‹ L'occultisme et la scienceChapitre 6 sur 57 · LE ROMAN DE LA SCIENCE · texte numérisé non relu

LE ROMAN DE LA SCIENCE

Avant d’arriver à nous, avant d’être ce que nous la connaissons aujourd’hui, la science normale a vécu un bizarre roman qui a fortement influé sur ses destinées et, il faut le reconnaître, a contribué à douer ses représentants officiels de l'étrange état d’âme contre lequel on ne saurait trop protester.

Nous avons vu plus haut ce qu’était l’instruction générale dans le monde gréco-romain : supérieure, peut-on dire en se servant des qualifications contemporaines, dans les Grands Mystères ; secondaire dans les petits Mystères, et primaire dans les écoles publiques ; il nous reste à voir ce qu’est devenue cette instruction depuis la décadence de l’empire ; nous nous occuperons surtout de ce qui s’est passé dans notre pays, d’abord parce que la science française nous intéresse plus que toute autre, et ensuite parce que notre pays, bien que touché plus durement qu’aucun autre par les invasions successives des barbares, est cependant celui qui, avec Fltalie, joua le rôle le plus brillant durant la période dite de la Renaissance. De l’état scientifique delà Gaule, on pourra déduire celui des autres débris du monde romain.

Lorsque, après la conquête, le pouvoir romain se fut stabilisé en Gaule, cette contrée connut une époque de prospérité remarquable dont l’influence se fit sentir sur l’esprit public.

Le grand nombre de latins immigrés amena, en Gaule,

l’ouverture d'écoles publiques analogues à celles qui florissaient à Rome, et les principaux — par leurs biens ou par leur autorité — des Gaulois des cités comprirent vite que leur intérêt était d’acquérir une instruction qui, outre les avantages personnels qu’elle devait leur produire, les égalerait au moins sur ce point à leurs vainqueurs de la veille : ils envoyèrent donc de plus en plus leurs enfants suivre, comme les enfants des latins, les cours publics de ces écoles, lesquelles, par suite, se multiplièrent rapidement et prirent, en certains endroits, une importance toujours croissante. Aux me et ive siècles, du nord au sud, la Gaule était couverte de grandes écoles dont les plus importantes étaient celles de Trêves, Bordeaux, Autun (1), Toulouse, Poitiers, Lyon, Narbonne, Arles, Marseille, Vienne, Besançon, etc.

Qu’enseignait-on dans ces écoles ?

11 est à remarquer que, partout où elle passait, la conquête romaine, tout en reconnaissant la liberté des religions locales en tant que cultes publics, détruisait les sanctuaires initiatiques où elle voyait des nids de rébellions à venir ; c’est ainsi qu’en Gaule, elle avait tué le druidisme qui était à la tête de toutes les révoltes, et dont les débris survivaient péniblement dans les vastes forêts des Garnutes ou dans les grottes sauvages du littoral armoricain. A la suite de cette destruction, si la haute science druidique s’était cachée, par contre le niveau des études publiques s’était quelque peu haussé et l’enseignement que distribuaient les écoles, surtout les principales, était un tant soit peu secondaire. On y étudiait tout d’abord le trivium et le quadrivium (2) qui répondaient assez à

(1) L'ancienne Bibracte qui, avant la conquête romaine, abritait le collège le plus réputé des Druides, où chaque année se pressaient plus de quarante mille étudiants venus de tous les points de la Geltide.

(2) On rapporte d'habitude cette distinction à la Renaissance ; c'est à tort : le trivium et le quadrivium constituaient la division basique des éludes latines.

notre enseignement des lettres et des sciences, et qui comprenaient : le premier, la grammaire, la rhétorique et la dialectique ; et le second, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie, qui était plutôt de l'astrologie ; de plus, il y avait des cours de philosophie, de médecine, de belles-lettres, et surtout de jurisprudence, car nos ancêtres avaient une passion immodérée pour les disputes du forum. Parmi les premiers rhéteurs qui avaient professé l’éloquence à Rome, Suétone nomme trois Gaulois, et le satirique Juvénal appelle la Gaule : nutricula causidicorium ; c’est en Gaule, en effet que les jeunes Bretons encore barbares, venaient étudier les lettres latines :

Gallia causidicos docuil faconda Britannos ,

et l’on sait que, sous Tibère, la ville d’Autun renfermait un nombre infini d’étudiants en éloquence.

Au point de vue purement scientifique, nous ne trouvons dans cet enseignement, que trois facultés : l’arithmétique, la géométrie et l’astronomie. Est-ce à dire que l’on n'en connaissait pas d’autres ? Si fait, mais elles étaient en défaveur, parce que sorties, par tradition vague et confuse, des anciens grands mystères, elles se perpétuaient dans le secret : souvent appliquées au mal, elles avaient un renom plutôt fâcheux, et déjà l'on pouvait dire des sciences supérieures, douze siècles avant que Campanella, le précurseur de Bacon, put le noter dans son De sensu rerum : & Tant qu’une science n'est pas tombée dans le public, on la qualifie de magique. » Les mathématiques — supérieures, s’entend — n’étaient pas elles-mêmes à l’abri de telle suspicion, puisque, dans la latinité de la décadence, le mot mathematicus désigne toujours un magicien, un devin ou un sorcier.

Malgré tout, au point de vue de la culture intellectuelle, la Gaule, bien supérieure à l’Espagne et aux autres parties

de l'empire, égalait Rome elle-même par le nombre et l’importance de ses écoles, sans aucune influence d’ailleurs du Christianisme dont l’introduction dans ce pays passa, au point de vue qui nous occupe, complètement inaperçue; d’autant plus que, même au ive siècle, les professeurs étaient ou païens, ou indifférents en matière religieuse, ou même hostiles à la nouvelle religion qui, par suite, était dénuée de toute autorité didactique (1).

