Matt. XXIV
pour son Christ; ils en donnaient pour preuve décisive sa résurrection dont ils se disaient les témoins (1). Or, cette résurrection, nous verrons, lorsque nous aurons à étudier parallèlement ÏOccullisme el la Foi , que, pour ne s’être pas produite peut-être comme l’entendaient les disciples, elle n’est nullement impossible en soi pour qui a étudié les principes de la Science mystériale.
Jésus lui-même se croyait-il le Messie appelé par les Ecritures ? Cela est douteux (2) ; il se qualifiait de fils de l’homme, ce qui, en hébreu, est synonyme d’homme, et de fils de Dieu ce qui, au plus , peut signifier inspiré de Dieu ; mais en tous cas, s’il se regardait, ainsi que tous ses frères en humanité, comme fils de Dieu, c'est-à-dire créature de Dieu, il avait conscience de n’être pas Dieu le Fils de la façon dont l’a entendu le rédacteur du quatrième évangile ; on en a la preuve dans une parole de lui à un interlocuteur qui l’avait qualifié de « Bon Maître » : « Pourquoi m’appelez-vous bon ? Dieu seul est bon ! » (3) parole qui établit nettement la distinction qu’il faisait entre Dieu et lui.
En résumé, les apôtres, alors qu’ils étaient les disciples de Jésus, avaient recueilli son enseignement oral sans toujours le comprendre peut-être dans ses développements (Mc. IV, 10 seq.), mais en en retenant les traits essentiels qui pouvaient se résumer en ceci : Le royaume de Dieu est proche ; faites pénitence pour y participer !
Ils avaient vu, il est vrai, la mission de leur Maître s’effondrer devant Caïphe, Hérode et Pilate, et surtout dans Pignonimieux supplice du Golgotha, et le récit des synoptiques nous fait assister à leur désarroi du moment... Mais quoi ! après avoir constaté la mort du Maître, après avoir assisté au scellement de son cadavre dans la tombe
(1) Ch. Guignebert, loc. cit.
(2) V. Matt. XII, 16 ; XVII, 9, et præs. XVI, 20.
(3) Matt. XIX, 17, Le. XVIII, 19.
l’occultisme et la science
ne l’avaient-ils pas revu vivant comme eux, marchant en leur compagnie, s’entretenant avec eux, leur faisant constater la réalité de ses plaies et de sa survie? Il y avait, dans ce prodige répété, plus qu’il ne fallait pour leur rendre la foi la plus ferme en la divine mission de Jésus, et nous voyons Pierre qui s’est, au cours de la passion, montré le plus lâche des disciples en reniant trois fois son Maître, devenir ensuite le plus fougueux des apôtres pour proclamer la résurrection comme la preuve inéluctable du caractère de Jésus.
Mais, quoi que fissent les apôtres, un fait les troublait profondément dans leur annonce de la bonne nouvelle : c’était l’infamie du supplice que leur reprochaient tout d’abord les juifs qu’ils voulaient convertir... On avait quelque peine à admettre que l’ignominieux supplice du gibet entre deux voleurs pût être la fin terrestre d’un Messie, et cette objection était très puissante dans le Temple et dans les synagogues. Le supplice de la croix était chez les juifs, en effet, le supplice le plus infamant qui fût : c’est sur la croix qu'avait fini Aman qui avait comploté leur massacre (1), et, plus loin dans le passé, c’est en croix que Moïse avait fait périr les princes d’Israël qui avaient sacrifié à Bel-Péor (2) ; de plus, leur contact avec les Romains leur avait démontré que la croix est le supplice des esclaves, servile supplicium. L’ignominie du supplice de Jésus — ignominie que chacun leur reprochait, dans le monde juif, et contre laquelle ils demeuraient sans défense — était donc pour ses disciples, à la fois un obstacle continuel au succès de leur prédication et une constante humiliation personnelle.
C’est alors que parut Paul, le génial apôtre, qui basa son enseignement précisément sur Fabjection de la croix dont il glorifia l’infamie. Oui, Jésus avait tellement aimé
(1) (Esth. VII, 10).
