MC, VII, 21-23 MT XV
G. — Religion
Ce chapitre ne sera que la brève exposition de certaines vues que l’auteur développe dans cette même série, en une étude complète des rapports existant entre l occultisme et 1 idée religieuse (1). Mais, dès à présent, il pense indiquer certains aspects qui feront comprendre clairement la nature des réactions pouvant s’exercer de la doctrine occultiste aux diverses doctrines religieuses.
11 ne se dissimule pas que le sujet est d’un abord délicat et qu’il lui sera besoin d’une grande prudence pour dire, sans froisser aucune conviction, ce qu’il regarde comme vérité, tant historique que scientifique ; mais, respectueux de la croyance d’autrui, comme il s’est toujours montré dans ses actes et dans ses écrits, il estime, par contre, avoir le droit absolu d’exposer ce qu’il pense du point de vue religieux, en se tenant uniquement sur le terrain de la critique historique qui, en ces matières où la passion et 1 idée préconçue faussent trop souvent le jugement, est la seule base solide de discussion.
Mais avant d’aller plus loin et avant d’aborder toute autre spéculation, il convient d’établir nettement les situations respectives de la religion et de l’hermétisme.
Trois grandes croyances religieuses se partagent à Fheure actuelle notre occident : le judaïsme, le catholicisme et le protestantisme.
Avec le judaïsme l’occultisme a des liens étroits puisque, pour le bien pénétrer par la voie de la Kabalah, il est nécessaire de connaître au moins les rudiments de la langue hébraïque et que les maîtres du judaïsme alexandrin — Pbilon-le-juif, notamment — furent des hermétistes et comptent parmi les ancêtres de la doctrine occul-
(1) Uoccultisme et la, foi, 1 vol. in-8, en préparation.
tiste. Donc, en ce qui concerne le judaïsme, il existe des affinités certaines entre les deux croyances.
D’autre part ànotre époque, le protestantisme qui a évolué présente d'indéniables tendances à n’être plus qu’une philosophie : à ce titre, il peut facilement admettre certaines de nos théories, et l’on voit même aujourd’hui, en Angleterre et ailleurs, des pasteurs protestants, à quelque confession d’ailleurs qu’ils appartiennent, faire ouvertement profession de spiritisme : — or, le spiritisme n’est qu’un chapitre de l'hermétisme.
Reste le catholicisme.
A ses origines, le Catholicisme, qui était alors le Christianisme, et un Christianisme ignorant, avait la plus profonde horreur pour la science qu’il confondait avec le paganisme : n'oublions pas, en effet, que, dans les sanctuaires antiques, la science et la religion fusionnaient étroitement et que la science n’était que l’ésotérisme d’une idée dont la religion, ou pour parler plus exactement, le culte religieux extérieur constituait l’exotérisme à l’usage des foules.
Plus tard, lorsque le niveau chrétien se fut élevé et que les théories platoniciennes, modifiées par les alexandrins, eurent constitué l’essence de sa philosophie et de sa métaphysique, l’Eglise regarda très défavorablement les tendances scientifiques qui issues des temples, étaient complètement en dehors de ses livres saints — quand elles ne leur étaient pas opposées.
A la longue, cette fâcheuse tendance ne fit que s’accentuer et, pendant le Moyen Age, l’Eglise, qui p nsait monopoliser tout le savoir humain, traita en ennemi, comme suppôt du démon, quiconque prétendait étudier en dehors d’elle : dès lors, les rares dépositaires, qui subsistaient encore, de la science des vieux sanctuaires se virent, comme tels, fiancés à la hart ou au fagot : cette situation prolongée pendant des siècles amena la presque complète dis-
parition de ce qui subsistait encore des connaissances de l’antiquité.
Ce malheureux état d’esprit se perpétua ; l’adoucissement des mœurs éteignit, il est vrai, les bûchers et détruisit les potences, mais, jusqu’à notre époque, il suffisait d’aborder l’étude du savoir antique pour se voir accusé de satanisme, et l’auteur même de ces pages n'a pas échappé à cette incrimination qui l’amena à publier une brochure pour remettre, au moins en ce qui la concerne, les choses au point (1).