Mais cette brillante civilisation n'allait pas tarder à disparaître, noyée sous les invasions successives des barbares : Alains,Burgondes, Huns,Goths, Suèves, Vandales, se précipitent tour à tour sur la Gaule, rasant les cités, ravageant les plaines cultivées, massacrant les populations et rejetant tout le peuple dans une barbarie presque égale à la leur : il n’y avait plus d’écoles, il n’y avait plus de savoir, il n’y avait plus rien.

Seuls, subsistaient les monastères, au moins ceux qui étaient assez forts pour se défendre ou ceux que sauvait de la ruine l’alliance du clergé avec les barbares (2). Fondés antérieurement par l’autorité ecclésiastique, ces groupements de religieux étaient devenus à la longue, par la force des choses, de véritables écoles philosophiques

(1) Il convient toutefois de remarquer que si l'influence de l'Eglise était nulle au point de vue de l’enseignement, cependant, surtout au tv° siècle la littérature latine chrétienne, en Gaule, est bien supérieure à sa rivale païenne : elle abonde en philosophes, en politiques, en orateurs ; elle agite les plus grands intérêts et les plus profondes questions ; c'est là qu'il faut chercher la raison de la diffusion rapide du christianisme dans toute la Gaule.

(2) Je touche ici une question assez obscure du Moyen Age. Il semble bien que les évêques de Gaule, devenus, par suite de l'impuissance de Rome, les seuls protecteurs, en face des envahisseurs, des débris de la société gallo-romaine, se sont faits, pour conserver leur autorité, les conseillers, les amis des Barbares, presque tous nominalement chrétiens (ariens) avant l'invasion. Selon une ancienne tradition qui, vraie ou fausse historiquement, n'en exprime pas moins l'opinion populaire du temps, saint Loup, évêque de Troyes, aurait, sur l'invitation d’Attila, suivi l’armée des Huns jusqu'au Rhin, pour la protéger par sa présence contre les Gallo-Romains victorieux.

du christianisme, où s’agitaient les plus hautes questions — au moins pour l’époque — de dogmatique et de doctrine. Il en résulte que lorsque tout enseignement fut tué au dehors par les invasions, l’étude trouva un refuge dans les monastères ; mais elle y aliéna alors sa liberté, et le savoir ne put plus désormais y subsister qu’à la condition de devenir avant tout orthodoxe : c’était tuer dans l’œuf toute aspiration, toute recherche scientifique, puisque, dès sa naissance, toute théorie devait être étendue sur le lit de Procuste qu’était la foi, — la foi blanche et pure, mais ignorante et grossière que fut celle du Moyen Age.

De là vint que toute science extra-religieuse était sévèrement proscrite. Dès le vie siècle, à Vienne comme à Poitiers, à Bordeaux comme à Trêves, les grandes écoles municipales ont disparu : il ne subsiste que les écoles ecclésiastiques, dites cathédrales ou épiscopales, issues de renseignement religieux des monastères; les principales sont, du Ve au vme siècle, celles de Paris, de Poitiers, du Mans, de Bourges, de Clermont, de Vienne, de Chàlons, d’Arles et de Gap.

Mais qu’enseignait-on dans ces écoles ? Leur but principal étant de former des clercs, on n’y apprenait guère que la théologie, puis, à titre secondaire et simplement dans leurs rapports avec la théologie, la rhétorique, la dialectique et l’astrologie : il n’v a donc plus de sciences, ni même de lettres. Quant aux laïcs, on leur apprend simplement à lire, pour déchiffrer les antiphonaires (1), et, quand ils sont particulièrement doués, à écrire pour en faire des copistes.

Un seul détail suffira pour montrer l’état de l’instruction à cette époque : le roi des Francs, Clovis, que l’Église, dans sa reconnaissance d’avoir été soutenue par lui, a

(1) Qui, à cette époque, étaient écrits sur d’anciens parchemins dont on effaçait le texte grec cru latin.

voulu nous représenter comme un barbare de génie et comme un monarque éclairé, n’a été, au vrai, que le meurtrier de tous ses proches, qu’un grossier roitelet dont le seul effort de civilisation fut de créer à ses côtés ce qu'on appela sa chancellerie, organe de gouvernement dont il avait besoin pour correspondre avec les évêques ses protecteurs religieux et que, dans ce but, il forma des galloromains les moins ignares qu’il put rencontrer. Lui-même en fait de savoir, ne s’éleva jamais au-dessus du latin corrompu que parlaient alors les clercs ; il transmua en cette langue son nom Hrod-wig (1) : telle fut toute son instruction. #

N’oublions pas, à sa décharge, que nous abordons ce vie siècle, où le pape Grégoire blâme vivement Didier, archevêque de Vienne, en France, d'apprendre la grammaire, et se vante de ne point éviter les barbarismes, « considérant comme indigne de soumettre les paroles (Je l'oracle céleste aux règles de Donat (2) ».

Dès lors ce n’est plus que dans les cloîtres que Ton trouve quelque instruction — et combien faible ! combien clairsemée ! Et cette décadence va s’affirmer de plus en plus, pendant trois siècles, avant d’arriver à Charlemagne — un barbare de génie, celui-Jà, qui va tenter un dernier effort pour galvaniser la science mourante.