(2) Nomb. XXV, 4.
ses frères en humanité que, pour racheter leurs fautes, non seulement il avait donné sa vie, mais pour rendre son sacrifice encore plus grand, il l’avait donnée par le supplice le plus déshonorant, le plus ignominieux, le plus infamant qui fût, par le supplice des esclaves, par le supplice de la croix !
Cette inspiration géniale mais complètement opposée aux idées juives en général et particulièrement à celles des disciples directs de Jésus, devait fatalement fermer à Paul les portes des synagogues, mais elle allait frayer la voie à la diffusion du Christianisme dans le polythéisme gréco-romain depuis longtemps en décadence : en attendant, elle créa un dissentiment entre Paul et les autres apôtres de quil âme juive ne voyait en Jésus que le Messie des juifs. Ce dissentiment s’accrut encore lorsque Paul s’intitulant apôtre des Gentils (1) rejeta la circoncision comme inutile (2); c’était, de sa part, rompre ouvertement avec la loi mosaïque qui exigeait la circoncision comme signe de l’alliance divine (3) ; mais c’était aussi attirer à la nouvelle foi les Gentils qui avaient tous les circoncis en profond mépris ; en ceci, Paul fut un novateur audacieux et, pourrait-on dire, le premier des modernistes ; mais c’est à cette audace que le Christianisme, qui sans elle serait demeuré une secte juive perdue au milieu des autres sectes juives, dut sa diffusion subséquente dans tout l’empire romain. Au fond, et vu l’importance prépondérante de la circoncision dans la loi mosaïque, c’était un véritable schisme qui se déclarait de la sorte ; Pierre et d’autres apôtres se rendirent dans les communautés chrétiennes fondées par leur rival, pour les ramener à l'orthodoxie ; Paul défendit âprement son point de vue, et il y eut lutte ouverte entre les deux croyances ennemies,
(1) Rom. III, 29 ; I Zim. III, 16 ; præs. Gall. II, 8.
(2) I Cor. VII, 19 ; Gai. V, 6 ; ibid. VI, 15, etc.
(3) Gen. XXII, 11.
lutte dont on peut mesurer toute la violence quand on voit Paul écrire aux Galates (1) pour les mettre en garde contre les prédications de Pierre que, de plus, il accuse de fourberie : « Or,Géphas (Pierre) étant venu à Antioche, je lui résistai en face parce qu’il était répréhensible, car, avant que quelques-uns, envoyés par Jacques, fussent arrivés, ils mangeait avec les Gentils ; mais, après leur arrivée, il se retira secrètement et se sépara des Gentils, craignant les circoncis ; les autres juifs consentirent à cette dissimulation, et Barnabé, même, s’y laissa entraîner avec eux; mais quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit suivant la vérité de l'Évangile, je dis jà Géphas devant tous : Si vous, qui êtes juif, vivez comme les Gentils, pourquoi contraignez-vous les Gentils de judaïser ? etc. » Quoiqu’il en soit, la lutte fut ardente entre les deux courants, Paulinien et Pétrinien et dura jusqu’à la fin du ier siècle où, les passions s’étant un peu amorties avec le temps, le livre des Actes vint jeter un voile discret sur ces querelles, en adoucissant les angles, en édulcorant les faits, et en créant la légende d’un Pierre et d'un Paul, fraternellement unis dans une prédication semblable, Pierre évangélisant lui-même les Gentils. Le dernier mot des Actes 9 relativement à Pierre, est que, sorti de la prison où l’avait jeté Hérode, il se réfugia chez Marie, mère de Jean surnommé Marc, lui raconta son évasion pour qu’on la fit connaître aux autres apôtres : « Et aussitôt il sortit et s’en alla dans un autre lieu (2). »G’est sur cette phrase — combien vague et imprécise ! — que s’est instituée, plus tard, la légende des voyages de Pierre à Rome et de sa collaboration, en cette ville, avec Paul (3). On
(1) II, Il seq.