SCÈNE VI
LE CHEVALIER, puis LE MARQUIS.
LE CHEVALIER
(// est entré au moment de la sortie de la comtesse, et Va vue relisant un papier.)
Elle les tient l Oui ! E le les lit 1 Dieu ! Comme mon cœur bat !... Oh ! maintenant tout me semble facile ! Je n'hésite plus et ji^ vais... Qu'est-ce qun je pourrais bien faire? Si je demandais au marquis... Oui ! c'est cela... adroitement, sans en avoir l'air... Oh! je sais dissimuler... enlre hommes... Il ne devinera rien...
LE MARQUIS [venant du fond).
Le chevalier 1 Voyons s'il jasera. [Lui frappant $ur l'épaule.) A quoi rêvons-nous, chevalier?
LE CHEVALIER
Ah ! c'«st toi !
LE MARQUIS
Est-il al)Sorl)é ! Tu as l'air d'un amoureux ou d'nn conspirateur.
LE CHEVALIER
Moil
LE MARQUIS
Oui toi parbleu ! Conspires- tu ou soupircs-tu ? LE CHEVALIER.
Conspirer, moi, allons donc !
Alors le nom do la bi^Ue ?
LE CHEVALIER
Tu n'y es pas.
LE MARQUIS
Vraiment !
LE CHEVALIER
Oh ! mais du tout !
LE MARQUIS
Comme on s'égare !
LE CHEVALIER
Je j èvaiS; c'est vrai ?
LE MARQUIS
Il y a un 7)iais.
LE CHEVALIER
Oui... mais à une aventure qui ne m'est pas personnelle.
LE MARQUIS
Voyez-vous çi ?
LE CHEVALIER
Un Je mes amis...
LE MARQUIS
Que tu nommes ?
Non... que je ne nomme pas...
LE MARQUIS
Respect à son incognito... Va ton train.
LE CHEVALIER
Il est amoureux.,.
LE MARQUIS
Comme un fou.
LE CHEVALIER
D'une femm''. . .
LE MARQUIS
Divine, céleste, adorable.
LE CHEVALIER
Il lui a écrit...
LE MARQUIS
Des vers.
LE CHEVALIER
Hein !... tu sais?
LE MARQUIS
Je devine... continue.
LE CHEVALIER
Elle les a trouvés...
le mai'.quis.
Mauvais ?
LE CHEVALIER [avcc humcur).
N n ! Dans une boîte...
LE MARQUIS
Et elle les a lus .. ils étaient faits pour ça... après ?
LE CHEVALIER
Mais par une timidité quM regrettf», mon ami...
LE MARQUIS
N'avait pas signé.
LE CHEVALIER
Hein !... tu sais?
LE MARQUIS
Je dtvine... va toujours.
LE CHEVALIER
De sorte que pour se nommer maintenant il est
irès-cmbarras?é... mon ami est un peu novice...
LE MARQUIS {haussant les épaules)
Très- embarrassé !... Ton ami est un niais...
LE CHEVALIER
Par exemple !
Ainsi donc, c'est une consultation en rt-gle quo tu me demandes....
LE CHEVALIER
Dam ! 11 s'est adressé à moi...
LE MARQUIS
Et tu ns pensé aussitôt à venir prendre mon avi>... C'est fort bien trouvé ça... (à part) Ah ! tu veux m'en donurr à garder... Si ce n'était l'amour de l'art... Les bons conseils que je serais teiité de lui donner !
LE CHEVALIER
Eh b:en ! Qu'eu dis-tu ?
LE MARQUIS
D'abord ton ami doit sur-lo-champ s'aller déclarer aux pieds de la belle, l'auteur du souuet en question...
LE CHEVALIER
Ce n'est pas un sonnt t.
LE MARQUIS
N'importe. Il s^Toit dang-reux de la laisser trop longtemps dans l'inccriitude. Cela permet à l'imagiuatioD de trotter; on se creuse l'esprit, on donne un corps à l'idéal < t vous risquez ensuite, en apportant trop tard la lumière, de vous heurter contre une préférence et d'être le héros ridicule d'une déconvenue.
