CHAPITRE II
Histoire anecdotique de l’obstruction.
L'obstruction avait déjà agité son spectre sur le dernier parlement des quatre curies. Une coalition des Polonais, Allemands libéraux, conservateurs et cléricaux, suivit le gouvernement du comte Taaffe. Cette alliance avait pour but d’opposer une dique aux progrès de la démocratie (1).
L'opposition des Jeunes-Tchèques, des antisémites cléricaux et de quelques députés n’appartenant à aucun parti — soixante contre trois cents membres de la majorité — se transforma bientôt en obstruction, quand la majorité voulut discuter, avant le budget et la réforme électorale, une transformation radicale de limpôt. Mais l’obstruction n’eût pas raison du gouvernement et des partis gouvernementaux. La dissolution de la coalition, la chute des ministères Windisch-Graetz- Plever n’est pas sa victoire, mais la conséquence de la rupture des libéraux allemands avec une alliance qu’ils
(1) Le Temps, 13 février 1895,
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jugeaient ambiguë. Ce fut à propos d’une subvention à une école secondaire slovène à Cailli (Styrie) que les libéraux allemands se retirèrent de la coalition. L’obstruction avait duré de mars à juin 1895 ; le gouvernement suivant se trouva de nouveau en face d'une opposition régulière. Le ministère, composé de fonctionnaires, et présidé par le statthalter de la Basse-Autriche, le comte Kielmannsegg n'était que provisoire; il fut remplacé, le premier octobre 1895, par le ministère du comte Badeni. Jamais ministre n’a été accueilli en Autriche comme celui-là, salué partout comme l’homme nécessaire à cette heure difficile, et, s’il n'avait pas trouvé une confiance entière auprès des partis, tous du moins lui donnaient des preuves d’une neutralité bienveillante, les Jeunes Tchèques aussi bien que la gauche allemande. Le comte Badeni qui était Polonais, avait suivi la carrière administrative en Galicie. Sept ans avant de prendre la présidence du conseil, il avait été nommé Statthalter. Dans cette place qui demande plus que lhabileté d’un fonctionnaire, il avait su se concilier les sympathies du pays entier, et le gouvernement central savait pouvoir compter sur lui pour calmer les ardeurs autonomistes. On l’attendait dépuis quelque temps déjà quand il vint à Vienne. On le savait administrateur de génie et homme d'énergie, quand c’était nécessaire. IL avait déjà fait œuvre de réconciliation en Galicie entre les
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Polonais et les Ruthènes. Il est donc compréhensible qu'un homme de cette valeur, qui était sûr de la confiance particulière de l'Empereur et qui voyait tous les yeux de l’empire tournés vers lui, ne put se contenter d’une besogne purement bureaucratique de président du conseil — c’est-à-dire de faire voter le budget annuel et quelques autres lois de moindre importance — et qu’il voulut frapper un coup retentissant.
La lutte entre Allemands et Tchèques, en Bohême, était la plaie toujours ouverte au flanc de l'Autriche. Il voulut y porter remède et, venant d’une province où le parlementarisme n'avait pas de racines profondes et où l’on gouvernait à l’ancienne méthode paternelle, il exécuta son dessein brevi manu, par voie d’ordonnances. D'abord, il gouverna pendant dix-huit mois en épuisant l'héritage laissé par ses prédécesseurs. Il se concilia les sympathies de l'opposition des Jeunes Tchèques en levant l’état de siège établi en Bohême depuis 1893, en obligeant le gouverneur de Bohême, le comte Thun, nommé pour briser cette opposition, à donner sa démission. Il obtint la réforme du droit de vote et fit les élections pour la nouvelle Chambre. Celleci comprenait 425 membres, divisés en 24 partis.
En voici la composition :
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et de divers petits partis qui n’avaient qu’un représentant (1).
Cette Chambre qui avait pour tâche essentielle de renouveler le compromis austro-hongrois dont le terme expirait le 31 décembre, devait se réunir le 5 avril. Mais deux événements précédèrent sa première séance. Le comte Badeni voulait présider un ministère parlementaire s'appuyant sur une majorité sûre. Cette ma- Jorité devait se composer de Polonais, de Jeunes Tchèques et de membres des partis libéraux allemands à l'exclusion des cléricaux, en tout 240 à 250 députés. Or, les grands propriétaires fonciers de la gauche refusérent de faire partie de cette majorité. Le comte Badeni donna sa démission et fit annoncer que son successeur formerait un gouvernement purement elérical.
(1) Neue freie Presse, 1®r avril 1897.
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Cette manœuvre ou cette menace amena les grands propriétaires fonciers libéraux à promettre leur concours au comte Badeni. Il reprit donc le ministère et la veille du jour où devait se réunir le Reichsrat, parurent enfin deux ordonnances règlant la question des langues en Bohême. L'opinion publique n’ignorait pas que ces ordonnances devaient paraître, mais elle n’en connaissait pas exactement les dispositions. Les députés allemands, auxquels le comte Badeni avait communiqué lesdites ordonnances, annonçaient leur opposition, et leurs journaux, ainsi que les premières séances de la Chambre, ne faisaient pas prévoir une autre attitude de leur part. Quant aux Jeunes Tchèques qui avaient collaboré aux ordonnances, 1ls les considéraient comme le premier triomphe de leur politique « réaliste ». Les ordonnances elles-mêmes qui avaient déchaîné cette lutte parlementaire sans pareille, devaient, dans l'esprit de leurs auteurs, mettre les Tchèques, au point de vue de leur langue, sur le même pied que les Allemands et établir ensuite la paix entre deux peuples égaux.
Il n'y a pas de loi règlementant la question des langues. L'article 49 des lois fondamentales du 24 décembre 1867 accorde aux nationalités le droit inviolable de garder et de cultiver leur nationalité et leur langue et reconnaît l'égalité de toutes les langues usuelles. Mais nulle part, on ne trouve une définition de cette expression « usuelle » et on est arrivé à ac-
cepter celle de la Cour suprême : La langue officielle d’un endroit est celle qui est en usage dans la circonscription du tribunal dont cet endroit fait partie.
La question des langues a donc été réglée par des ordonnances ministérielles dont les plus importantes et dernières, avant l’époque Badeni, sont celles du 49 avril 1880, publiées par l'Allemand Stremayr pour les autorités dépendantes du ministère de l'Intérieur et de celui la Justice et celle du 23 septembre 1886, publiée par le ministre de la Justice.
Ce furent ces ordonnances qui donnèrent aux tribunaux de première instance l’ordre d’administrer la justice dans la langue que parleraient les plaideurs. Et les ordonnances du comte Badeni ne représentent qu’une extension de la plupart des articles contenus dans les deux ordonnances plus haut citées, extension motivée en partie par la réforme de la procédure civile.
Les deux ordonnances (1) sont adressées à toutes les autorités qui, en Bohême, sont dépendantes du ministère de l'Intérieur, de la Justice, des Finances, du Commerce et de l’Agriculture. Tout ce qui concerne les tribunaux et les cours, les autorités politiques, les douanes, les finances, la poste, le télégraphe, le téléphone, etc, et dans toutes les instances, entre donc — au point de vue de l'emploi des langues — dans le domaine de ces
(1) Neue freie Presse, 6 avril 1897.