RÉVOLUTION DE
sie sur l'agitation crétoise ne tarda pas à devenir prédominante, bien qu'un relâchement se fut produit, à la suite de la défaite de l'Autriche à Sadowa, dans les liens d'amitié qui unissaient la France à l'Empire des tsars. Le rapprochement de la Prusse et de la Russie acquérait la latitude de suivre la politique qui lui conviendrait visà-vis de l'Empire ottoman. Par suite, cette puissance ne tarda pas à profiter de l’occasion qui s'offrait pour elle et envoya des émissaires en Crète pour fomenter une révolle.
$ 4. -— Révolution de 1866-1868,
Le mouvement commença au printemps 1866. Dans une pélition adressée au sultan le 14 mai, les Crétois exposent que, depuis 1858 jusqu'à aujourd'hui, contrairement à l'esprit des concessions, loin de diminuer les impôts, on les a surchargés de taxes nouvelles sous diverses dénominations (1) ». Ils réclament aussi avec insistance la tolérance religieuse et la réfection des routes et déclarent que le seul moyen d'opérer les améliorations demandées serait de confier la réorganisation de l'ile à la sollicitude des grandes puissances (2). Telle est la genèse première de l'idée qui, en 1896-98, fut reprise par les puissances.
Après avoir ajourné pendant quelque temps l'envoi de sa réponse, le gouvernement turc fit répondre par
(1) Archives Diplomatiques, 1867, 1* vol., page 342. (2) Archives Diplomatiques, 1867, 4° vol., page 170.
40 PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE I Ismaïl Pacha aux insurgés que « si les personnes réunies en son nom se soumettent, donnant par écrit des garanties de leur obéissance dans l'avenir, et si chacun retourne chez soi et reprend ses travaux, tout sera oublié. Si, malgré tout ce qui précède, elles persistent, la troupe marchera contre elles et s’emparera des chefs en dispersant les autres par la force (1) ». Cette proclamation, au lieu de calmer les Crétois, porta leur surexcilation à son comble. Le 16 août 1866, ils se décident à faire connaître à l'Europe les motifs de leur conduite : « Animés du sentiment de la grandeur et de l'unité nationales, confiants dans la justice de notre cause, nous proclamons hardiment devant Dieu et devant les hommes notre volonté unanime et notre ardent désir de nous voir réunis à la Grèce, notre patrie commune (2). »
Le 21 août de la même année, l'Assemblée crétoise réunie à Sphakia déclare répudier pour toujours la domination turque et elle vote l'union indivisible et éternelle de la Crète à la Grèce (3).
Les Crétois ajoutaient qu'ils considéraient les puissances signataires du traité de 1856 comme garantes des concessions octroyées par le Hatti-Hou-Mayoum.
La Turquie envoya comme commissaire impérial Mustapha-Pacha en vue d'arrêter l'insurrection. Toute tentative de solution pacifique ayant échoué, l'insurrec-
(1) Archives Diplomatiques, 1867, 1* vol., page 351.
(2) Archives Diplomatiques, 1867, page 358, 1% vol. (3) Archives Diplomatiques, 1867, 1* vol., page 355.
INTERVENTION DES PUISSANCES Al
tion se déroula sanglante, soutenue par des volontaires grecs, les Crétois infligèrent plus d'une fois de graves revers à l'armée turque. La France, engagée alors dans l'expédition du Mexique, se désintéressa de la question de l'indépendance de la Crète. Elle se montra même plutôt ennemie de toute intervention à celte époque (1).
La France ne commença à s'intéresser à l’indépendance des Crétois que sur l'initiative prise par le prince Gortchakoff, qui, le 20 août, réclamait, au nom du gouvernement russe, l'intervention des puissances en Crète en exécution de l’art. 9 du traité de Paris de 1856, par lequel les puissances avaient contracté vis-à-vis des chrétiens d'Orient l'obligation d'assurer l'exécution des réformes promises par la Porte (2). Dès lors, l'entente s'établit rapidement entre la France et la Russie au sujet de l'attitude à adopter à l'égard de la Porte. Le 29 octobre 1867, la Russie, la France et l'Italie adressèrent à la Porte la note suivante, élaborée principalement par la Russie : « Dès le début des regrettables événements survenus dans l'ile de Crète, les grandes puissances se sont émues d’un état de choses qui, non seulement, blesse leurs sentiments d'humanité, mais dont le contre-coup parmi les populations chrétiennes de la Turquie pouvait mettre en danger le repos de l'Orient et les intérêts de la paix générale. Malgré leurs pressantes Instances, aucune réforme organique n'a été appliquée Jusqu'ici pour
(1) Archives Diplomatiques, 1867, 1* vol., page 363. (2) Archives Diplomatiques, 1868, 1° vol., pages 284 et 288.
satisfaire aux maux des populations chrétiennes de l'Empire ottoman. Dans ces conjonctures, les puissances qui ont offert leurs conseils à la Porte ont la conscience d'avoir accompli ce que leur dictaient leurs sentiments d'humanité et leur sympathie, Dans la voie qu'il a choisie, le gouvernement olloman ne pouvait certainement pas compter sur une assistance matérielle de la part des puissances chrétiennes, mais les Cabinets, après avoir vainement tenté de l'éclairer, croient de leur devoir de lui déclarer que, désormais, ils réclameraient en vain leur appui moral, au milieu des embarras qu'aurait préparés à la Turquie son peu de déférence pour leurs conseils (1).
C'était montrer d'une facon bien catégorique que l'Europe était favorable aux revendications des Crétois.
Toutefois, lorsqu'il s'agit de passer des paroles aux actes, la même harmonie d'intention ne se manifeste plus entre les puissances, et la France, qui avait à tenir compte de l'attitude de plüs en plus agressive prise à son égard par la Prusse, parut même regretter d'avoir participé à une démarche aussi calégorique auprès de la Turquie.
D'autre part, l'Angleterre n'était point favorable à une intervention directe, et la Russie, voyant que sa politique énergique n'élait suivie par aucun des autres Etats,
n'osa point prêter le secours de ses armes aux insurgés.
(1) Archives Diplomatiques, 1867, page 580, 4 vol.