LE CHEVALIER
Comme c'est vrai!
Qu'il soit éloquent...
LE CHEVALIER
Diable !
LE Marquis.
Passionné !..
Ah!
Insinuant...
Tu crois?
LE CHEVALIER
LE MARQUIS
LE CHEVALIER
LE MARQUIS
Et même entreprenant. . .
LE CHEVALIER
Eîilrepr.-nanl ! . . . Oli ! Je n'oserai jamais. . .
LE MARQUIS
Comment?
LE CHEVALIER [se reprenant).
Lui conseiller cela... Il est si timide; il ne pourrait r-mplir ton programme... Quel aplomb ilfaut avoir pour se conduire ainsi auprès d'une fennme qu'on aime... Quaml ou sent là fixés sur vous deux beaux yeux qui brûlent de b'urs rayons. . . Ah! ça trouble les idées... on divague... on bégaye... et on finit par se taire... Tu n'aurais pas un moyen plus simple?. . .
LE MARQUIS
0 povero ! Va tronvei ta belli^... Non, je me trompe... Que ton ami aille trouver sa bille, il importe peu qu'il bég.iye, pourvu qu'il pail" ; il pa-
taugera... Ça ne fait rien... Quand on est jeune... Il est jeune ?
LE CHEVALIER
Oui.
LE MARQUIS
Quand on est joli garçon. . . Il est joli garçon? LE CHEVALIER {avec un embarras modeste]. Dam! Oui!...
LE MARQUIS
Quand on est jeune et joli garçon, on met de la grâco justjue dans ses bévues... Qu'il ne craigne rien. Il ignore combien on est fort à vingt ans. . . Et s'il est par trop embarrassé, qu'il s'écrie chaque f )is qu'il perdra le fil de son discours: Madame... Je vous aime ! Ci ne déplaît jamais. Qu'il dise : Je vous aim ', ou plongeant ses yeux dans les siens ; je vous aime, en lui baisant la main ; je vous aime, à ses genoux avec des sanglots... Et le diable m'emporte si on lui en voudra de sa franchise.
LE CHEVALIER
Oui, comme ça, c'est plus facile et je crois.... oui, je crois que mon ami... ( Il est tourné vers la glace sans tain.) Ah! mon Dieu ! c'est elle ! Oh! que j'ai peur... Non, décidément, je n'oserai jamais moi-même. {Accovrant auprès du marquis, très-vite.) Oh ! mon ami, tu peux me sauver. .
Hein ?
LE CHEVALIER
Je t'ai Iromié 1 l'iimoiireux tn question , c'est moi. Elle vient,., elle ap^rroche... le cœur me manque... Plaide pour moi... tu es si bon , si habile... tu réussiras... Quant à moi, je me sauve...
LE MARQUIS
M.iis chevalier... [Le chevalier s'enfuit.) SCÈNE VII.
LE MARQUIS, puis LA COMTESSE . '
LE MARQUIS {xeul).
Comment? il est parti!. . Mazelte, va!a-t-on jamais vu? Fuir une jolie femme comme un loup enragé... Mais où diable l'a-t-il vue? Ah! par ici... Mais non, c'est la baronne... oui... mais Antoinette est avec elle... elles se quittent... la comtesse vient seule... Parler pour lui , parler pour lui... le joli rôle qu'il me fait jouer là.
J.A COMTESSE [baillant.)
Quel ennui mortel! {apercevant le marquis.) Ah! «'est vous, cousin. Vous êtes comme m(ji, je le vois. Cette foule vous lasse et vous caerchez la solitude... Je trouble vos rêveries, poutèlre...
LE MARQUIS
L« plus b -aux rêves, comtesse, peuvent-ils valoir cinq minutes de voire présence?
LA COMTESSE
Bail ! TOUS voilà bien complimeuteur aujourd'hui.
