DÉBARQUEMENT DU COLONEL VASSAS
et non une question hellénique et qu'il n'y avait pas le moindre motif d'intervention de sa part (1).
Celle explication n'était certes pas juridiquement fondée ; en effet, du moment que la question crétoise est une question internalionale, on n'aperçoit pas pour quel mobi la Grèce aurait été exclue de l'examen de cette question, puisqu'elle compte assurément au nombre des puissances souveraines. Il n’en est pas moins certain que le débarquement du colonel Vassos était une atteinte au droit des gens, parce quil y avait envahissement, en temps de paix et sans déclaration de guerre préalable, d'un territoire appartenant à la Turquie.
En fait, l'agression indisposa les puissances qui s’élaient arrogé le droit de surveillance sur la police de l’île el elle eut pour conséquence d'écarter toute adhésion de leur part à l'annexion de la Grèce. Le débarquement des Grecs ne peut s'expliquer que par l'indignation produite à Athènes par la nouvelle des massacres dont avaient été viclimes une foule de chrétiens appartenant par la race, le rite religieux et la langue à la nation hellénique.
À paruir du mois de février 1897, la Crète se trouva donc soumise en fait à trois souverainetés : celle des puissances par l'intermédiaire de leurs amiraux ; celle de la Grèce, car le colonel Vassos avait reçu ordre d’an-
nexer immédiatement l'île et d'appliquer partout la légis-
(1) Livre Jaune, page 17, n° 10:
18 PREMIÈRE PARTIE, — CHAPITRE I lation grecque ; enfin, le sultan prétendait conserver sa suzeraineté sur la Crète (1).
Le colonel Vassos s'empara progressivement de toute l'île et il allait bombarder la Canée, lorsque les puissances lui intimèrent l'ordre de n'accomplir aucune opéralion de guerre sur les villes occupées par les troupes internationales. En Europe, l'opinion des foules était manifestement favorable à l'annexion de la Crète à la Grèce; mais les gouvernements, dominés par des considérations d'un autre ordre, craignaient avant tout que cette annexion ne fut de nature à susciter des troubles dans les Balkans et à remettre en discussion la question d'Orient. M. Hanotaux exposait clairement ces inquiétudes dans son discours à la Chambre du 22 février 1897 : « On ouvrirait ainsi, déclarait-il, un gouffre d'hostilité vers lequel non seulement les peuples rivaux des Balkans, mais d'autres aussi et plus éloignés, se trouveraient peut-être invinciblement entraînés (2). » Mais il fallait bien que les puissances expliquassent à la population leur conduite en Crète.
La France, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Autriche et l'Italie chargèrent leurs ambassadeurs, le 2 mars 1897, de remettre à la Porte une note collective portant que la Crète ne pourrait, en aucun cas, être annexée à la Grèce,
mais qu'elle serait dotée par les puissances, sous la suze-
(1) STREIT. Revue générale de droit international public, janvier 1900, et COUTURIER, Thèse, page 132.
(2) Le Temps du 24 février 1897.
ATTITUDE DE LA GRÈCE do
raineté du sullan, d'un régime absolument autonome. La Porte devrait réduire progressivement ses troupes en Crète et les concentrer dans quelques places fortes (1). La Porte répondit, le 6 mars, qu’elle accepterait le principe d’une autonomie, mais sous la souveraineté du sultan (et non suzerainelé, comme l'entendait la note précitée). En se servant de l'expression souveraineté, le sultan avait évidemment voulu marquer l'affirmation d'un lien plus étroit raprochant la Crète à son empire.
La question se compliqua par suite de l'attitude gardée par la Grèce. Les puissances avaient compté que, conformément aux injonctions faites au gouvernement grec, celui-ci rappellerait immédiatement ses troupes, mais le gouvernement hellénique s'y opposa, alléguant qu'en l'occurrence, l'annexion était le seul remède aux infortunes des Crétois et qu'une révolution se produirait en Grèce s’il les abandonnait à leur malheureux sort. Cette réponse jeta dans un vif embarras les Etats européens : finalement, ils se contentèrent d'augmenter les contingents internationaux destinés à l'occupation de la Crète, de resserrer le blocus et de proclamer l'autonomie de l'île (2).
Il était procédé au blocus dans les conditions suivan-
les : « Le blocus sera général pour tous les navires sous
(1) Livre Jaune, page 120, n° 222. Archives Diplomatiques, 1897, t. XIV, pages 311 et 318.
(2) Livre Jaune, pages 158, 156, 163, 186, 213, 204 et 207. n°° 293, 291, 303, 337, 386, 368 et 374.
pavillon grec ; les navires des autres puissances pourront venir dans les ports occupés et y débarquer leurs marchandises, si elles ne sont destinées n1 aux troupes grecques, ni à l'intérieur de l'ile. Ces navires pourront être visités par les bâtiments de la flotte internationale (1). »
Au même moment, le gouvernement grec, contraint par l'opinion publique, engage la guerre avec la Turquie (le 18 avril 1897). La solution des difficultés crétoises se trouvait ainsi indéfiniment ajournée. Pendant la durée de celle guerre, la condition de l'ile fut assez difficile à déterminer. La Russie considérait qu'elle était en dépôt entre les mains des puissances (2). La conséquence était que les actes du pouvoir turc ne pouvaient s'exécuter en Crète ; et en effet, les amiraux européens s'opposèrent à ce que Ismaiïl-Bey expulsât, en conformité des ordres transmis par le sultan, les Grecs qui étaient établis dans l'île. Pour M. Hanotaux, la Crète devait être considérée comme {erriloire neutre (3). L'Angleterre montrait plus de scrupules et il lui paraissait douteux que le maintien des navires et des soldats européens en Crète fut compatible avec les devoirs qu'impose aux neutres le droit international (4). Mais, l'opinion publique dans toute
l'Europe, peu accoutumée aux subtilités diplomatiques,
(1). Livre Jaune, n° 374.
(2) Livre Jaune, page 293, n° 552.
(3) Livre Jaune, page 301, n° 569.
(4) Gazette de Lausanne du 22 avril 1897