur le banc.) Dites-moi maintenant que vous ne m"aimez plus. Si, si, il faut, je veux que vous me le disiez.
.Madeleine, détournint l:i tête.
— Je ne vous aime plus.
Didier.
— Adieu.
(// fait deux pas. chancelle et se laisse tomber sur le banc.)
^ife.
L'Obstacle i85