LE MARQUIS
Ail! ce n'est rien eiiore... préparez-vou3, coint'^sse, à me voir galant jusqu'à l'hyperbole, lendre jiisqu'à l'adoration , et sensible... jusqu'à la syncope...
LA COMTESSE (à paH],
Le voilà qui commencée parler. {Haut.)E\. tout cela pour moi?...
LE MARQUIS
Pour vous, comtesse.
LA COMTESSE
En vérité !
LE MARQUIS
Gomme j'ai l'honneur de vous le dire. Cela vous fâche peut-être?
LA COMTESSE
Nullement, pourquoi cela me fâcherait-il? Continuez voire histoire. Je la trouve fort intéressante.
LE MARQUIS
C'est divertissante que vous alliez dire... Et vous avez retenu le mot prêt h vous échapjer. Il voua paraît plaisant, en effet, comme aux autres, que j'ose me {retendre amoureux Mais rassurez
vous, cousine, cette passion n'est pas dangereuse pour moi...
LA COMTESSE
Ab ! voilà qui est du dernier gracieux !
LE MARQUIS
Permettez que j'acbève... Je suis amoureux pir prociiralion...
LA COMTESSE [surprise , à part).
Hein ! (Haut). Qu'est-ce que cela veut dire?
LE MARQUIS
Que vous voyez en ma personne un miuistre plénipotentiaire accrédité près de vous par une puissance que vos beaux yeux ont rendue bien malade...
LA COMTESSE (piquée).
Ah!. . . Je ne croyais pas, marquis, que les diplomates français acceptassent de pareilles missions.
LE MARQUIS
En qtioi peut-elle vous déplaire ?
LA COMTESSE
S'il faut vous dire ma pensée, je la trouve impertinente pour moi, humiliante pour vous...
LE MARQUIS
Qu lie rigidité, comtesse! La mission que je remplis auprès devons est délicat»», c'est vrai... Mais elle est de celles dont un ami peut se charger sans rougir.
LA COMTESSE [à part). Oii veut -il en venir avec cette fable ? C'est une épreuve sans doute. (HauL) Alors j'avoue mm insuffisance et je demanile le mol de l'éaigme. LE MARQUIS.
C'est bien simple. Supiiosez que parmi mes amis il se soit rencontré une mallK.'ureuse victime de vos rigueurs, qu'un jeune liomme timide et naïf comme un véritable enfant, qui vous adore de loin et en silence, soit venu confier à mon amitié ses souffrances et ses désirs, ses craintes et ses espérances, que j'aie su lire au fond de cette âme cnndide une dévotion entière et durable à votre personne, que j'aie deviné combien avait besoin d'encoiiragemenîs celte passion délicate pour se produire au grand jour, combien d'occasions précieuses perdrait le pauvre garçon avant d'avouer son amour, qu'il regarde comme un crime de lèse-majesté, et vous comprendrez alors, comltsse, qu'ému en dépit de son scepticisme, un vieux routier comme moi ait pris l'enfant en pitié et vienne vous dire : cr Cousine, il y a là, près de vous, quil'ignortz, au milieu de cette foule, vous dévorant des yeux, heureux de vos sourires, triste au moindre froncement de vos beaux sourcils, un cliarmant jeune liomme pour qui vous ré.-umez la vie et le monde, qui n'a d'autre ambition que celle de vous plaire, d'autre religion que son amour pour vous,
mais qu'arrête encore une terreur puérile dans l'aveu d'un sentiment qui vous honore également tous deux. — Eh bien ! cet homme qui vous appartient, voulez-vous le connaître? Faites un geste, un signe, dites un mot et je l'amène à vos pieds. .. LA COMTESSE {vivement).
Oh! merci, marquis, merci, je vous en dispense.
LE MARQUIS
Comment? vous n'êtes pas plus émue que cela.
Emue! par exemple! Et pourquoi, je vous prie?
LE MARQUIS
Diable ! j'avais compté obtenir un plus gran 1 succès.