Pour faire mieux comprendre la déchéance de l’instruction en cette période, il suffit de récapituler les productions de l'époque, qui sont assez rares pour que le catalogue en ait été dressé. Or, nous y trouvons, du ve au vme siècle, une vingtaine de chroniques et d’annales, huit ou dix sermonnaires qui signent Féloquence du temps,

(1) Chrodovechus, devenu plus tard, par une nouvelle corruption, Ludovicus , dont nous avons fait Louis,

(2) Quatre siècles seulement antérieurement, l'empereur Tibère, employant devant le sénat le mot monopole, emprunté du grec, avait cru devoir s’en excuser formellement. Gela suffit pour mesurer la dégradation où, à Rome même, était tombée l'instruction.

une douzaine de traités non de philosophie, mais de théologie, moins encore de recueils de dialogues et de lettres, quelques poésies, la plupart religieuses, et des légendes de saints!

Dans ces trois longs siècles, nous ne relevons que deux seules œuvres de science — ou soi-disant telle — , un itinéraire de Rutilius Numatianus, en vers, et un poème sur l’agriculture, par le jurisconsulte Palladius de Poitiers: c’est peu.

V oici enfin venir Charlemagne, protecteur des lettres et restaurateur des écoles. Voyons un peu la science de son temps.

11 ne restait alors presque plus, en Europe, aucun vestige de culture intellectuelle, et on avait peine à trouver en France un exemplaire complet de Virgile ou de Cicéron quand Charles entreprit de donner un nouvel essor aux lettres et aux sciences gréco-romaines.

Passionné pour la culture latine, il se faisait lire, durant ses repas, les auteurs anciens. En 787, il adressait une circulaire à tous les évêques et abbés pour les inviter à rouvrir, auprès des églises cathédrales, les écoles supprimées. A trente-deux ans, enfin, il apprenait à lire. Ce fut un Italien, Pierre de Pise, qui donna à l’empereur les premières leçons de langue latine. Charles appela alors près de lui les principaux savants de l’Europe, Alcuin, Clément d'Irlande, Paul Warnefrid, Leidrade, et les Italiens Théodulfe et Paulin d’Aquilée, qui formèrent autour du prince une académie palatine que lui-même présidait sous le nom de David.

Or, que savaient tous ces savants ? Pour s’en rendre un compte exact, il suffit de mesurer l’ampleur des connaissances d’Alcuin, le principal d’entre eux.

Alcuin était un moine anglo-saxon qui enseigna au prince ce qu’il savait de rhétorique, de dialectique, de théologie et d’astronomie. Or, Alcuin avait surtout puisé sa science dans les Abrégés de son compatriote JBède-le-Vénérable

qui, lui-même, les avait composés à l’aide des ouvrages des derniers philosophes classiques, le Romain Boèce et le Sicilien Cassiodore. On le voit, le savoir d’Alcuin était plutôt modeste. Que penser des autres ?

Auprès de Y Académie palatine , l'empereur avait établi une école royale qui devint un centre d’études et servit de modèle à d’autres écoles : le prince ordonna que tous les grands de la couronne y envoyassent leurs enfants pour en faire des hommes instruits. De cette école sortirent des élèves dont le nom nous est parvenu, comme Agobard, plus tard évêque de Lyon, et Hincmar, plus tard archevêque de Reims.

Après Charlemagne, il y eut un moment, à la cour de Charles-le-Ghauve, un sorte de renaissance grecque, mais bientôt, tout savoir retomba dans le néant, à la suite des guerres civiles, de l’anarchie féodale, et des invasions des Northmans. Dès lors, c’est la nuit, la nuit aux opaques ténèbres qui couvrent tout savoir en Occident, et qui ne commenceront à se dissiper qu’au xvie siècle, sous les efforts de la Renaissance.

Pendant la première partie de cette période, qui s’étend jusqu’au xne siècle, nous rencontrons la production d’histoires et d’annales, d’ouvrages sur la philosophie, la théologie, la scolastique, l’éloquence, la poésie et différents autres sujets, en bien petite quantité encore, quoique plus nombreux qu’en l’âge précédent.

Parmi les ouvrages d’ordre scientifique, nous relevons seulement : la grande grammaire de Smaragde, des traités de philologie de RabbandVlaur, des Commentaires sur tes Ecritures saintes de Walfried Strabo, de Smaragde, de Remy d’Auxerre et d’Angelome, un essai d’étude anatomique [de cartilagine ), par Arnoult, évêque d’Orléans, un Traité du Comput ou supputation des temps de Helpéric, écolâtre de Grandfel, et enfin quelques ouvrages mathématiques du pape Gerbert.

Au xne siècle, les langues d'oc et d’oïl se séparent ; on sent approcher la Renaissance, et la production s’accroît, mais uniquement dans les genres littéraires.

La science telle que nous la comprenons aujourd’hui, est donc morte, bien morte, elle ne renaîtra — et combien débile et chancelante! — qu’au xme siècle, avec YOpus majus de Roger Bacon. Quand, après la Renaissance, elle recommencera à vouloir vivre, elle aura oublié toutes ses origines, et il lui faudra se reformer de toutes pièces.

Mais alors l’Église est toute puissante, et la science ne peut renaître que sous son égide ; durant des siècles, ce qui subsistait d’elle demeurait enfoui au fond des monastères, et tout ce qui échappait à la foi inintelligente et susceptible était facilement rapporté au démon, alors maître absolu de la crédulité des foules. Le moine Roger Bacon, de qui le savoir surpasse celui de ses contemporains est universellement considéré comme sorcier, et son invention de la pompe à eau est regardée comme une œuvre démoniaque.

L’inquisition, plus tard, force toute nouvelle tentative doctrinale de la science à ses débuts à passer sous les fourches caudines de l’Écriture sacrée, et Galilée doit, malgré toute évidence contraire, rétracter sa certitude en le système cosmique de Copernic, parce que ce système planétaire infirme le miracle de Josué.

