‹ L'occultisme et l'amourChapitre 53 sur 87 · Loc. cil., p · texte numérisé non relu

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Louis Gaufridi, se faisait remarquer par une conduite exemplaire et toutes les apparences de la vertu, lorsqu'un événement bizarre amena son arrestation soudaine, à la diligence de Tinquisition. Ce fut un véritable coup de foudre dans la ville où Gaufridi était aussi aimé qu'estimé. Quel motif pouvait provoquer une semblable mesure à. son égard? La stupéfaction fut générale, lorsqu'on apprit que ce saint homme était formellement accusé par les Ursulines d'Aix de les avoir débauchées, vouées au démon et d'être un des plus fervents adeptes du satanisme. L'opinion pu!)lique s'éleva contre une telle calomnie et, de Tavis de tous, Gaufridi allait être promptement relaxé des poursuites. Il n'en fut rien. Mis en présence de Madeleine de Mandol et de Louise Capel, ses accusatrices, l'inculpé protesta de son innocence; mais, bientôt accablé sans doute par les injures que ces hystériques lui jetaient à la face, il se troubla, s'enferra dans ses réponses et fut reconduit dans son cachot où deux exorcistes entreprirent de le faire parler.

On sait quelle habileté nos agents de la sûreté déploient lorsqu'il. s'agit d'arracher à un malfaiteur l'aveu de son crime et le nom de ses complices. Les moines inquisiteurs ne leur auraient cédé en rien. Le malheureux succomba à leurs manœuvres infernales, son cerveau, déjà affaibli par la détention et le chagrin, éclata sous la pression de leurs o])sédantes questions. Il demanda à être conduit devant les conseillers instructeurs et parla.

Il fallait tout l'aveuglement fanatique des inquisi-

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teurs pour ne pas deviner que c'était un fou qui leur faisait les stupéfiantes révélations qu'ils entendirent.

Gaufridi raconta qu'à quatorze ans, aj^ant commencé la lecture d'un livre appartenant à son oncle, Lucifer lui était apparu et, contre un pacte dûment scellé entre eux, lui avait donné la puissance de séduire toutes les femmes par son simple souffle. 11 dit que plus de mille femmes avaient été contaminées par ce souffle irrésistible. Il déclara que parmi ces femmes se trouvait la mère d'une de ses accusatrices, Madeleine de Mandol. Celle-ci, quoiqu'étant peutêtre sa propre fille, avait reçu le souffle maudit et n'y avait pas plus résisté que les autres. Une passion insensée l'avait précipitée dans ses )3ras, et ils s'étaient livrés à toutes les débauches, soit au milieu des orgies du sabbat, soit dans le silence du cloître. Au sabbat, il avait reçu de Satan lui-même le titre de Prince des Magiciens.

Gaufridi fut condamné et brûlé en place publique. Quant à. celles qui l'avaient fait condamner, elles trarnèrent une existence misérable.

Urbain Grandier était le type du l)eau prêtre, du confesseur élégant, du prédicateur fougueux dont les femmes s'amourachent à première vue. Instruit, écrivain apprécié, pourvu par la protection des Jésuites de belles charges ecclésiastiques, le curé de Saint-

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LES EISV0UTE3IEMS 125

Pierre de Loudiin eut un tort énorujc, celui d'avoir trop haute conscience de sa valeur personnelle et de ne jamais plier devant qui que ce fût. On raconte qu'il avait eu des démêlés de préséance avec Richelieu, lorsque le futur aller ego de Louis XIII n'était encore que prieur de Coussai; on ajoute que Timplacable homme d'Etat ne pardonna jamais à son rival d'alors d'avoir eu le pas sur lui à cette occasion ei que ce fait ne fut pas étranger à la rigueur que lui témoignèrent plus tard ceux qui le condamnèrent. Quoi qu'il en soit, ce détail suffît à dépeindre l'homme.

Le bruit de ses bonnes fortunes emplissait la province. Il ne les niait pas, poussant l'impudence jusqu'à ne point se cacher d'une liaison amoureuse qui devait contribuer un jour à sa perte définitive.

Cette réputation devait nécessairement, en raison surtout du caractère dont Grandier était revêtu, franchir les murs des Ursulines de Loudun. Elle les franchit d'autant plus rapidement que la candidature du curé de Saint-Pierre fut mise en avant lorsqu'il avait été question de remplacer le confesseur de ces rehgieuses. Celles-ci ne furent pas sans connaître les concurrents, sans discuter leurs chances, sans accorder plus d'attention à la coqueluche des dames de hi ville qu'à ses adversaires, quel que fut leur mérite respectif. Chose bien naturelle, les recluses subirent l'attraction générale, elles souhaitèrent d'avoir pour confesseur ce prêtre séduisant, elles appelèrent de tous leurs vœux son élection et ce fut pour elles une cruelle désillusion quand elles apprirent qu^m autre

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avait ce poste. Peut-être est-ce là que gît la solution de l'énigme. A peine l'heureux rival de Gran- (lier était-il dans la place que les phénomènes de poss-ession commencèrent à se manifester. On ne saurait trop insister sur cette coïncidence. Exorcisées, les Ursulines jetèrent son nom en pâture à la haine (le ses ennemis. ^

On a voulu voir dans cet aveu l'œuvre du confesseur en titre, l'abbé Mignon, adversaire acharné de Graiidier. Pour justifier cette hypothèse, on a fait ressortir un point évidemment obscur, Mignon ajant exorcisé ses ouailles pendant quinze jours avant d'appeler des témoins. Oela n'est que trop vrai. Mais, à notre avis, il fut déjà assez odieusement coupable en profitant du cri du cœur des amoureuses d'Urbain pour qu'on ne le charge pas d'un méfait qu'il n'eût peut-être pas osé accomplir de lui-même.