Cependant, en ce moment même, une réaction semble s’opérer et l’Eglise paraît prendre une plus juste conscience de la réalité : en voici la preuve,
11 y a quelques mois, je me trouvais chez un prêtre d'un diocèse breton — ■ car, n’en déplaise à certains, je possède dans le clergé quelques précieuses amitiés dont je m’honore, ce qui tient, je crois, à ce fait que, bien qu’attaché à des idées nées de longues et profondes études, j’ai professé toujours le plus grand respect des idées religieuses que je ne partage pas absolument. Or, ce prêtre me dit ceci :
Je viens d’avoir une bien grande joie à votre sujet... Oui, sans vous en rien dire, je me demandais comment il pouvait se faire que vous, que je considérais comme un croyant absolu et convaincu, vous pouviez vous livrer à des études que l’Eglise réprouve, et creuser des sciences quelle regarde comme maudites. 11 y avait là, en ce qui vous concerne, une énigme dont je cherchais en vain la solution depuis que je vous connais... et cette solution, je l’ai trouvée dans la bouche même de nos supérieurs. En effet, chaque année, les membres du clergé diocésain vont faire, durant les vacances et à tour de rôle, une retraite d’une semaine au grand séminaire, pendant laquelle on
(1) Mes rapports avec le diable , 1 br. in-8<> carré. Paris, s. d.
repasse certaines matières et l’on reçoit, sous forme de conférences, un enseignement approprié sur les questions à l’ordre du jour ou bien on présente une étude écrite sur ces mêmes questions. Or, il y a un mois, je me trouvais dans ces conditions au grand séminaire, et mon étonnement a été grand, comme mon intérêt, quand j’ai entendu un de mes confrères aborder la question de l’occultisme, dont, en substance, il nous a dit ceci: — «Jusqu’à présent l’étude de l’occultisme a été considérée comme mauvaise et était interdite par l’Eglise ; mais, à l’heure actuelle, des savants officiels s’y livrent et ont mis en lumière certains faits qui nous prouvent que l’occultisme n’est pas du tout l’œuvre de mensonge et de satanisme telle qu’on l’avait considéré jusqu’à ce jour (1) ; au contraire, nous assistons à l’éclosion d’une science énorme, dont il y a lieu de suivre les développements de très près. Toutefois cette étude peut présenter certains dangers intellectuels, moraux et même physiques : par suite il n’est pas désirable de voir s’y livrer des personnes mal préparées ; donc laissons les savants, qualifiés à cet égard, poursuivre leurs recherches, mais détournons-en les personnes de notre entourage qui, n’ayant aucune connaissance spéciale, ne serviraient à rien dans de telles études, ne pourraient, en ce qui les concerne, qu’aboutir à l’erreur et s’exposer à des dangers qu’il vaut mieux leur éviter... » Je me demandais avec curiosité comment cette thèse serait accueillie de nos
(1) Le Traité de mètapsychique du Professeur Charles Richet* venait alors de paraître et mettait en évidence la réalité objective de trois ordres de phénomènes occultes : La cryptesihésie ( lucidité des auteurs anciens), c’est-à-dire une faculté de connaissance qui est différente des connaissances sensorielles normales ; — la Télékinésie , c'est-à-dire une action mécanique différente des forces mécaniques connues, qui s'exerce sans contact, à distance, dans des conditions déterminées, sur des objets ou des personnes ; — et Y Ectoplasmie ( matérialisation des auteurs anciens), c'est-à-dire la formation d’objets divers qui, le plus souvent semblent sortir du corps humain et prennent l'apparence d'une réalité matérielle (vêtements, voiles, corps vivants).
supérieurs : j’ai eu la vive satisfaction de constater que cette opinion était approuvée et que nos maîtres ne regardent plus les phénomènes supra-normaux comme entachés de satanisme...
Ainsi donc, à lheure où j’écris ces lignes, le mot d’ordre de l’Eglise semble bien être la reconnaissance de l’hermétisme en tant que science positive, et la mise en garde des fidèles contre une expérimentation personnelle qui ne pourrait être, pour eux, qu’une source d’erreur sinon de danger. C’est là un point de vue nouveau, à la fois très sage et très prudent auquel nous ne pouvons qu’applaudir et, comme nous pensons qu’il s’agit là, non d’un fait isolé, particulier à un diocèse, mais d’une mesure générale et que tout le clergé de France a reçu les mêmes instructions, nous ne pouvons que nous féliciter de voir enfin l’occultisme — qui n’est qu’une science, mais une science monumentale — dépouillé enfin de ce masque ridiculement sataniste dont, à la longue, l’avaient affublé les siècles antérieurs.