Ou affirme aujourd’hui que, dans la prison du Saint- Office où il fût enfermé à la suite de ses découvertes, Galilée n’eut à subir qu’une détention très douce et ne fut nullement comme le prétendent les historiens, soumis à la question : le fait est cependant élucidé dans le sens de l’affirmative par le comte Libri-Carrucci, membre de l’Académie des Sciences, dans son Histoire des Sciences mathématiques en Italie , depuis la Renaissance jusqu à la fin du xvne siècle (1) : Galilée fut mis à la torture pour

(1) 4 vol. in-8°. Paris, J838-J841.

obtenir de lui la renonciation à ses « erreurs » (1).

A cette époque, quiconque se sentait poussé vers l’étude de la science pouvait se considérer comme fiancé à la bart ou au fagot, car la loi civile semblait s’entendre avec la loi religieuse pour interdire à quiconque les études scientifiques : la dissection d'un corps humain était regardée par l’Eglise comme une profanation, et comme un crime par les ordonnances en vigueur, et c’est sur des cadavres d'animaux que les futurs médecins étudiaient l’anatomie humaine!

Tenue ainsi en lisière surtout par l’Eglise qui voyait dans toute doctrine en dehors de la sienne une hérésie dangereuse, et par les tribunaux criminels qui, dans la connaissance des faits de sorcellerie, marchaient coude à coude avec elle, la science ne faisait que bien peu de progrès. La physique était regardée comme magie, et l’alchimie, à la recherche de la pierre philosophale, l’était réellement ; quant aux sciences naturelles, elles ne faisaient

(J) V. Tome IV, p. 259 $eq. — On a beaucoup discuté sur la question de savoir exactement comment s'était passé le procès de Galilée. A notre époque, l’Eglise, rétrospectivement gênée par la retentissante ignorance dont elle avait alors fait preuve, a créé une légende suivant laquelle Galilée aurait été traité avec douceur et courtoisie, comme un grand savant à qui on ne demandait qu'une rétractation de principe... Il en fut tout autrement, et le Saint-Office agit avec d'autant plus de dureté envers le novateur que sa docrine sapait par la base un des miracles auquels elle tenait le plus.

J’aurais voulu donner ici le texte complet — presque inconnu à l'heure actuelle — de ce mémorable jugement, où, en qualifiant les théories scientifiques de Galilée d'absurdes (c'est-à-dire en dehors de la raison), fausses (c'est-à-dire contraires à la vérité), hérétiques (c'està-dire contraires, à l'orthodoxie) et contraires aux Écritures, la Sacrée Congrégation s'est condamnée elle-même en prouvant qu'elle-même était contraire à la raison, contraire à la vérité, contraire à l'orthodoxie, et contraire aux écritures.

Ce texte du jugement qui condamne Galilée sera donné in extensoy avec commentaires dans un ouvrage ultérieur du même auteur, VOccultisme et l& foi.

Au reste l'Eglise était tellement attachée au miracle de Josué, que, à l'heure actuelle, il n'y a pas encore un siècle qu'elle a admis officiellement le système de Copernic contre lequel elle a lutté durant trois siècles

entendre que leurs premiers balbutiements et se contentaient de commenter, plus ou moins heureusement, les doctrines des anciens.

Si nous voulons connaître l’état de la science immédiatement avant la Renaissance, nous n’avons qu’à ouvrir le Spéculum universale (Miroir universel) (1) sorte d’encyclopédie où le dominicain Vincent de Beauvais condensait, en 1244, toutes les connaissances de son époque sous une forme symbolique, populaire et très naïve. Le plan seul de l’ouvrage est remarquable ; quant aux traités didactiques qu’il contient, à part l’étude psychologique, anatomique et physiologique de l’homme, qui surprend pour le temps, ils sont d’une invraisemblable puérilité, basés sur le trivium et le quadrivium , et présentant, çà et là, de vagues réminiscences des auteurs latins, mêlées à des considérations superficielles de l’époque.

L’analyse de cet ouvrage en fera comprendre, mieux que de longues dissertations, le peu d’importance scientifique.

Avant le monde, Dieu vivait solitaire dans son éternité et son immensité. Pour se réfléchir dans ses œuvres, pour se faire aimer et comprendre par des créatures, cet Être suprême se décida à donner la vie aux anges. A ce propos, l’encyclopédiste orthodoxe vous dit ce que c’est que Dieu ; s’il y en a un ou plusieurs : en un mot, la nature et les attributs de la divinité. Dieu crée d’abord les anges, et c'est une occasion de nous faire connaître le bon et le mauvais, le démon ; ensuite, il crée le ciel et la terre, et aussitôt vient naturellement un traité de géographie et de minéralogie (?) A la création du soleil, de la lune et des astres sont également rattachées l'astronomie et surtout l’astrologie ; au jour où la terre germe, un traité de botanique appliquée à l’agriculture et à l'horticulture ; aux jours des oiseaux, des poissons et des ani-

(1) 4 vol. in-4°, Strasbourg, 1473.

