ROLE DE L'ANGLETERRE
gnant de s'aliéner les habitants de l’île, il se décida à agir auprès de la Porte pour l'engager à donner satisfaction aux réclamations des Crétois. Le 15 mai 1878, l'ambassadeur de Londres à Constantinople, Sir Layard, annonçait à Lord Salisbury que « la pacification de l'ile pourrait être effectuée, si la Porte accordait une amnistie par l'intermédiaire du gouvernement de S. M. et des grandes puissances, où si la Grande-Bretagne acceptait de régler avec la Sublime Porte la future forme du gouvernement de l'île (1) ». En même temps, le consul anglais, M. Sandwith, donnait connaissance aux Crétois de l'engagement pris par la Turquie vis-à-vis de l'Angleterre, d'accéder à toutes les demandes justifiées par les besoins de l'ile. L'envoyé de la Porte, Ghasi-Achmed- Mukhtar-Pacha, par une proclamation du 23 août, invila les Crétois à élire des délégués à une assemblée, dont la plupart des séances furent suivies par M. Sandwith. Les négociations entamées entre les délégués chréliens et les commissaires ollomans, aboutirent à une charte nouvelle qui fut signée le 3/15 octobre 1878 et qui porte le nom de Convention de Halépa. Au dernier moment, le Consul britannique se refusa à signer cette convention, alléguant qu'il n'avait reçu, à cel égard, aucune instruction de son gouvernement. En sorte que, si la Convention de Halépa a été provoquée par l'intervention de l'Angleterre, elle n’a point été officiellement garantie par élle.
(1) LAROCHE, Up. cit., page 222.
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50 PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE Il
Le caractère général de cette charte est essentiellement contractuel ; ce n’est point une charte octroyée, comme les précédentes de 1856 et de 1868 ; elle équivaut à une véritable convention intervenue entre les Crétois et le sultan : toutes les stipulations en avaient été hbrement débattues entre les contractants. Le Sultan s'est borné, par le firman du 9/21 novembre 1878, à confirmer ce contrat en vue d'éviter toute difficulté pour l'avenir.
Voici les principales dispositions du pacte de Halépa : La Constitution crétoise est indépendante de la Constitution de l'Empire, l'acte de 1868 est en principe confirmé, mais il reçoit quelques modifications : le gouverneur général ou vali est élu pour 5 ans (Art. 2) : 1l est assisté d’un seul conseiller, qui sera chrétien si le gouverneur est musulman, et musulman dans le cas contraire ; l'indépendance du pouvoir judiciaire et du pouvoir exécutif est confirmée (Art. 7) : le nombre des caïmacans chrétiens et musulmans sera proportionnel au nombre des chrétiens et musulmans de la population (Art. 5) ; une assemblée générale annuelle aura pour objet de s’occuper des intérêts généraux de l’île et de procéder immédiatement à l'élaboration des lois de procédure civile et pénale, qui font encore défaut dans la législation en vigueur ainsi que de la loi communale. La durée de la session annuelle sera de 40 jours ; l'assemblée pourra se réunir, Suivant les nécessités, pendant une seconde période de 20 jours ; les séances sont publiques, les déci-
INSURRECTION DE 1889 51 sions y sont prises à la simple majorité des voix, elle se compose de 80 membres, dont 49 chrétiens et 31 musulmans (Art. 4). La langue grecque est reconnue comme langue officielle à l'assemblée et devant les tribunaux. L'assemblée surveillera l'emploi des receltes et déterminera les dépenses de l'administration (Art. 13). La gendarmerie est recrutée parmi les indigènes chréliens et musulmans qui font la demande et elle ne sera composée d'autres habitants de l'empire qu'en cas d'insuffisance conslalée ; le colonel de la gendarmerie est nommé à Constantinople, mais les autres officiers sont désignés par le gouverneur parmi les chrétiens et les musulmans. La liberté de la presse est implicitement reconnue par l'arlicle 14, conformément à la législation en vigueur dans l'Empire ottoman (Art. 15). Enfin, amnistie générale est accordée aux rebelles et il est consenti remise des impôts arriérés.
En définitive, cette convention de Halépa constitue un pas important vers l'autonomie de l'île ; celle-ci obtient l'élargissement de son indépendance administrative financière, judiciaire et législative et les Crétois acquicrent la prépondérance aussi bien dans l'administration
que dans la composition du corps de la gendarmerie.
