CHAPITRE XXI LA MUSIQUE ET L'AMOUR
. Tiiflueni^e de la musique sur les sens. — Les amours de Démétrius Polyorcètect de la courtisane Lamia. — 111. Expression de Famour dans les œuvres musicales de Gounod, R. Wagner, II, Berlioz. — III. La danse. La danse des bayadères. La danse du ventre, La tarentelle, le llamingo, la czardas.
« La musique, a dit uu philosophe de l'école pythagoricienne, est l'art d'émouvoir par des combinaisons de sons les hommes inteUigents et doués d'organes spéciaux et exercés. » De son côté, M. Bellaigue, dans sa Psychologie inusicale^ rappelle le mot tj'^pique de Shakespeare : « Music is the food of love, la musique est l'aliment de Tamour, » et le cri de Musset :
Langue que pour Tamour inventa le génie!
« Avec moins de poésie et plus d'esprit, dit le savant commentateur, Berlioz a remarqué que, si Tamour ne pouvait donner aucune idée de la musique, la musique, au contraire, pouvait donner une certaine idée de l'amour! Oui, sans doute, conclut
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M. Bellaig'ue, une idée de Tamour et même des idées d'amour; elle exprime l'amour et Tinspire. »
Et Fauteur, à l'appui de sa thèse, fait ressortir que
l'effet spécial que les sons produisent sur les nerfs
est absolument différent de celui produit par les
■formes et les couleurs, « de sorte que la musique
est à la fois conseillère et interprète d'amour ».
Bien des cantatrices ont dû leurs plus belles conquêtes au charme de leur voix. Un des faits les plus curieux de ce genre est l'amour de Démétrius Polyorcète pour la courtisane Lamia, fille d'un certain Cléonore d'Athènes K II l'avait ravie à Ptolémée dans un combat près de Chypre. Elle avait près de quarante ans. Courtisane et joueuse de flûte, elle fut fidèle, paraît-il, à Démétrius. Elle lui écrivait, selon Alciphron : « Depuis cette nuit sacrée, je n'ai rien fait qui puisse me rendre indigne de tes bontés, quoique tu m'aies donné le pouvoir illimité de disposer de moi. Mais ma conduite est sans reproches, et je ne me permets aucune liaison. Je n'agis point avec toi comme font les hétaïres, je ne te trompe point, mon souverain, ainsi qu'elles le font. Non,, par Vénus-Artémis ! Depuis cette époque, on ne m'a pas écrit ni adressé de propositions, car on te craint et on te respecte comme l'invincible. » Démétrius préférait Lamia à toutes ses maîtresses plus jeunes et plus belles : Lééna, Chrysis, Antvpira, Démo.
Machon qui cite Athénée, nous initie à quelques-
1. Nous empruntons en grande partie les détails qui vont suivreà ï Histoire de la prostitufion de P. Dufour, t. l.
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uns des secrets amoureux de cette Adeille joueuse de llûte. Il dit positivement que Démétrius, dans le lit de sa maîtresse, s'imaginait encore l'entendre et suivait avec délices la cadence qui l'avait charmé pendant le souper. 11 dit encore que, de tous les parfums que l'Asie savait extraire des plantes, aucun n'était aussi agréable à l'odorat de Démétrius que les émanations impures du corps de Lamia, (( quum pudendum manu confricuisset ac digitis contrectasset ». Lamia, dans ses fureurs amoureuses, oubliait qu'elle avait affaire à un roi et elle le tenait enchainé et haletant sous l'empire de morsures bridantes. Les ambassadeurs de Démétrius se permirent de faire allusion à ces épisodes de l'amour de Lamia, lorsqu'ils répondirent en riant à Lysimachus qui leur faisait remarquer les blessures qu'il avait reçues dans une lutte terrible avec un lion : u Notre maître pourrait vous montrer aussi les morsures qu'une bète plus redoutable lui a faites au cou. » Un jour Démétrius eut l'air de lui préférer Lééna. Mais Lamia, lui pressant les bras autour du cou, l'entraîna doucement vers sa chambre en lui murmurant à l'oreille : « Eh bien ! Tu auras aussi Lééna quand tu voudras. » On appelait Acatvav dans là langue erotique un des n\ystères les plus malhonnêtes du métier des hétaïres, et Lamia, en prononçant le nom de sa rivale, ne parlait que d'une posture lascive qui lui convenait mieux qu'à Lééna. Aussi l'amour de Démétrius pour cette vieille enchanteresse ne connut plus de bornes. Les plaisanteries glissaient sur cet amour sans l'entamer, et le roi de Macédoine, tout
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en avouant que sa Lamia n'était plus jeune, prétendait que la déesse Vénus était plus vieille encore, sans être moins adorée. Il se brouilla avec Lysimachus, roi de Thrace, qui l'avait plaisanté sur son amour.
Lamia, pour captiver ainsi le roi de Macédoine, mettait à profit le jour et la nuit avec un art merveilleux; la nuit, elle forçait son amant à reconnaître qu'elle n'avait pas d'égale ; le jour, elle lui écrivait des lettres charmantes, l'enivrait des sons de sa flûte. Démétrius avait battu les Grecs devant Ephèse,et Lamia célébrait cette victoh^e sur sa flûte, en chantant : « Les lions de la Grèce sont devenus des renards à Ephëse ».
II y a bien des morceaux de musique célèbres qui sont de véritables pages d'amour. On peut citer : hi sérénade de Don Juan, la romance de Chérubin des Noces de Figaro, si délicieusement sensuelle, le grand duo des Huguenots, celui de la Favorite, les stances de Sapho (Gounod), la scène des adieux de Roméo et Juliette, la scène du jardin de Faus't, dont M. Bellaigue ^ dit : « Voici l'amour tel que l'a chanté Gounod, sans contrainte et sans mélange. Entre Faust et Marguerite, aucune arrière-pensée, aucune