maux terrestres, toute une zoologie. Enfin, arrive l’homme et alors une démonstration psychologique, anatomique et physiologique, la seule partie de l'ouvrage qu’on puisse regarder comme sérieuse — eu égard, au moins, à son époque — fait connaître l’homme dans son corps, dans son âme, dans ses races. Puis Dieu se repose, et, à ce point, Vincent examine et discute la disposition, la beauté et l'harmonie de l'univers. Mais cette harmonie est bientôt troublée par la chute de l’homme, et ce beau drame cosmique, qui se développait si uniment, se disjoint et s'embarrasse. Alors, la fureur des éléments trouble tout le monde physique ; Forage des passions bouleverse le monde moral. De là, les ouragans et la mort, les volcans et les crimes. Avec la chute d’Adam finit la première famille des sciences, celle des sciences naturelles . L’homme est tombé, mais il peut se relever. Il peut, dit Vincent, se réparer par la science. En conséquence, l’infatigable encyclopédiste enseigne à parler, à raisonner, à penser ; il fait dés traités de grammaire, de logique et de rhétorique, de géométrie, de mathématiques, de musique et d’astronomie. Puis viennent les autres sciences et leurs applications à la vie privée et publique, aux arts mécaniques, à l’architecture, à la navigation, à la chasse, au commerce, à la médecine, etc. Là finit la deuxième division, la classe des sciences doctrinales. C'est bien que l’homme sache, mais il faut qu’il agisse. La science coule, mais elle doit couler avec mesure, sans inonder l'intelligence, sans ravager la raison. Donc, les sciences morales sont invoquées par Vincent pour montrer à l’homme qu’il doit marcher sur une ligne droite qu'on appelle la loi, laquelle est divine et humaine, ancienne et nouvelle. La loi apprend à l’homme ses devoirs en lui enseignant les vertus. Vincent écrit autant de traités qu’il y a de vertus spéciales. 11 faut croire, espérer, chérir ; il faut être chaste, humble, doux, patient, tempérant, courageux, pru-

dent. A ce prix, on sera heureux dans le ciel, dont il décrit les merveilles au long, pour mettre en appétit de bonnes œuvres. Pour peu que l’homme ralentisse sa marche ou se détourne, il tombe au purgatoire ; et le spéculum dit ce qu’est le purgatoire, ce qu’est le péché varié dans toutes ses espèces, mortelles et vénielles. Si l’homme dévie entièrement, il sera précipité en enfer, où sont punis particulièrement l’orgueil, l'envie, le blasphème, la simonie. Pas un traité de morale n’est oublié dans ce cajlre qui fait la troisième partie. L’homme est né, il sait et il agit : on lui a mis à la main gauche la science comme un bouclier , et la morale à la droite comme un instrument d'action. L’homme peut donc vivre dans le monde et faire son histoire . Alors viennent se grouper toutes les époques de Thistoire universelle du genre humain, à partir du jour où Adam, expulsé du paradis terrestre, fut condamné au travail. Vincent passe en revue Thistoire de tous les peuples. Il s’arrête en 1244, époque où il vivait. Mais ensuite et pour terminer son encyclopédie, il prédit ce qu’il prévoit, la fin du monde et tous les phénomènes qui précéderont le jugement dernier. Là finit le travail, et Ton sent qu’il n’v a plus que l’éternité, un moment interrompue par la création et par Thistoire (1).

Le plan de cette encyclopédie, écrite par ordre de saint Louis, est pour nous, par son ingéniosité, tout ce qu’il y a de curieux ; quant à la science proprement dite qu’elle renferme, il suffit pour se rendre compte de ce qu’elle est, de savoir, d’une part, que la première édition qui en fut donnée après l’invention de l’imprimerie (Strasbourg, 1473) ne comporte que quatre volumes, et, d’un autre côté, que deux siècles et demi plus tard. Pic de la Mirandole, le plus grand savant du xvB siècle a pu réduire en neuf cents propositions toute la science connue à son

(1) Didron. Iconographie chrétienne, 3 vol. in-4° 1845, et J. Aicard, Histoire littéraire de la France dans Patria, 2 vol. in-12, Paris, 1847.

époque. Or, si l’on se rend compte que les seules connaissances scientifiques du Moyen Age se bornaient à l’arithmétique, la géométrie et l’astronomie — bien rudimentaires — , alors que, seules, la grammaire, la dialectique, la rhétorique, et surtout les connaissances théologiques possédaient quelque développement, il est facile de comprendre, que, sur les neuf cents propositions de Pic de la Mirandole — que d'ailleurs je n’ai jamais rencontrées nulle part — une cinquantaine au plus doit renfermer l’universalité des sciences physiques et naturelles... C'est peu !

Ainsi, la haute science ancestrale, la science sacrée des Mystères époptiques a été détruite partout par la conquête romaine, et le « savoir banal » a été enfoui sous la ruine des invasions barbares... il ne reste, pour ainsi dire, rien du passé : tout est à refaire et la science est à réédifier sur de nouvelles bases.

Alors survient la Renaissance qui remet au jour les auteurs anciens, et le progrès s'essaie en de faibles tentatives surveillées jalousement par l’Eglise, qui, gardienne de la foi, soumet tout essor de l'esprit humain au critérium des livres sacrés, et il faut atteindre le xvm* siècle pour assister à la libération de la recherche scientifique.

Alors l'Encyclopédie d’abord, en montrant la voie de la liberté, puis la Révolution, en rejetant l’Eglise dans son domaine propre, la foi, affranchissent la pensée de toute tutelle ; et, dès lors, la science marche à pas de géant vers la conquête du monde.

Malheureusement, je le répète, durant cette longue servitude de dix-huit siècles, la vraie science celle des sanctuaires initiatiques était presque complètement morte sous les coups de la conquête romaine ; quant à la minuscule science des écoles publiques, reflet lointain de renseignement des Maîtres de la Grèce, elle avait été détruite par les invasions des barbares; les rares débris

qui en subsistaient avaient oublié leur s origines : tout était pour elle, à recréer, et, malheureusement encore, la sujétion où cette science rudimentaire était restée durant quinze siècles vis-à-vis de l’Eglise, enfanta chez elle, quand elle fut rendue à la liberté, une formidable réaction.

