INSURRECTION DE
gliger (1) ». Mais les puissances se bornèrent à présenter, pour la forme, des observations à la Turquie et se
désintéressèrent du sort des Crétois.
$ 7. Insurrection de 1895
Les Crétois ne pouvaient se consoler d'avoir perdu les concessions que leur avait assurées jadis le pacte de Halépa. En 1890, les députés chrétiens voulant entraver l'administration otlomane et l'application du firman de 1889 relusèrent de siéger. Le résultat de cette décision ne fut pas heureux. La Porte eut ainsi hbre carrière et elle appliqua désormais les dispositions du firman sans convoquer l'assemblée. L'île fut administrée par des gouverneurs militaires nommés par le sullan. Ces gouverneurs étaient profondément antipathiques à la populalion et l'agitation recommença dans l'île surtout après l'envoi comme vali de Mahmoud-Djellaleddin-Pacha en 1891. La Porte, désireuse d'éviter une nouvelle insurrection, le remplaça par un vali chrétien, Caratheodory- Pacha, dont l'esprit était très libéral et qui était au courant des questions créloises. Ce furent alors les musulmans qui se plaignirent de l'administration du gouverneur. « Toutes ces difficultés, écrivait M. Cambon à M. Hanotaux, le 19 septembre 1895, sont la conséquence
d'un plan arrêté, qui a pour but d'exaspérer les chré-
(1) Livre Bleu, 1889, page 118.
liens, de les pousser aux désordres et d'atteindre ainsi la personne de Carathéodory-Pacha, en prouvant l'inutihité d'un gouverneur chrétien (1). »
L'effervescence fut augmentée par les troubles qui éclataient en Arménie et la surexcitalion fut portée à son comble par les massacres ordonnés par le comité musulman de la Canée.
Un comité (Epitropie) de réforme se constitua et vota, le 10/22 septembre 1895, un mémoire qui devait être remis au gouverneur et aux consuls. Les puissances lui réservèrent un accueil des plus froid ; les consuls d'Angleterre, de France et de Russie répondirent que, loin d'améliorer la situation, ce mémoire produirait un effet tout opposé. La Porte crut prudent d'envoyer des renforts pour arrêler l'insurrection naissante et elle désigna un nouveau vali, Tourkhan-Pacha, qui arriva dans l'ile porteur d’une proclamation d'amnistie. Celle-ci n'eut le don de calmer personne ; les musulmans étaient irrités que leur gouvernement n'entreprit pas une action plus énergique ; de leur côté, les chrétiens considéraient que cette réponse équivalait à une fin de non-recevoir, aussi le 10/28 février 1896, l'épitropie ou comité crétois des réformes renouvelle auprès des puissances sa protestation et leur demande instamment d'intervenir en faveur des habitants de l'île. Les consuls furent chargés de faire parvenir la réclamation à leurs gouvernements. Mais, à
(1) Livre Jaune. Sur la Crète, 1894-97, page 20, n°16.
MASSACRES EN CRÈTE 6l celle époque, l'attention des puissances était retenue ailleurs. La Russie songeait à développer sa politique d'Extrème-Orient et la France s'était depuis longtemps complèlement désintéressée de son ancienne pohtique, consistant à protéger les chrétiens d'Orient.
La Porte ne voulant pas traiter avec le Comité, qu'elle qualifiait de révolutionnaire, envoya des troupes pour réprimer les désordres. Des massacres commencèrent sur tous les points de l'ile, qui fut bientôt mise à feu et à sang ; l'épitropie ordonna alors l'insurrection en masse: la Grèce lui fit parvenir de l'argent, des armes et des munitions. Elle demanda en même temps aux puissances d'opérer une pression sur le gouvernement ottoman, pour qu'il se décidät à accorder les concessions sollicitées par les Crélois, notamment la convocation d’une assemblée générale. Sur les représentations de Lord Salisbury, le sultan se décida à convoquer l'assemblée pour le 28 mai 1896. En même temps, les gouvernements européens se mirent d'accord pour prévenir le retour des massacres qui avaient marqué les premiers mois de l'année 1896 en Crète. Le 19 juin, une entente s'établit entre la France, l'Autriche et la Russie, qui demandent à la Porte la nomination d'un gouverneur chrétien, le rétablissement du pacte de Halépa et la convocation de l'assemblée générale qui n'avait pas encore été réunie. Après adhésion de l'Angleterre, de l'Allemagne et de l'Italie, les représentants des six grandes puissances remirent à la Porte, le 24 juin 1896, une note portant que
62 PREMIÈRE PARTIE —- CHAPITRE Il « Les six gouvernements, également soucieux de voir mettre un terme à une situation aussi grave, ont été unanimes à conseiller à la Sublime Porte l'application des mesures suivantes : 1° nomination d'un gouverneur général chrétien ; 2° remise en vigueur du règlement de 1878 en exécution de l'acte de Halépa : 3° convocation de l'assemblée générale : 4° amnistie générale (1) ». Sous la pression de l'Europe, le gouvernement ture acquiesça aux réformes réclamées ; mais, pour ne pas contracter d'engagement vis-à-vis des puissances, il se borna, le 3 juillet, à déclarer que des ordres avaient été donnés pour l'application immédiate des mesures mentionnées dans la note (2). L'assemblée était convoquée pour le 29 juin, un gouverneur chrétien, Bérovitch-Pacha, fut nommé ; mais les chrétiens restèrent en défense. en raison du maintien d'Abdullah-Pacha comme gouverneur militaire. Aussi relusèrent-ils de déposer les armes et de se rendre à l'assemblée. Les puissances tentérent, Sans y parvenir, de décider les chrétiens à revenir sur leur décision et à participer à l'assemblée générale. L'Angleterre offrit même, dans un but qui ne pouvait échapper à personne, d'envoyer son représentant sur tous les points où une effervescence était constatée. pour ramener le calme dans les populations. Les puissances, mises en défiance par une proposition aussi singulière,
(1) Livre Jaune, page 91, n° 143.
(2) Livre Jaune, page 98, n° 160 et suivants.