I. — Dieu
Quoiqu’en pense la science officielle de notre temps, au sommet de tout savoir humain est Dieu, la science absolue le principe des principes, la vérité abstraite.
Qu’est-ce que Dieu ?
Dieu ne se définit pas, parce qu’il est infini et que définir, c’est borner ; tout au plus peut-il être sommairement deviné et combien vaguement ! dans la mesure relative de notre faible intelligence. En effet, comme l’a écrit quelque part Jules Simon, il est à la fois intelligible et incompréhensible, et l’on peut dire de lui, avec L. Jourdan, qu’il est la loi éternelle, immuable, en vertu de laquelle tout se développe et progresse.
Mais encore ?
La Baghavad-Gîtâ (1) en donne la paraphrase suivante qu’elle place dans sa bouche :
« La production et la dissolution de l’univers, c’est moi#
« Au-dessus de moi, il n’y a rien ; à moi est suspendu l’univers comme une rangée de perles à un fil ; je suis dans les eaux la saveur, fils de Kuntî ; je suis la lumière dans la lune et le soleil ; la louange dans tous les Vêdas ; le son dans l’air ; la force masculine dans les hommes ; le parfum pur dans la terre ; dans le feu, la splendeur; la vie dans tous les êtres ; la continence dans les ascètes. Sache, fils de Prithâ, que je suis la semence inépuisable de tous les vivants ; la science des sages ; le courage des vaillants ; la vertu des forts, exempte de passion et de
(1) Le chant du bienheureux , extrait du Mahâbârata, traduit en français par E. Burnouf (1 vol. in-12 oblong. Paris, 1905. V. Yoga de la connaissance, çl. 6-12).
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désir; je suis, dans les êtres animés l’attrait que la justice autorise ; je suis la source des propriétés qui naissent de la vérité, de la passion et de l’obscurité ; mais je ne suis pas en elles, elles sont en moi... »
Et ailleurs :
« C’est moi qui, doué d’une forme invisible, ai développé cet Univers ; en moi sont contenus tous les êtres, et moi je ne suis pas contenu en eux... Je suis le sacrifice, je suis l’adoration, je suis l’offrande aux morts ; je suis l’herbe du salut ; je suis l’hymne sacré ; je suis l’onction, je suis le feu ; je suis la victime. Je suis le père de ce monde, sa mère, son époux, son aïeul. Je suis la doctrine, la purification, le mot mystique AUM (1) ; le Rig, le Sâma et le Yajour (2). Je suis la voie, le soutien, le seigneur, le témoin, la demeure, le refuge, l’ami. Je suis la naissance et la destruction; la halte, le trésor; la semence immortelle ; c’est moi qui échauffe, qui retiens et laisse tomber la pluie. Je suis l’immortalité et la mort, l’Être et le Non-être, Arjuna (3)... »
« Je suis l’âme qui réside en tous les êtres vivants; je suis le commencement, le milieu et la fin des êtres vivants... Parmi les corps lumineux, je suis le soleil, et la lune parmi les astres... Entre les sens, je suis l’Esprit ; entre les vivants, l’Intelligence.’.. Entre les mots prononcés, je suis le mot indivisible AUM; entre les sacrifices, la prière à voix basse... entre les chaînes de montagnes, l’Himalava ; entre les hommes, le chef du pouvoir ; entre les armes de guerre, je suis la foudre... entre les mesures,
(1) Syllabe tri-une, symbolisant la Divinité et qui, prononcée de certaine façon, a sa correspondance dans les trois mondes, physique, psychique et divin, avec lesquels l'être qui la prononce comme il convient entre en relation. Sur la valeur mystique et la prononciation de ce mot, V. Méthode de Dédoublement personnel , du même auteur, 1 vol. in-8°, Paris, 1910.
(2) Nom3 des trois premiers Vèdas.
(3) Yoga du Souverainlmy stère de la science , çl. 4, 16-19,
le temps;... entre les objets purifiants, le vent; entre les fleuves, le Gange. Dans les choses créées, Arjuna, je suis le commencement, le milieu et la fin ; entre les sciences, celle de l’Ame suprême ; pour ceux qui parlent, je suis la parole ; entre les lettres, je suis TA; dans les mots composés, je suis la composition. Je suis le temps sans limites ; je suis le fondateur dont le regard se tourne de tous côtés ; je suis la mort qui ravit tout, et la vie des choses à venir. Entre les mots féminins, je suis la Gloire, la Fortune, l’Éloquence, la Mémoire, la Sagesse, la Constance, la Patience. Je suis le grand hymne entre les chants du Sâma; entre les saisons, le printemps fleuri. Je suis la chance des habiles, l'éclat des illustres, la victoire, le conseil, la véracité des véridiques... Je suis la pénitence des ascètes, la règle d’action de ceux qui veulent la victoire, le silence des secrets, la science des sages. Ce qu’il y a de puissance reproductive dans les êtres vivants, cela même c’est moi ; car sans moi nulle chose, mobile ou immobile, ne peut être. Mes vertus célestes n’ont pas de fin, ô Arjuna, et je ne t’ai exposé qu’une faible partie de mes perfections. Tout objet d’une nature excellente, heureuse ou forte, sache qu’il est issu de ma puissance. Mais pourquoi t'appesantir sur cette science infinie, Arjuna ? Quand j’eus fait reposer toutes choses sur une seule portion de moi-même, le monde fut constitué » (1).