Exaspérée de s’être vue, durant des siècles, dans l’obligation d’être religieuse ou de ne pas être, elle se jeta dès qu’elle se sentit libérée, dans l’excès contraire, matérialiste à outrance et répudiant comme trahison toute doctrine, toute théorie, toute idée même qui fût tant soit peu spiritualiste.

Et nous arrivons à l’époque, voisine de la nôtre, où Broussais affirme, aux applaudissements de tous les scientistes : « Je n’ai jamais rencontré d’âme sous mon scalpel : donc lame n’existe point! » à l’époque où Laplace déclare sans être contredit : « Dieu est une hypothèse dont la science n’a pas besoin. »

Donc, la science en haine le son passé, s’est jetée à corps perdu dans le matérialisme le plus absolu, écrasant avec colère toutes les tentatives qui se faisaient jour, entre temps, pour lui faire comprendre les dangers de son absolutisme.

Une raison d’ailleurs la maintenait dans cette voie : les affirmations basées, je veux bien, sur la révélation, mais antiscientifiques au premier chef, du catholicisme sur certains points tels que l’origine de notre globe, celle des êtres vivants et en particulier de l’homme, etc., sur lesquels la foi se montrait irréductible, amenèrent à la longue, comme aux il9 et ni' siècles, une scission complète entre la foi et la gnose, entre la science qui sait parce qu’elle se base sur la preuve des faits, et la religion qui croit, parce qu’elle s’appuie sur la révélation. En haine des affirmations de catholicisme qui l’avait tenue trop longtemps en lisière, la science n’eut plus que des dénégations exacerbées.

En effet, et logiquement, à toute action correspond une

l’occultismb et la science

réaction égale, aussi bien dans le monde moral que dans l’ordre physique. Les affirmations hautaines, infrangibles — mais imprudentes parce que sans preuve — du catholicisme dogmatique ont amené les négations furieuses du scientisme, qui ont donné naissance au matérialisme au même titre que la religion avait produit le spiritualisme.

Tout d’abord le matérialisme fut très fort d’apparence, ne s’étavant que sur des faits, et il eut beau jeu de railler le spiritualisme basé sur un postulatum purement hypothétique : l’existence d’un principe supérieur intelligent. Mais voici qu’à son tour, et par suite de ses propres progrès dans les analyses de laboratoire, le matérialisme est amené à voir qu’il ne s’appuie lui-même que sur une hypothèse des plus discutables : l’existence de la matière.

Car la matière existe-t-elle ? rien n’est moins prouvé ; nos sens saisissent des formes, des couleurs, des apparences : mais que cachent ces dehors toujours changeants ? Quelle substance ? Quelle réalité ? Personne ne le sait. La science nous dit bien comment le solide devient liquide, comment le liquide se change en gaz, comment le gaz passe à l’état radiant : c’est tout. La substance serait donc d’ordre aithéré (1).

Longtemps la science a vécu sur les théories moléculaires d’Avogadro et d’ Ampère, la molécule étant la plus petite partie de matière perceptible. Mais voici que la molécule tout d’abord a reculé devant les progrès du microscope: on s’est rejeté sur l’atome, partie théoriquement insécable de la matière. Or, l’électrolyse a trouvé dans l’atome lui-même les ions, puis les électrons ; enfin est survenue l’émanation, dernier terme, croyait-on, de la

(1) Il y a lieu, je crois, d’adopter l’orthographe étymologique a ither pour distinguer de l’éther chimique la substance primordiale qui remplit tous les espaces vides, qu’ils soient intersidéraux ou interatomiques.

série ; entre temps, la découverte par W. Crookes du quatrième état de la matière (1) a fait constater que l’émanation elle-même est constituée par des atomes d’atomes que seule la pensée aidée par le calcul peut atteindre et saisir, puisque un millimètre cube de fer en contient environ 5.000.000.000.000.000.000.000 (cinq mille milliards de milliards). A ce degré de ténuité où la particule matérielle n’est, plus qu un tourbillon globulaire d’électricité (considérée comme substance-force primordiale), la matière cadre-t-elle encore avec sa définition de principe : tangible , pondérable et sensible ? On est fondé à répondre par la négative.

Mais il y a plus encore.

Ce que nous appelons corps solide, liquide ou gazeux, n'existe pas à proprement parler puisqu'il est constitué par un agrégat d’atomes non pas cohérents, comme, il semble pour nos sens, mais laissant entre chacun d’eux assez d’intervalle pour y demeurer dans une agitation perpétuelle qui se chiffre par plusieurs milliards de vibrations à la seconde. Ce que nous percevons n’est donc ni la matière, ni la molécule, ni même l’atome qui, par euxmêmes ne peuvent tomber sous nos sens, mais seulement la série des vibrations atomiques qui nous donne la perception de la lumière, des formes, des couleurs, des apparences, etc. De plus, tout corps tombant sous les sens est aujourd’hui considéré comme un simple agrégat de forcessubstances différentes...

Dans ces conditions, peut-on dire que la matière existe ? Je penche nettement vers la négative, me rangeant à l’enseignement qui nous a été donné, il y a des milliers d’années par la philosophie védantive : Maya guna Mayi — la

(1) Dans un autre ouvrage du môme auteur cette question sera étudiée complètement ; et il résulte en effet d'expériences de psycho-physiologie que l'émanation est encotre séparée de Tultimate ou monade dernière par trois états aithériques intermédiaires.

matière n’est qu’illusion — et, malgré toute la répugnance qu’elle y apporte, la science contemporaine est amenée, par ses propres expériences analytiques, à partager cette opinion.