LA C6MTESSE.
Oh ! si c'est là votre ambition, rassurez-vous... vous avez produit un certain effet...
LE MARQUIS
Ah!
LA COMTESSE
Vous m'avez fait une peur!... Tenez j'en ai encore un peu de fièvre.
LE MARQUIS
Peur!... Et comment cela?
LA COMTESSE
Apprenez une fois pour toutes monsieur le mar-
quis, mon cousin^ que ji; hais à la mort les soupirants timides et les amoureux de vingt ans. Ils m'effrayent et je les Inis. Si donc vous voulez que votre protégé ne devienne pas pour moi un objet d'horreur, un épouvantail, uu cauchemar... ne me le nommez jamais.
LE MARQUIS
Eh quoi? cette sincérité d'un cœur naïf...
Dure peu... je m'en méfie.
LE MARQUIS
Celte dévotion absolue...
LA COMTESSE
Est une abdication que je repousse.
LE MARQUIS
Cet enthousiasme qui prête toutes les perfections à la femme aimée...
LA COMTESSE
Devient la source de beaucoup d'ennuis et pré* pare des désenchantements ridicules...
LE MARQUIS
, Mais à vingt ans on ne trompe pas...
I LA COMTESSE
Non ! On se trompe soi même... c'est bien pis !
LE MARQUIS
Ah ! vous êtes cruelle pour ceux qui vous aiment.
LA COMTESSE
Cruelle 1 Quelle naïveté dites- vous In, marquis? Et en quoi cruelle, s'il vous plait? Parce qu'il conviendra au premier venu de m'ai mer ou de prétendre qu'il m'aime, serai-je tenue de répondre à sa flamme? Et m'enlèverez-vous la liberté de choisir? Si vingt soupirauts me poursuivent de leurs hommages, dois-je me livrer à tous par pitié ou par recounîissance, et parce que nul d'entre eux n'a l'art de me plaire, ces messieurs ont-ils le droit de proclamer que je suis une femme sans cœur et d'affirmer que je n'aimerai jamais ?...
LE MARQUIS
Calmez-vous, comtesse... J'ai eu tort. C'est que je m'étais habitué à regarder votre cœur comme une forteresse imprenable. . . Aussi, j'aime à vous entendre avouer vous-même qu'il existe peut-être un moyen d'en forcer la porte... et j'envie celui à qui sera réservé ce beau triomphe. . .
LA COMTESSE {avec ironie).
Bah ! Et vous ne vous mettez pas sur les rangs?
LE MARQUIS
Hé 1 J'en aurais grand désir... mais mou pauvre petit amoureux d'ami?...
LA COMTESSE
Comment? vous en parlez encore... Ah! marquis...
LE MARQUIS
Soit donc, n'en parlons plus. {La prenant par la main et la conduisant au tête-à-iête.) Parlons plutôt, si vous y consentez, des qualités et des ver- ?M5... que vous exigerez de Thomme à qui vous sacrifiertz votre liberté...
Alors nous parlerons aussi de ses défauts... ou de ses vices.
LE MARQUIS
Comment?
LA COMTESSE
C'est qu'en vérité, l'on s'est figuré, je ne sais pourquoi, en me vuyant rejeter des hommages enviés et peut-être enviables, que j'étais la femme du monde la plus diflScile et la plus exigeante, et qu'il ne se rencontrerait nulle part d'homme assez parfait pour me plaire.
LE MARQUIS [avec un salut).
Le bruit en a couru, comtesse.
LA COMTESSE
Et vous êtes de ceux qui s'en rapportent aux bruits qui courent.
LE MARQUIS
Non pas, cousine. Mais à quoi m'eût servi, je vous le demande, d'approfondir vos goûts ? Ne me savais-je pas d'avance trop indigue de briguer votre attention?...
LA COMTESSE
C'est donc bien vrai, mon pauvre marquis, vous êtes un monstre des plus noirs.
LE MAKQUIS.
Un monstre... ah! permettez...
