FIRMAN DU 2 JUILLET
de la Crète, afin d'éviter que la Grèce ne s'empare de celte île (1). En même temps, le consul anglais à la Canée suscitait à Sawas-Pacha des difficultés continuelles dans son administration, si bien que ce dernier, exaspéré, s'écria un jour : « Je donnerai jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour que la Crète reste en possession du sultan ; mais, si elle est destinée à changer de maitre, je donnerai jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour qu'elle passe à la Grèce et non à l'Angleterre (2). »
Quoi qu'il en soit, en présence de l'attitude de l'Europe, les Crétois furent obligés de renoncer momentanément à leur projet d'annexion, mais le calme ne se rétablit complètement que sur les concessions suivantes accordées par la Porte (Firman du 2 juillet 1887) : 1° La moitié des revenus des douanes était rendue à la caisse de l’île ; 2° un délai de trois mois était accordé au sultan pour rejeter ou sanclionner les projets de loi de l'assemblée ; 3° les projets qui, acceptables en principe, seraient considérés comme devant être modifiés, à cause de leur incompatibilité avec les droits souverains de l'Empire, doivent être renvoyés devant l'Assemblée pour être remaniés par elle ; après quoi ils seront soumis à la sanction du sultan (3). Les Crétlois obtenaient donc satisfaction
(1) Archives Diplomatiques, 19° vol., page 285.
(2) CHRYSSAPHIDÈS. — Chypre ou la Crète. Ze C'orrespondant du 10 avril 1893.
(3) STREIT. Op. cit., page 86.
56 PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE Il
complète, sauf sur la question d'égalité religieuse. La souveraineté de la Porte était diminuée et le régime représentatif accentué.
Le calme aurait pu renaître dans l'île, sans les élections de 87, qui remplacèrent les conservateurs par les libéraux. Les deux partis attaquèrent vivement le gouverneur, Sartinski-Pacha ; par suite des troubles, les impôts ne rentraient qu'avec la plus grande difficulté. Le déficit budgétaire atteignait 6 millions de piastres. « Depuis plusieurs mois, écrit à son gouvernement, le 8 Juin 1889, M. Billiotti, consul d'Angleterre à la Canée, les fonctionnaires et les gendarmes n'avaient pas touché leurs soldes, la caisse publique était vide, le gouvernement était dans l'impossibilité de faire rentrer les impôts arriérés ; en résumé, l'île offrait le curieux phénomène d'un pouvoir en pleine anarchie s'efforcant de combattre l'anarchie (1). »
Les conservaieurs, exaspérés d'avoir perdu le pouvoir, se livraient à toutes sortes de méfaits. La Porte, désireuse de rétablir l'ordre, prit une résolution énergique : elle envoya en Crète une armée de 40.000 hommes, commandée par Chakir-Pacha, qui arriva le 12 août 1889 devant la Canée et commenca une répression sanglante. Les malheureux insurgés protestèrent et notifièrent une note aux puissances dès le 5 août 1889. De son
côlé, la Porte voulut justifier sa conduite auprès de l'Eu-
(1) LAROCHE, Op. cit., page 233.
TIRMAN DU 7 DÉCEMBRE 57 rope par une autre note, où elle rejetait sur les chrétiens la responsabilité des troubles (1).
Tandis que la Russie se déclarait prête à intervenir, l'Allemagne, la France et l'Angleterre, décidèrent de rester neutres : devant la décision de l'Europe, la Porte ne tint aucun compte des principales demandes des Crétois, qui portaient notamment sur les points suivants : nomination d’un gouverneur chrétien orthodoxe, d'origine grecque et sujet ottoman ; fonctionnaires choisis parmi les chrétiens et les musulmans proportionnellement à la population ; vote biennal du budget ; affectation intégrale des revenus de l'île au Trésor local ; réorganisation de la gendarmerie : perception des impôts votée par l'Assemblée ; dont les membres seront choisis parmi les chrétiens et les musulmans, dans une proportion fixée par l'assemblée elle-même ; convocation annuelle de l'assemblée le 20 août, les élections ayant lieu deux mois auparavant (2).
La réponse de la Porte fut loin d'être favorable aux Crétois : le firman du 7 décembre 1889 constitue en réalité une réaction contre les libertés accordées jusque-là aux Crélois ; en voici les traits principaux : L'administration de l'ile est divisée en deux branches, l’une civile, l’autre militaire, indépendantes. Le gouverneur général est nommé pour une durée indéfinie (Art. 1 et 2). L'Assemblée est composée de 55 membres, dont 33 chrétiens
(1) Archives diplomatiques, 1889, 3° vol., page 343. (2) Archives Diplomatiques, 1889, 3 vol, page 346.
et 22 musulmans : les députés sont élus non plus au suffrage universel, maïs par des électeurs qui doivent être propriétaires, sujets ottomans, et avoir 25 ans révolus, l’âge des députés étant fixé à 35 ans (Art. 3 et 5). Les juges sont élus par la population, sauf les présidents des tribunaux et les procureurs généraux, qui sont inamovibles et nommés par le sultan. Toute participation des fonctionnaires aux luttes politiques entraînera leur révocation. Le recrutement des gendarmes pourra s’opérer dans toutes les provinces de l'Empire (Art. 7). La moitié seulement de l'excédent des revenus sur les dépenses sera désormais affectée au Trésor de l'île, toutes les recettes douanières allant au Trésor impérial. Un nouvel impôt de quotité est créé en vue d'augmenter les revenus (Art. 8); enfin, l’amnistie accordée ne s'étend pas aux chefs de l'insurrection, ni aux personnes condamnées par les Cours martiales (Art. 10) (1).
Ce firman retirait visiblement aux Crétois la plupart des libertés que leur avait assurées la convention de Halépa. La Grèce ne manqua pas de le remarquer et elle envoya aux puissances une note accusant ce firman d'être la « violation des droits des Crétois reconnus par la Porte depuis plus de 20 ans et confirmés par le traité de Berlin. La conduite injuste de la Turquie envers la Crète impose au gouvernement hellénique des devoirs
et des obligations qu'il ne saurait, le moment venu, né-
(1) Livre Jaune, de 1894-97, page 9.