L’occultisme, en effet, — je l’ai déjà dit mais ne saurais trop le répéter. — constitue le terrain d’entente que l’avenir — et un avenir proche — rendra de plus en plus nécessaire entre la Science et la Religion qui, toutes deux, à l’heure actuelle, suivent des voies essentiellement divergentes : — l’une marchant à pas de géant vers la connaissance universelle, mais sans malheureusement posséder le lien fondamental des choses — et l’autre, cristallisée dans la contemplation d’un passé idéal qui l’empêche même de se rendre compte combien, sous l’effort continu des siècles, elle s’est écartée de ses origines réelles.
Or, à notre époque, l’esprit public instruit par la science, demande pour croire, autre chose que de stériles affirmations : il veut des preuves et refuse d’incliner sa raison devant les insondables mystères que l’Eglise lui présente comme bases essentielles de la foi. À ce titre, la science,
malgré les défaillances qu’elle présente, a toutes ses sympathies parce qu’elle s’adresse avant tout à la raison. Il y a des milliers d’années que le Bouddha Gakiamouni a dit — et cet enseignement a fait la fortune de sa doctrine — : « Ne crois que ce que tu comprends ! » C’est là un truisme qui s’impose et s’imposera de plus en plus, et aujourd’hui, les foules désertent les temples pour aller vers les laboratoires, parce qu’elles apprécient plus justement des vérités qui se démontrent plutôt que des postulata sans preuve ni démonstration.
Ce n’est pas que la science présente un Credo religieux quelconque à l’instinct des foules en désarroi, car, agnostique avant tout et tenant à son agnosticisme, elle ignore, elle veut ignorer la base fondamentale de ce qui est, mais déjà un de ses représentants les plus autorisés, le matérialiste Hæckel, a jeté un cri dont le retentissement fut énorme : après avoir constaté la faillite du matérialisme etinstauré le monisme quile remplace, en poursuivant cette force unique, cette force première sur laquelle se base le monisme, Hæckel a déclaré: « Le monisme est peut-être le lien nécessaire entre le spiritualisme et le néantisme, car, dans cette philosophie poussée jusqu’à ses limites, la reconnaissance de Dieu en tant que source originale des forces n’est pas incompatible avec la doctrine scientifique. »
Or, de même que la science, le jour où elle reconnaîtra l’existence de Dieu, sera amenée à étudier les théories occultistes qui lui montreront les points de contact nécessaires et les liens étroits qui unissent le savoir et la foi, de même l’Eglise, le jour où, se rendant compte de son impuissance à lutter contre la science et voulant se rapprocher d’elle, s’enquerra forcément de notre doctrine qui allie, de façon à la fois si solide et si souple, Dieu avec la nature, les connaissances de l’homme avec sa foi.
En effet les origines de l’occultisme, cela a été démontré plus haut, se retrouvent dans les sanctuaires initiatiques
de la haute Antiquité et plus particulièrement dans les temples de l’Egypte où le savoir humain a été prépondérant depuis les périodes préhistoriques jusqu’à notre ère, où l’étude s’appliquait simultanément au dogme qui expliquait la science et à la science qui prouvait le dogme, creusant à la fois — parce qu'elles se confondaient dans une harmonieuse unité — et ï’essence des choses, et l’essence de Dieu.
Or, pour ne parler que du côté religieux de la question, quelle est la dogmatique de l’occultisme ? On ne peut plus simple ni plus logique.
I. — 11 y a un Dieu éternel, puisque l’univers existe et que l’existence d’une horloge suppose fatalement l’existence préalable d’un horloger.
II. — L’esprit (âme) est immortel. Formé à son origine dans un état d’inanité presque absolue par une monade émanée de Dieu comme toutes les autres monades qui constituent l’univers — mais animée de la volonté de se rapprocher de son créateur, — il doit acquérir toute connaissance par son propre effort, au cours des multiples existences qu’il passe dans la matière et dont chacune, destinée à la faire évoluer vers Dieu, est la résultante, en bien ou en mal, de ses existences antérieures.
III. — De même que chaque continent a sa race humaine particulière, de même, dans chaque race, lorsqu’elle a atteint un suffisant degré de civilisation, surgit un homme, inspiré par Dieu, pour lui enseigner une morale et une religion en rapport avec son état d’avancement et destinées à la faire progresser dans la voie de la civilisation et du bien.
Le Trismégiste chez les Egyptiens, le Bouddha dans l’Extrême Orient, le Christ dans l’Empire Romain, le Prophète chez les populations arabes, ont été autant d’envoyés providentiels. C’est dire que la doctrine occultiste admet la révélation divine, mais elle la comprend d’une façon très différente de celle des différentes religions.