LA COMTESSE {souHant).
Le bruit en a couru.
Ahî
LA COMTESSE
Mais moi, j'en conviens, j'ai toujours eu le désir de vous demander des explications à ce sujet.
LE MARQUIS
Des ciplicalions?
LA COMTESSE
Oui, je voudrais entendre de votre bouche la définition du monstre que vous représentez...
LE MARQUIS
C'est une plaisanterie...
LA COMTESSE
Non! c'est une confession.. . pas autre chose... Allons, à genoux, monsieur, et dites votre oonfiteor.
LE MARQUIS [étonné, à part).
Ahça'.mais, sansfatiiilé... elle me fait la cour... (Haut.) Vous le voulez? Eh bien Isoit ! Je me déclare prêt à répondre avec la plus entière franchise
aux qneslions de mon charmant directeur. (// s^agenouille sur un coussin aux pieds de la comtesse.)
LA COMTESSE {après un silence) .
Ali ! marquis, si l'on vous voyait ainsi; à mes pieds j que ne dirait-on pas?
Et qu'importe ce qu'on pourrait dire, cousine? Avec voire permission, la place me paraît bonne, et j'y reste.
LA COMTESSE
Non, vraiment, j'ai peur de m'attirer d'innom- Lrables haines en vous absorbant si longtemps, relevez vjus, cousin , relevez-vous vite et quittez-moi.
LE MAUQIJIS.
Comtesse, comtesse, ou vous vous raillez d; moi, ou vous reculez devant voire propre audace... vous m'avez demandé une confession et maint( nant, je veux la faire.
LA COMTESSE
Un défi!
LE MARQUIS
Miiis à peu près !
LA COMTESSE
Bénirez doncen vous-même, pécheur, et répondez en toute sincérilé.
LE MARQUIS
Je m'y engage.
LA COMTESSE
Et d'abord quel âge avt z-vuus ?
LE MARQUIS [se récriant).
Ali! omtosse, est-ce que celi fuit p.trlie de la confession ?
LA COMTESSE
Pas d'observation? V<lre âge?... Exact. Un homme est tenu à la frai^cliise en pareille matière.
LE MARQUIS
Eh bien ! donc... trente-deux ans 1
LA COMTESSE
Ailmis comme vraisemblable... Combien de fois avez- vous aimé?
LE MARQL'IS.
Combien de fois ! combien de fois ! Diable 1
LA COMTESSE
Vous hésitez?
LE MARQUIS
Dam! co'isiuc, je n'ai j imais eu li fiiitaisic de numéroter mes amours.
LA COMTESSE
Si c'est là C"! qui vous arrête... je vor.s permets un cb ftVe approximatif... prenez une moyenue.
LE MARQUIS
Alors^ mettons douze passions par an depuis ma quinzième année.
Ce qui, va les tient '-deux ans que vous avouez^ fait un fort joli total... Etiez vous sincère ?
LE MARQUIS
Sincère!... ma foi ! jusqu'à viugt-trois aus je l'ai été. Oui, j'étais vrai alors quand je disais à une femme que je l'aimais pour la vie... Je le croyais, sur ma parole ! je croyais de nouveau chaque jour avoir trouvé enfin l'ange rêvé, l'idéal tant cherché et je me persuadais à moi-même, trop facilement oublieux de la désillusion de la vei le, quecutte foi-; j'éiais enchaîné par un amour éternel.
LA COMTESSE
Et depuis, le doute l'a emporté..
LE MARQUIS
Depuis, comtesse... j ai eu force aventures j'en Cf.nviens, mais pas un amour... Et ce qui va peut-être vous étonner beaucoup, jamais depuis eet'.e époque de ma vie, jamais ces trois mois : « Je vous aime » ne sont sortis une seule fois de ma bouche. Du reste, les femmes que j'ai couriisé--S m'ont rendu cott ; abstention facile. Une mimique expressive et les équivalents en usage suffisaient à leur donner le change et à les convain-
cre do ma dévotion à leurs charme?, et, conservant ma liberté avec mon sang- froid, jo fouillai longtemps la cour et la ville sans trouver la femme qui devait m'arracher cet aveu que j'avais Irop prodigué jusqu'alors.