A cette merveilleuse paraphrase, je ne me permettrais de rien ajouter, si, un jour, une Entité élevée du Mystère, que j’interrogeais à cet égard, ne m’avait instruit de la sorte :
« Dieu est trop haut, trop loin, trop inaccessible pour que tu puisses t’en faire même une idée approximative ; à peine moi-même, qui suis cependant bien au-dessus de
(1) Yoga de l 'Excellence, çl. 20-42,
toi, puis-je penser ce qu’il est; je le comprends partiellement, je ne puis encore, étant trop humble et trop éloigné de lui, m’en faire une idée d’ensemble ; il me paraît que cette compréhension, si j’en étais capable, suffirait pour m’écraser, et, seuls, les Etres supérieurs, les Démiurges, directeurs du Kosmos et ministres de sa pensée, peuvent l’embrasser dans son absolu... Pour moi, il est, par exemple, le centre intelligent des lignes de forces — de toutes les forces et des forces de tout ordre, physiques, psychiques, mentales, intellectuelles et causales, tant premières que secondes — qui parcourent et vivifient l’Univers 1... C’est l’Être en soi, qui émane son propre être dans l’éternité ; qui, en essence, est tout et qui, en substance, n’est que soi-même! C’est la Sagesse absolue d’où naissent les principes, fondements et bases de toutes les lois sans lesquelles l’Univers organisé tomberait au néant... »
Qu’ajouterai-je aux lignes qui précèdent? Ceci simplement : Dieu ne s’explique pas, ne se décrit pas, ne s’exprime pas, ne s’enseigne pas; on ne le connaît ni par les livres, ni par l’enseignement oral, et tout ce qu’on dit de lui est faux parce qu’aucune parole humaine ne peut l’égaler. On le comprend seulement — et ceux-là seuls qui sont particulièrement doués le peuvent ainsi comprendre — par la pure intuition... Je m’explique.
Supposez une femme d’une grande beauté de visage que vous faites apprécier successivement par trois arbitres : un mondain quelconque, un peintre et un philosophe.
Le mondain vous donnera son avis : C’est une très jolie femme! — Il n’a pas vu au delà des traits matériels.
Le peintre sera plus profond : J’aimerais à peindre ce modèle ; dans sa carnation, on devine une vie qui circule à flots ; et, en rendant cette exubérance de vie, on pourrait
réaliser un portrait qui serait un chef-d’œuvre. — Le peintre a déjà vu qu'il y a quelque chose au delà de la chair.
A son tour, le philosophe donne son avis : Cette femme aune belle âme! — Mais les traits de son visage? — Je ne sais; je les ai à peine regardés ; j’ai seulement cherché à définir les sentiments qui se reflètent sur sa figure et j’ai compris que ses sentiments sont élevés et nobles. — Le philosophe seul a compris cette femme.
Ainsi en est-il pour Dieu : Bien des gens voient son visage sans deviner ce qui se cache derrière cette apparence; seuls, quelques-uns, ceux qui sont mieux doués, ceux qui savent mieux réfléchir et deviner, comprennent quel il est sans avoir besoin d’autre explication.
— Mais ce visage de Dieu, où est-il?
— 11 est partout, dans tout ce qui est, dans la nature, dans l’univers, dans le grain de sable et dans le soleil... Relisez la leçon merveilleuse de la Bhagavad-Gîtâ.
Que conclure de tout ce qui précède? Ceci : Les personnes qui regardent l’occultisme comme une science démoniaque ne nous connaissent pas, n’ont jamais rien lu de nous : l’occultisme nie jusqu’à l’existence du diable ! (1) D’autre part, notre Dieu n’est pas plus le Dieu anthropomorphe de la Bible et des croyances occidentales populaires qu’il n'est le Dieu mesquin des rancunes ou des désirs des vieilles dévotes, et des enfants qui le supplient à propos d’une névralgie ou d’une coupure au doigt... Nous nous faisons une autre idée de la dignité divine.
(1) Phy diabolo ! Terque quaterqne isti phy ! atque iterum phy in æternum ! ( H. Kunrath, Amphitheatrum æternæ sapientiæ). On m’objectera les pactes des sorciers moyenâgeux. .. Les sorciers n'étaient pas plus alors qu'à présent des occultistes, mais de pauvres ignorants sacrifiant aux erreurs de leur temps... Or, leur temps croyait au diable, et c'est au diable que leur nullité intellectuelle rapportait le succès — combien aléatoire! — de leurs opérations basées sur quelque secret fusé de l'occultisme dans le public et dénaturé par eux (V. la Sorcellerie des Campagnes , du même auteur, 1 vol. in-8°, Paris, S.-D).
Ceci posé, qu’est la place de la Divinité dans le Kosmos ? Cette question nous conduit à l’exposition du deuxième principe, qui est :