$ 6. —— Insurrection de 1889
L'introduction du régime parlementaire en Crète eut
pour résultat d'initier immédiatement les Crétois aux
De PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE Il luttes politiques. S'ils étaient d'accord entre eux contre la domination ottomane, ils entraient en conflit sur la plupart des questions de politique intérieure ; les deux grands partis qui, tour à tour, occupèrent le pouvoir furent les conservateurs et les libéraux. À mesure que chaque parti arrivait au pouvoir, il se hâtait de confisquer tous les emplois pour ses partisans et d'opprimer ses adversaires. Les conservateurs gardèrent la prépondérance jusqu'en 1887 ; les libéraux prirent le dessus à celle époque et remplacèrent par leurs amis tous les fonclionnaires conservateurs. On remarque, dans celte période de 1878 à 1889, de fréquents changements de gouverneurs, parce que les deux partis politiques en lutte demandaient régulièrement le renvoi de ce foncionnaire, qu'ils suspectaient, à tour de rôle, de leur être hostile.
Indépendamment des troubles politiques qui agitaient l'île, la surexcitation contre les musulmans n'était point calmée. Les chrétiens étaient vivement froissés de l'application d'une règle de la législation ottomane, d'après laquelle la conversion d'un musulman au christianisme entrainait pour lui la perte de ses droits successoraux (alors que la réciproque n'était pas exacte). Dans l'assemblée de 1881, les députés crétois, s'appuyant sur la circonstance que la liberté et l'égalité religieuse avaient été garanties par le Hatti-Hou-Mayoum de 1856, demandèrent l'abolition de cette règle traditionnelle du Coran. Is rencontrèrent, sur ce point, l'opposition des députés
CONFÉRENCE DE CONSTANTINOPLE D9 musuhnans, qui, en vue de rendre toute discussion impossible, s'abslinrent de siéger à l'assemblée. Les chréliens transmirent leur protestation au sultan, celui-ci ne daigna pas y répondre. Tous ces procédés entretenaient le mécontentement des Crétois, d'autant plus qu'ils avaient d'autres griels à formuler contre la domination turque :' ils revendiquaient d’abord, pour la caisse publique de l'île, la moitié des revenus des Douanes et les Conservaleurs allaient même plus loin, ils réclamaient l'autonomie financière complète. Enfin, l'une des rélormes auxquelles les Crétois se montraient le plus aitachés, était la désignation du gouverneur parmi les chréliens el son approbalion par les puissances.Cette réforme
en eut certainement entraîné une -aulre à ütre de corol-
laire, l'élévation de l'assemblée de L'ile au rang de corps
législatif ei non simplement de corps consultatif (1).
Ce fut vers cette époque (1881), qu'une conférence internaltionale se réunit à Constantinople pour la délimitation des frontières greco-lurques. Il n'en fallut pas davantage pour réveiller la vieille agitation crétoise, et l'annexion de l’île à la Grèce fut de nouveau réclamée (2). Mais, dans la Convention de Constantinople, en date du 24 mai 1881, qui fixe les nouvelles frontières ce la Grèce, aucune allusion n'est faite à la Crète. En septembre 1885, lorsqu'une révolution éclata dans la Roumélie orientale, les députés chréliens en profitèrent pour envoyer, au
(1) STREIT. Op. cit., page 84.
(2) livre Jaune de 1894-97, n° 59.
nombre de 28, une pétition signée, le 8/21 novembre 1885, à la conférence el libellée dans les termes suivants: « Dans ce moment, où les grandes puissances cherchent dans leur sagesse une solution de la question d'Orient, le peuple de Crèle nourrit l'espoir que la question de la hberté de sa patrie sera également estimée digne d'être prise en considération. Les puissances ont reconnu à plusieurs reprises les droits du peuple crétois à l'émancipation et à son union avec la Grèce indépendante.Elles feraient une œuvre de justice en même temps qu'une œuvre d'humanité en saisissant celte occasion pour résoudre la question crétoise...(1) Les puissances s’abstinrent: les Crétois ne se découragèrent pas cependant et de nombreuses réunions populaires se tinrent Cans l'île, à l'instigation du gouvernement grec. Sawas-Pacha, alors gouverneur de l'île, demanda instamment Île rappel du consul grec Zygomanas, mais il ne put réussir (2). L'Aneleterre, qui n'avait point perdu de vue son ancien projet d'étendre son protectorat sur la Crète, maintint pendant toute la période de l'agitation une flotte anglaise dans les eaux crétoises ; la Russie ne manqua pas de critiquer cette attitude, et, dans une conversation échangée avec M. Hanotaux, alors chargé d’affaires de France à Constantinople, M. de Nélidow se plaignait du soin pris par
l'Angleterre de diriger une manifestation navale du côté
(1) Archives Diplomatiques, 1886, 17° vol., page 119. (2) Archives Diplomatiques, 1886, 17° vol., page 110 et suivantes.