Lors donc que la Science est arrivée à ce point, le matérialisme a cessé d’être, au moins en tant que philosophie : aujourd’hui, quand un homme s’intitule matérialiste, on peut dire à coup sûr de lui qu’il est un naïf ou un ignorant — il n’y a pas de troisième terme. Quant à la vieille doctrine matérialiste, elle s’est scindée en deux théories différentes qui, toutes deux, chose curieuse ! ramènent au spiritualisme par des voies détournées. Le Monisme, en effet, base ses spéculations sur l’existence d’une forcesubstance unique, invisible, insaisissable, impondérable, imperceptible par elle-même, et dont nos sens n’enregistrent que les modifications et les mouvements vibratoires : c’est la vieille théorie des alchimistes remise en honneur, et Hæckel — un matérialiste devenu moniste — a pu écrire son livre : le Monisme , lien entre la science et la religion . — Qu’est en effet cette force-substance primordiale, origine et cause de tout ce qui existe, sinon le principe que les philosophies désignent sous différents noms mais que toutes les croyances religieuses appellent Dieu? L’autre doctrine issue du matérialisme, le mécanicisme, n’admet, comme origine de la matière qu’une série de forces réagissant les unes sur les autres et dont l’union forme la force-substance primordiale ; or, si le premier principe de l’énergétique est vrai, comme il y a tout lieu de le penser, si une force ne peut être produite que par une force égale ou supérieure, on est amené à rechercher où se trouve la source originale des diverses et multiples énergies répandues à profusion dans notre univers — et l'on retombe dans le monisme qui, lui-même, ramène tout naturellement au spiritualisme.

Et il est vraiment curieux de constater combien le maté-

rialisme incline vers le spiritualisme, que dis-je ? vers le théisme le plus absolu, par la double voie du monisme et du mécanicisme !

Ainsi donc, à l'heure actuelle, la science se trouve dans une position des plus fausses, dans une sorte de traquenard dont elle ne sait comment sortir. En effet, elle a établi sa base sur ce dogme : « La matière seule existe ! La seule vérité, c’est la matière ! » Et voici que ses propres expériences lui démontrent à n’en pas douter, que la malière n'est qu'illusion et que, derrière cette illusion il n’y a que des forces extra-matérielles... Alors, quoi ? Lui faut-il donc revenir au spiritualisme qu’elle a si longtemps accablé de ses brocards ? Quelle palinodie !

Et, telle qu’un enfant entêté qui, selon l'expression populaire, boude contre son ventre plutôt que de se rendre à la raison, elle ne sait réellement plus à quel parti s’arrêter : d’un côté, l’affirmation de la matière qui ne peut plus la mener à rien, et, de l’autre, l'affirmation de l’esprit, qui lui fait renier ses dieux ! Il faut avouer que la marche de la science vers l'avenir a été, depuis deux siècles, un véritable roman d’aventures, mais qui n’a rien de comique, surtout pour elle, et dont la conclusion s'impose à l'heure actuelle, plus impérieuse de jour en jour... Que résoudra-t-elle?

Lorsque, en 1843, le médecin-philosophe Cabanis publia ses Rapports du physique et du moral de l’homme, la science eût un haut-le-corps, car cet ouvrage la faisait pénétrer sur un terrain prohibé — pour elle inexistant — et elle ne toléra ce livre que pour une seule raison : c’est que, contrairement à toute logique, l’auteur concluait que les facultés morales naissent de facultés physiques et que les unes et les autres ne sont qu’une seule et même chose considérée sous un angle différent. Or, il n’y a pas à se dissimulerque ce même ouvrage, écrit aujourd'hui, devrait aboutir à des conclusions fondamentalement opposées.

Dans cette impasse, quelle est la ligne de conduite de la science officielle ? Ondoyante, diverse et fuyante au possible. Elle laisse déclarer par quelques-uns de ses tenanciers : « Oh ! il y a réaction ! Aujourd’hui, nous évoluons franchement vers le spiritualisme ! » Cela, c est la déclaration de surface, mais ses théories et sa doctrine sont plus matérialistes que jamais, tant il lui est pénible de se déjuger. La preuve ? Mettcz-la en présence d’une des nouvelles forces dont les expériences récentes de psycho-physiologie ont démontré la réalité — la force psychique, par exemple — que répond-elle ? « Ces soi-disant forces n'ont aucune action sur aucun de nos dynamomètres connus : pour nous, elles sont inexistantes ! » Et elle se détourne, refusant de les étudier, ne pensant même pas qu’elle-même doit être soumise à cette loi d'évolution qu’elle a posée comme universelle et qu'à phénomènes nouveaux il faut nouveaux instruments de contrôle.

Mais voici que, après que ses propres expériences lui ont démontré que la matière est irréelle et que toute doctrine basée sur la matière est nécessairement fausse, il se présente une contingence autrement grave pour elle : Le magnétisme l'a jetée dans un monde nouveau, lui ouvrant, d’immenses horizons et des études transcendantales, mais d’où la matière est complètement bannie... Allait-elle s’abstenir ?

Non, mais ici, nous abordons un chapitre presque bouffon de son roman.

La science débuta par nier le magnétisme dont elle ne voulait pas s’occuper ; mais les phénomènes magnétiques, étant de tous les jours, devaient se présenter fatalement devant l’observation des scientistes. L’anglais Braid, le premier, eut à observer quelques-uns de ces phénomènes ; de leur étude, il créa une science nouvelle qui, de son nom fut appelée Braidisme. Dès lors, ce

n’était plus le magnétisme abhorré ; et la science consentit à s’en occuper. Azam, Broca et d’autres se livrèrent à des expériences qui dépassèrent de beaucoup celles de Braid : alors on chercha un nom à cette nouvelle branche du savoir, et on trouva d’abord celui — barbare — de neurhypnologie, puis ensuite d’hypnotisme. Et c’est alors que paraissent tous les hypnotiseurs qui détraquent des milliers de malheureuses hystériques et transforment la Salpêtrière en un laboratoire de vivisection humaine. Heureusement pour l’honneur delà science, contre l’école de la Salpêtrière s’éleva l'école de Nancy dirigée par des savants véritables, mais qui, malgré leur science ou plutôt à cause de leur science, font encore fausse route.