Alors que chacune de celles ci s’affirme seule révélée et jette l’anathème sur la révélation de ces rivales, l’occultisme enseigne, au contraire, que toute religion est révélée puisque tout fondateur de religion est suscité par la Divinité.
11 va même encore plus loin dans cette voie : la révélation n’est pas particulière au seul fondateur d’une religion, mais elle se manifeste individuellement chez chacun de ses fidèles. Envisagée sous cet angle, la révélation ne présente plus qu’un aspect absolument logique et est acceptable même pour l’esprit le plus prévenu : c’est « comme un germe de vérité déposé par Dieu dans la conscience de l’homme et peu à peu développé, mieux connu et mieux utilisé. Cette conception, très élevée et qui rend à la pensée humaine l’importance et la dignité dont la privait le dogme d’une révélation imposée à la foi, tout organisée et complète, par un acte précis de la volonté divine (1), » cette révélation, en quelque sorte universelle et que chaque être peut contrôler dans l’intimité de sa conscience, ne présente-t-elle pas une ampleur, une élévation et une portée qui la mettent bien au-dessus de la révélation telle qu’on la comprend d’ordinaire et qui résulte simplement d’une déclaration, sans preuve à l’appui, faite après discussion contradictoire par une assemblée d’un plus ou moins grand nombre de chefs religieux, c’est-à-dire d'intéressés ?
Oh voit, par ce qui précède, que l’hermétisme peut s’adapter — et combien facilement ! — à toute croyance religieuse, surtout aux plus élevées.
L/occultisme reste complètement à l’écart de la théologie, cette source féconde de lumières fausses (2) comme
(1) Ch. Guignebert. L'évolution des dogmes , 1 vol.in-12, Paris, 1920.
(2) Les théologiens ont, en effet l'habitude de pressurer jusqu'à la torture les textes scripturaires de façon à leur donner un sens qui n'a jamais été dans la pensée de leur auteur, et, en ceci, ils font le plus grand tort
Ta qualifiée un prêtre devant moi, pour s’en tenir à la théodicée, ou, pour mieux dire, à la théognosie, qui lui suffit.
On vient de voir à quelle simplicité dogmatique se borne la doctrine religieuse de l’occultisme : cette simplicité était la même dans le Christianisme à ses débuts : on en trouve la preuve dans la Didakhè(\), qui montre ce qu’était, au Ier siècle de notre ère, l’enseignement des apôtres et de leurs successeurs immédiats, à une époque où l’évangile johannique, encore ignoré, peut-être même alors pas écrit, n’était pas encore venu transformer le fils de Dieu en Dieu le fils.
à la théologie qui cesse alors d’être une science pour tomber au rang d’un recueil d’arguties. Qu’il me soit permis, pour montrer la justesse de cette opinion, de citer un argument théologique du premier en date des théologiens, l’apôtre Paul. Le Deutéronome dans sa répétition des lois et ordonnances, dit (XXV, 4) : « Tu ne musèleras point le bœuf quand il foule le grain dans l’aire » — Qu’a voulu exprimer par là le législateur, sinon un sentiment de compassion envers un animal peut-être affamé et qu'i! serait cruel de laisser souffrir de la faim pendant qu’il broie le grain de son maître ? On peut avancer en toute certitude que le législateur na pas eu d’autre pensée. Et cependant, voyez les conclusions étranges que, de ce règlement agricole, tire l'apôtre (l cor. IX, 4-9) : « N’avons-nous pas le droit d’être nourris à vos dépens ? N’avons-nous pas le pouvoir de mener partout avec nous une femme qui soit notre sœur en Jésus-Christ, comme font les autres apôtres, et les frères du Seigneur et Céphas ? N’y aurait-il donc que Barnabé et moi qui n’aurions pas le pouvoir d'agir ainsi ? Ce que je dis ici n’est-il que selon l’homme ? La loi même ne le dit-elle pas ? Car il est écrit dans la loi de Moïse : Vous ne tiendrez pas la bouche liée au bœuf qui foule les grains. Est-ce que Dieu se soucie des bœufs? » ( Traduction de Genoude). Franchement, quand le législateur hébreu écrivait son texte d’économie rurale, a-t-il pu penser un seul instant qu’il autorisait les apôtres d’une nouvelle religion à vivre aux frais des juifs convertis ?