Le couvent était épris de Grandier et, en prenant possession de son office, le nouveau confesseur se retrouva en face de son ennemi : celui-ci se dressait brusquement entre son influence et ces âmes qu'il devait diriger. C'est alors qu'une infernale pensée germa en lui. Le prêtre Gaufridi venait d'expier sur le bûcher les dérèglements et la débauche dont l'avaient accusé des religieuses perverties. Mignon, éclairé par la haine, vit tout de suite lo parti que l'on pouvait tirer du rapprochement de ces deux affaires. 11 fit remarquer traîtreusement la coïncidence aux autorités judiciaires, qui rejetèrent d'abord cette calomnie.

Cependant, l'affciire prenait de sérieuses propor-

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LES ENVOUTEMENTS i2T

tions. La supérieure exorcisée accusait fonaellemeul le curé de Saint-Pierre de l'avoir livrée au démon à Taide d'un pacte diabolique. Une telle accusation devenait plus que dangereuse. Grandier s'émut à raison, et, après diverses péripéties, il s'adressa à son chef suprême, l'archevêque de Bordeaux. L'émi-^ nent prélat voyageait alors dans le Poitou. Il s'intéressa à la cause d'Urbain, se renseigna et vit promptement la réalité des choses : des femmes folles, un rival haineux, des « prêtres » prêts à toutes les machinations les plus odieuses pour perdre un collègue orgueilleux, trop ouvertement aimé des femmes,, enfin des pères et des maris exaspérés contre un séducteur dont le caractère sacre protégeait les audaces.

L'archevêque conseilla à Grandier de s'éloigner et de fuirc ses ennemis. Mais celui-ci, retenu dans le pays par une liaison amoureuse, ne tint pas compte de ces conseils. Il resta. De plus, innocenté par son chef hiérarchique, il eut, comme toujours, le triomphe insolent. Grave imprudence. Connue Tavait prévu l'archevêque, ses ennemis n'avaient pas désarmé. LTne nouvelle instruction s'ouvrit, et, cette fois, l'évêque de Poitiers, circonvenu, ordonna la prise de corps du prévenu. Avec la liberté, celui-ci perdit toute chance de se défendre. Isolé du monde, mis au secret pour user d'une locution toute moderne, il ne connut rien de son procès que ce que ses ennemis voidurent bien lui en apprendre euxmêmes; c'est ainsi que, par un excès d'orgueil et d'imprudence, il se réveilla tout à coup au bord de

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Tabîme, trop tard pour tenter un retour offensif contre ceux qui allaient Vj précipiter. Une main de fer s'était abattue sur lui. Le plus terrible des pourvoyeurs d'échafauds, Laubardemont lui-môme, travaillent à sa mort.

Quand elles s'aperçurent enfin que leurs accusations cwaient perdu celui dont elles étaient folles, les Ursulines de Loudun eurent une révolte inattendue. Des rétractations spontanées se produisirent. L'Extrait des preuves, rédigé par Laubardemont lui-même, apporte la lumière sur ce point. « Il ne « faut pas oublier, dit ce document, que toutes ces « religieuses, en rendant leurs dépositions, à la pro- (( nonciation du nom de Grandier, étaient surprises (( de troubles et de convulsions, et à la confronta- <( tion où les médecins ont été présents pour con- « naître ce qui se passerait de remarquable, elles ont « été très violemment agitées, ainsi que toutes les « séculières, qui se disaient aussi passionnées <( d'amour pour Taccusé. »

Des dépositions reçues par le sinistre commissaire roj^al, il ressort nettement qu'un amour fou, irrésistible, épidémique s'empara de toutes ces malheureuses et que ce culte passionné avait Urbain Grandier pour objet.

Les religieuses racontèrent à leur aumônier qu'une branche de rosier ayant été jetée du dehors dans l'enceinte du monastère, toutes celles, parmi elles, qui eurent le malheur d'en flairer les roses, se trouvèrent en proie à des mouvements singuliers, saisies d'une affection passionnée pour Grandier ;

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LES ENVOUTEMEISTS 129

elles s'en allaient dans divers endroits de lenr maison, l'appelaient comme malgré elles.

Trois femmes de la ville déposèrent : la première que, un jour, après avoir reçu la communion de la main du curé de Saint-Pierre, qui la regarda fixement pendant cette action, elle fut soudainement prise d'un violent amour pour lui ; — la seconde que rayant rencontrée, il lui serra la main et lui inspira également nne passion très forte pour Ini par ce simple attouchement; — la troisième, qu'après Tavoir regardée à la porte de Téglise des Carmes, où il entrait avec la procession, il lui fit ressentir un très grand troul3le et des désirs amoureux. Toutes les trois assuraient qu'avant le moment où il leur donnait un tel amour de sa personne, elles n'avaient jamais eu d'inclination secrète pour lui, étant d'ailleurs vertueuses et en très bonne réputation.

Quatorze religieuses, dont huit étaient possédées, et six séculières, déposèrent également qu'elles avaient eu nn amour déréglé pour le curé de Saint- Pierre. Les unes l'avaient vu, de jour et de nuit, dans le couvent, les sollicitant à son amour. Pendant l'espace de quatre mois, elles avaient été obsédées de ces visions qui ne pouvaient être que des rêves, puisqu'elles les avaient eues, pour la plupart, pendant qu'elles vaquaient à. Toraison K

Ainsi le désir de ces malheureuses s'est exalté jusqu'à l'hallucination, jusqu'à la sensation d'une

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