LA COMTESSE
Et vos recherches. . .
LE aURQUIS.
Furent inutiles... J'eus un moment d'espoir il y a quatre ans...
LA COMTESSE
Ah!
LE MARQUIS
Oui, à peu près à l'époque où vous êtes sortie du couvent pour épouser Gha vannes... Mais un mauvais sort fit échouer toutes mes tentatives.
LA COMTESSE
Comment cela?
LE MARQUIS
En môme temps que vous parurent à la cour deux ou trois femmes vraiment dignes qu'on leur adressât de [>urs et sincères hommages. J'étais déjà las depuis trop longtemps de cette atmosphère de galanteriiî mi nteuse où je végétais. Une rage de vertu s'empara de moi. Je voulus me ranger; faire une fin, disent certaines gens... Ce que je cherchais, moi, c'était eu quelque sorte une régénération. Four cela je me rapprochai de ci s jeunes femmes
l'occasion a 7
dont je vous parle ; je les étudiai avec soin et je pus bi( nlôt me convaincre de ce que valaient leur co:ur et leur esprit. J'allais clioisir celle qui me ferait, rompre mon vœu et prononcer enfin les trois mots sacramentel.--... mais 1 1 plus charmante de toutes devint la femme d'un de mes bons amis. Je tîs mine, par dépit, de reporter mes attentions sur les deux autres. Mais alors s'éleva contre moi à la cour un h?ro général des mères et de toute la parenté. Ce fat une ligue organisée. Les pauvres enfants furent assaillies. C'était à qui leur vi»^ndrait chaque jour raconter des histoires de ma façon ; on me peignit à leurs yeux innocents sous les couleurs les plus noir s. Pouvaient-elles juger par elles-mêmes? Non. Aussi en vinrimt-elles à me redouter et à me fuir comme Satan en personne, et cette réputation ridicule de mangeur de cœurs que l'on me fit alors me ruine encore aujourd'hui dans tout ce que je tente. La confiance en mes paroles est morte d'avance dans l'esprit de toutes les femmes, et... vous me croirez si vous voulez... il en est pourtant à qui il me serait bien doux de consacr3r ma vie et de dévoiler tous les trésors de tendresse que j'ai ensevelis dans le fond de mon cœur 1
LA COMTESSE
Thémines ! prenez garde ! vous tournez au mélaucoliquf, mon beau cousin.
LE MARQUIS
Ah I ne raillez pa^, comtesse. Tenez, cet examen de con--cieDce, je l'ai comaiencé hî sourire a!ix lèvres, en plaisantant, mais quand jo reporte mes regarJs sur ce pa^sé qui ne m'a laiss ', que dé-illusious... Quand j'arrêtî mon esprit sur l'avenir de ma vie que la fatalité si mble vouloir faire sans issue; puis-je emj'êcher la tristesse de m'envaliif ?
LA COMTESSE
Ainsi vous vous croyez encore c ipab'e de concevoir un amour sérieux...
LE MARQUIS
Si je m'en crois capable !
LA COMTESSE
Cependant , votre passe n'est [as nue garantie.