Si l’on me trouve dur pour les hypnotiseurs, que Ton veuille bien remarquer que, en haine du magnétisme qu’ils n’ont pas inventé — pas plus qu’ils n’ont inventé la poudre — les médecins hypnotiseurs ne perdent aucune occasion de traiter de charlatans les magnétiseurs dont, à l’encontre de l’hypnotisme, les théories seules sont vraies, au moins dans leur ensemble.

Si l’on veut résumer la question, on arrive à constater que les hypnotiseurs se refusent, aujourd’hui comme au début, à admettre les théories du magnétisme, parce que, disent-ils : 1° Le magnétisme prétend agir par un fluide: or, ce fluide n’existe pas; 2° le magnétisme n’est exercé que par des charlatans ; seul, l’hypnotisme est aux mains de véritables savants qui... que... dont...

Voyons donc cela d’un peu près.

Ne prétendant pas au qualificatif de savant , je ne suis qu’un modeste chercheur sans parti pris ; j’ai donc employé, pour mes expériences de psycho-physiologie, d'abord indifféremment les procédés magnétiques et les procédés hypnotiques. Me croira-t-on, si j'affirme que les premiers seuls m’ont permis de poursuivre mes recher-

ches sans nuire aux sujets (1)? Les passes, c’est-à-dire Faction du fluide, les mettent en hypnose dans un calme absolu qui les rend aptes à supporter toute investigation et toute expérience; au contraire, les procédés hypnotiques (miroir rotatif, coups de gong ou de pistolet, etc.), me sont, à l’usage, apparus franchement barbares, en ce qu’ils déterminent sur l’organisme des sujets un intense choc nerveux qui non seulement — je prie le lecteur de me passer le terme, n’en trouvant pas d'autre pour rendre exactement ma pensée — les abrutit et les rend impropres à toute investigation tant soit peu délicate, mais encore se répercute sur leur état post-hypnotique soi-disant normal, mais en réalité conservant, au moins jusqu’à un certain point, au réveil, des traces plutôt fâcheuses de l’opération. En résumé : moyennant certaines petites précautions que j’ai détaillées ailleurs, le sujet endormi magnétiquement se retrouve, au réveil, absolument dispos et en parfait état de santé : jamais il n’en est de môme en ce qui regarde le sujet endormi hypnotiquement. On voit, par cela même, la supériorité du magnétisme sur l’hypnotisme.

Mais il y a plus.

Il est, en psychologie expérimentale aussi bien qu’en psycho-physiologie, certains cycles d’expériences transcendantales qui nécessitent, pour être menées à leur aboutissement et produire leurs résultats, une confiance, un abandon absolus du sujet à l’opérateur. Comment veut-on que cette confiance, cet abandon de soi-même puissent exister quand l’opérateur a recours aux procédés bru-

(1) Qu'ont fait les promoteurs de l'hypnotisme ? Au fond, tout simplement de la vivisection humaine. Et qu’ont fait leurs élèves après eux? Ils ont répété à satiété leurs expériences, sans avancer d'un pas. On peut dire que le plus clair de l’œuvre de l'hypnotisme fut de détraquer des milliers et des milliers de malheureuses hystériques. L'œuvre du magnétisme ? Nous la trouvons dans les immortelles découvertes du colonel de Rochas, découvertes que repoussent naturellement les scientistes officiels, mais qui s'imposeront fatalement malgré toute opposition intéressée.

taux, barbares de l’hypnotisme ? Alors, le sujet ne donne que ce qu’il ne peut positivement pas refuser à la violence, et, en mon âme et conscience, je déclare absolument impossibles, par voie hypnotique, toutes les grandes expériences que, magnétiquement, nous réussissons chaque jour.

Ah! je les ai vus, leurs sujets de la Salpêtrière : des loques humaines! Et je puis dire que l’un d’eux, tenu par une suggestion qui le forçait, malgré lui, à retourner à jour fixe se soumettre à des agissements qui l’anéantissaient — il s’en rendait bien compte — est venu se jeter aux genoux de mon maître, le colonel de Rochas, le suppliant de l’arracher à un supplice où il sentait quotidiennement s’effriter sa raison et s’abîmer ses forces vitales... M. de Rochas lui donna une suggestion contraire, et, traitée magnétiquement, cette femme, entre ses mains, devint Lina, le brillant sujet qui permit au maître d’écrire son ouvrage de premier ordre, Les sentiments , la musique et le geste / (1)

Malgré les affirmations hautainement dédaigneuses de ses tenanciers, l’hypnotisme n’a pas tardé à subir une mésaventure analogue à celle de la science générale acculée dans l'impasse d’un matérialisme inexistant : l’hypnotisme officiel a — j’emploie une locution sportique qui me semble ici bien à sa place — ramassé deux pelles bien douloureuses ces années dernières,

« Il n’y a pas de fluide ! » affirme-t-il. Or, les travaux de H. Baraduc (de Paris), de Luys, de Darget et d’autres, ont réussi — et très facilement — à photographier ce fluide, à rendre son objectivité perceptible pour quiconque. « Ce ne sont pas des radiations de fluide magnétique, ont objecté les hypnotiseurs, mais un rayonnement de calorique émané par la main chaude placée dans un révé-

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