(1) La Doctrine des douze apôtres a été connue dès le principe ; on la trouve citée par Barnabé, Clément d’Alexandrie, Origène, Eusèbe Athanase, etc... Perdue ensuite, elle a été retrouvée par fragments successifs, arabes et latins ; enfin, le texte original, complet, en grec, a été découvert par un prêtre grec en 1875, publié en 1883 et traduit en 1919, dans la collection des Pères Apostoliques (1 vol. in-12, Paris). Elle comprend une catéchèse morale, une instruction liturgique et une ordonnance disciplinaire, formant un enseignement d’exactement 13 petites pages, dont 6 seulemement, constituent la catéchèse, établissant la doctrine nécessaire à connaître par le catéchumène, pour obtenir le baptême.
Et quelle était la doctrine des premiers apôtres ayant que Paul vint, parmi eux, donner aux Gentils la participation à la bonne nouvelle ? absolument juive, excepté sur un point : les apôtres voyaient en Jésus le Messie annoncé par les prophètes, ce que les juifs déniaient avec indignation, parce que, d’après les prophètes — sauf un passage de Zacharie (IX, 9) qui le qualifie de « pauvre ou humble » — le Messie devait être un guerrier vainqueur de tous les ennemis d'Israël.
Or, quelles étaient les croyances juives au temps de Jésus ?
A lepoque d’Abraham, avec qui Dieu fit alliance, les Hébreux, même dans la proche parenté de ce patriarche étaient fétichistes, puisque nous voyons (Gen. XXX seq). son petit-fils Jacob épouser ses deux cousines dont l’une, Rachel, en partant, emporta avec elle les Théraphim (1) de Laban, son père, qui se mit à leur poursuite en reprochant à Jacob de lui avoir dérobé ses dieux. Un peu plus loin, nous voyons Jacob enterrer « les dieux de sa maison et de tous ceux qui étaient avec lui » (Gen. XXXV, 2 seq .), puis ensuite quitter son nom de Jacob pour prendre celui d’Israël (Ibid. 10), ce qui semble bien indiquer un changement de religion. Les Téraphim de Michas sont connus ( Jud . XVII, 5 ; XVIII, 30-31) et leur culte continua dans Israël jusqu’à la dispersion, ainsi que celui des pierres, rapporté d’Egypte et qui, malgré les interdictions de Moïse, se perpétua dans le peuple. Au contact des nations voisines, le polytéisme s'établit dans les tribus concurremment avec le culte delahvehqui, sous Shamuel,Shaoul et Daoud, se purifia, mais, après Schlèrno,fut de nouveau étouffé par un polythéisme compliqué, mélangé d'astrolâtrie et surtout de culte solaire (2), et dû à l’invasion des
(1) Dieux domestiques à forme humaine.
(2) Certains psaumes sont de véritables hymmes solaires.
divinités étrangères. Plus tard et à la longue, ce prolythéisme s’affina en monolâtrie, mais sans quon sache exactement si la divinité qui, parmi toutes les autres, se trouvait seule l’objet d’un culte officiel au Temple de Jérusalem, était Iahveh ou l’un quelconque des nombreux baalim populaires des religions syriennes, puisque, la loi étant perdue (1), le Temple, ses parvis et ses bois sacrés furent maintes fois envahis par la prostitution sacrée (I Reg. XIV, 24; Il Reg. XX1I1, 7; Ez. XVI, 16, etc.) qui n'a jamais fait partie du culte iahvique, mais était au contraire l'accessoire normal de nombre de cultes phéniciens. Le monothéisme ne fut définitivement institué dans toute sa pureté qu’au retour de la grande captivité (ve siècle av. J. -G.) par la reconstitution d’Ezra, et, pendant les cinq siècles qui suivirent, la croyance religieuse des juifs se développa dans un sens tout naturel c’est-àdire sans aucune tendance métaphysique.
Le Dieu de la Bible « le Dieu qui est censé y parler avec abondance n’y enseigne point une doctrine compliquée : « Je suis l’ Éternel votre Dieu, proclame-t-il, et il n’est point d’autre Dieu que moi. » Il disait d’abord : « Vous n’aurez point d’autre Dieu que moi», ce qui est un peu différent, mais peu importe ici. Après avoir affirmé sa dignité, il dicte sa loi qui est toute pratique et entièrement enfermée dans des règles de morale, des prescriptions rituelles, des dispositions de vie courante ; tout le reste de son discours se passe en objurgations, en menaces, en sentences, ou bien en encouragements et en consola-
(1) Son livre ne fut retrouvé que sous Josias, dans un vieux coffre ouvert par hasard lors d une réparation faite au Temple. Or, la loi était perdue depuis si longtemps que la Bible nous dit (IV Reg.. XXlil, 22) : Telle Pâques n'avait pas était célébrée pepuis les jours des juges qui jugèrent Israël ni dans les jours des rois d’Israël et des rois de Juda.