Quelle cireur! mon pass'; répond de mon expérience? Et si j'ai réussi à traverser cette Ionique jiériode d'amonrs facdcs sans laisser aux baissons du chemin toutes mes croyances, toutes m s illusions ; si ces femmes qu'un caprice m'a livrées, dont un autre ciprii'e m'a séparé, n'ont pas éteint en moi tout respert pour leur sexe et toute estime pour celles qui y ont droit; si, condamnant mon cœ.ir au sommi'il pendant des années pour permettre h mou es^u-it de vagabonder h l'aise dans les champs du hasard et de l'occasion, j'ai ré-
l'occasiox 49
serve en avarG tout <e qui moreshiit de saine tendresse, de sincérité et de f rme dévotion pour le moroeut propice où je rencontrerais la f'-mme dout je rêvais l'amour à quinze ans, ci oyez -vous que si elle écoutciit parler ma francb'se comme je la laisse parler en ce momi^nt, croyez-vous qu'elle aurait droit, sans injustice, de conserver encore quelques soupçons et de traiter de mensonge ou de comédie l'élan du cœur ^ui me ferait, pour la première fois depuis dix ans, prononcer à ses genoux ces mots : «Je vous aime ! » ces mots si doux pour lesquels j'ai conservé en dépit de mes erreurs un respect d'enfaiit. Ah! cousine, cousine ! Je vous le demande à vous, à vous qui seule dans ce monde aveugle semblez avoir encore conservé pour moi quelques restes d'amitié indulgente, je^ vous le demande avec une émotion douloureuse, me croyez-vous sincère, dites, le croyez-vous?...
LA COMiESSE [se levant , émue, mais affectant de prendre un ton léger).
En vérité, marquis, vous possédez uneéloquence dangereuse... et...
LE MARQUIS [avec reproche).
Vousne réponde z pas?... [Il se relève). LA COMTESSE [grave).
Si. Je vais vous dire ma pensée tout entière ; • mais auparavant, permettez-moi encore une question. •.
50 l'occasiox
LE MAIÎQUIS.
Parlez.
LA COMTESSE
Vous êtes sincère, je le veux bien ; mais alors comment expliqnertz-vous les liaisons que l'on vous prête avec us boantôs de la Comédie et de l'Opéra, et ces soupers fins dons votre petite maison d'Auteuil , dout le bruit est venu jusqu'à moi..?
LE MARQUIS
Eh mon Dieu ! pns [dus qu'un autre je n'ai pu échapper aux lois de la mode et aux habitudes des hommes avec lesquels je vis. J'ai appelé à moi, dans de loUes nuits, lebruit qui étourdit, l'ivresse qui fait oublier. . . j 'y vais avec ennui, j'eu sors avec dégoût, et cependant j'y retourne, faute d'un but qui m'arrache à ces faiblesses, faute d'une pensée amie que je sente veiller sur moi. Renoncer à cette vie ne serait pas un sacrifice assurément , et qui s'arrogerait le droit de l'exiger, mériterait encore ma reconnaissance...
LA COMTESSE
C'est bien, je vous crois !
LE MARQUIS
Oh ! merci !
LA COMTESSE [lentement et avec intention). Et pour vous prouver, marquis, que ce n'est point là une parole banale^ us( z de moi san3 crainte
à l'occasion, et si votre choix s'arrête sur une femme digne de vous, s'il est besom du déraciner en elle quelques préventions, de lui faire connaîire l'homme véritable sous le personnage que l'opinion du monde a fait de vous... je suis prête à plaider votre cause, c'est un service que vous pouvez réclamer hardiment de mon amitié.
LE MARQUIS
Hélas !
LA COMTESSE
Je sais qu'il faut beaucoup pardonner aux pécheurs qui se rejentent... Maintenant, en échange de votre confession, je vous dois une confidence... J'ai quelque idée de me remarier...
LE MARQUIS
Ah!
LA COMTESSE
Mais je ne voudrais pas confier ma vie à un homme trop jeune... Vous le savez, je ne les aime pas... Il est bien ici quelqu'un qui ne medéplairait pas précisément, et qui m'a, en quelque sorte, donné à entendre ses seniimenls, mais je nt puis comprendre à demi-mot... Rendez-moi un service, marquis; ses tablettes, que voici, me sont tombées entre les mains, par hasard ; je vous les remets, vous y lirez sou nom... vous le connaissez... et si vo'is pensez que je doive renoncer au veuvage en sa faveur, alL z le trouver et conseillez-lui de par-
1er harJiment... Mais je vous en fais juge et jo m'en ra[>porte eutièrementà vous, à bientôl. (Elle sort.)