C'est par un contre-sens étrange que les traductions officielles portent ni depuis les rois d’Israël et de Juda ; la traduction des Rabbins (2 vol. in-8°, Paris 1899) e6t très nette à cet égard; d'ailleurs le texte grec des septante est on ne peut plus clair dans ce sens.
tions à l’adresse de son peuple ingrat ou malheureux. Aussi bien, le credo d'un juif qui s’en tient à la Bible présente-til la plus grande simplicité : Dieu seul est Dieu ; le monde est son ouvrage; Isarël est son peuple d’élection ; Il a transmis sa loi aux hommes ; sa volonté est que ceux qui la connaissent en observent minutieusement les détails, qu’ils prient, fassent l’aumône, se gardent des aliments et contacts impurs, pratiquent la justice, et qu'en toutes choses ils se confient à Lui : enfin 11 a promis à son peuple abaissé de le relever un jour jusqu’au faîte de la splendeur. Ajoutons encore une vague espérance de récompense dans un au-delà mystérieux, et c’est tout. Les spéculations sur le Messianisme, sur le royaume de Dieu et la vie future, très ardentes au temps de Jésus et qui ont exercé une si grande influence sur son esprit, représentent des développements de la pensée religieuse des juifs, sortis si l’on veut de la Bible, mais restés en dehors d’elle ; en sorte que si le Judaïsme biblique peut être jugé très exigeant sur les rites et les pratiques, il doit, à bon droit passer pour aussi peu dogmatique que possible.
Or, le Christianisme de Jésus s’enfermait dans ce cadre juif et se présentait simplement comme une sorte de réforme piétiste de la religion d’Israël en vue d’un grand événement que les juifs seuls attendaient : la venue prochaine du Royaume de Dieu. Le Maître ne venait pas pour abolir la Loi, mais au contraire pour l’accomplir jusqu’au dernier iota ; autrement dit, il n’entrait pas dans son esprit de rien changer aux croyances de son peuple, mais seulement de les rendre plus intimes, plus mystiques, et, en même temps, de tirer d’elles des résultats pratiques, pour le plus grand bien de la justice et de la charité...
« Plus tard, et à le lire simplement, c’est-à-dire sans la préoccupation de découvrir entre ses lignes et ses mots la justification de tous les développements de la pensée chrétienne postérieure, le Livre chrétien, si com-
posite qu’il soit et déjà lourd des réflexions de deux générations guidées par des influences actives autant que dissemblables (judaïsme apostolique, rabbinisme paulinien, philonisine johannique, brochant sur renseignement de Jésus) n’enferme cependant que des postulats de foi peu compliqués. Encore convient-il de remarquer que tous les chrétiens de la fin du ier siècle n’acceptaient pas tous ces postulats; les judéo-chrétiens faisaient leurs réserves touchant l’enseignement personnel de l’apôtre Paul, et les conceptions du quatrième évangéliste paraissant avoir été bien particulières à un petit groupe d’Asiates. Que croyaient donc les douze apôtres, à en juger par les Evangiles synoptiques et le livre des Actes ? D’abord que la Bible juive disait vrai et que Jahveh règne sur le monde, puisque, par sa volonté, Jésus, fils d’un charpentier de Nazareth, avait paru sur la terre, où, par le nombre des signes qu’il avait multipliés, il s’était révélé Seigneur et Christ, c’est-à-dire Messie, Sauveur espéré par Israël sur la foi des Prophètes ; enfin, que ce Jésus, ressuscité d’entre les morts et assis maintenant à la droite du Père, reviendrait bientôt « sur les nuées, précédé de son signe et environné de sa puissance et de sa gloire (1) » pour inaugurer le Royaume des justes qu’il avait annoncé ; c’est pourquoi il convenait que tous les hommes fissent pénitence de leurs péchés et attendissent avec confiance le grand jour promis. En dernière analyse, sur un seul point, ce credo se distinguait de celui du commun des juifs : il affirmait que l'espérance messianique d’Israël s'était réalisée en Jésus, ce que le Temple et la Synagogue niaient obstinément. Que Jésus n’ait pas été un homme né comme tous les autres et mort comme eux, les disciples qui l’avaient connu ne s’en doutaient pas, mais ils se persuadaient que Dieu l’avait glorifié et choisi