ATTITUDE DES PUISSANCES
d'hommes, paraissait en mesure de garantir efficacement le maintien de l'ordre dans le pays tout entier. Au besoin, avec le concours d’une milice, la gendarmerie suffirait à garantir l'autorité du H. C.
À un autre point de vue, des difficultés très pressantes ‘élaient suscitées par le défaut de ressources pécuniaires: les puissances se montraient disposées à faciliter au Prince le moyen de relever la situation financière de l’île, par exemple, en renonçant pendant une certaine période, au paiement des intérêts qui leur étaient dûs pour les 4 millions avancés au prince Georges en 1900.
C'était là, déclarait lord Lansdowne, « le maximum de ce que les puissances peuvent faire, et, si ces propositions étaient repoussées par le prince Georges luimême ou altérées par les efforts des agitateurs crétois, la responsabillé des conséquences en incomberait au gouvernement crétois (1). D'autre part, les puissances admettaient à la rigueur la possibilité d’un nouvel emprunt, mais garanti sur la prolongation de la surtaxe douanière et la créalion éventuelle de droits de port, d'entrée et de sortie, d'ancrage et de lest, dans les conditions indiquées par la conférence des ambassadeurs à Constantinople du 19 novembre 1901, c'està-dire pourvu que ces droits constituent la rémunération d'un service rendu par l'Etat crétois et soient sanctionnés par une entente générale des puissances.
(1) Livre Jaune, 1904-1905, page 11,
En réponse à la démarche tentée par le prince Georges, les quatre puissances protectrices s'arrêlèrent finalement à la note suivante, dont le premier projet en date du 16 décembre 1904, donna lieu à des modificalions, si bien que la notification de ce document fût indéfiniment ajournée, à la suite d'interminables échanges de vues entre les puissances et remise au 3 avril
Quoi qu'il en soit, voici quelles élaient les principales dispositions renfermées dans cette note (1):
1° Les puissances étaient unanimes à reconnaître que l'annexion à la Grèce était pour le moment impossible, les engagements pris vis-à-vis de la Turquie ne permellaient pas de modifier le statut politique de l'ile:
2° Les puissances s'engageaient à réduire immédia tement, chacune de moitié, l'effectif des troupes qu'elles enlretenaient dans l'île, mais elles conseillaient au prince Georges, en vue de parer à toute éventualité, d'augmenter le contingent de la gendarmerie { de créer une milice destinée à seconder celle-ci :
3° En présence d’une situation financière manifestement défavorable, et en vue de faciliter aux Crétois le développement de leur activité économique, les puissances consentent à accepter, l'ajournement, pendant cinq ans, du service des intérêts dûs pour les 4 mil-
lions avancés par elles au gouvernement crétois. Elles
(1) livre Jaune, 1904-05, page 15 et 23,
ATTITUDE DES PUISSANCES 171 se montraient disposées, après l'envoi de deux experts financiers chargés d'étudier les ressources économiques, el le système d'impôt de l’île, à consentir un emprunt qui pourrait être gagé sur la surtaxe douanière et sur certains droits de port dans les conditions précitées ;
4° Les puissances, soucieuses d'accorder satisfaction au peuple crétois sur quelques difficultés dont la solu- Hion préoccupaient vivement l'opinion publique dans ce pays, promettaient d'insister à Constantinople pour obtenir la reconnaissance du drapeau crétois, la remise à l'Etat crétois, des prisonniers crétois détenus dans les prisons ottomanes, enfin la signification des actes judiciares crétois en Turquie. Mais les puissances terminaient leur réponse en déclarant que les satisfaciions ainsi concédées formaient le maximum de celles qu'elles pouvaient consentir.
Ce document contenait expressément le terme de puissances prolectrices; les puissances se portaient done ainsi garantes du maintien de l'ordre, et c'était dans ce but qu'elles entretenaient un certain contingent de troupes dans l’île et veillaient à sa bonne administration. Mais, pendant que les échanges de vues se succédaient entre les puissances, l'agitation politique s’accentuait en Crète. MM. Vénizelos, Foumis, Manos, chefs du parti bibéral, cherchaient à provoquer des réunions de mécontents sur un point de l'intérieur de l'île ; leur
calcul était facile à découvrir, ils souhaitaient une ren-
contre avec la gendarmerie et une répression plus ou moins sanglante, qui aurait ramené sur l'île l'attention de l'Europe. Comme ils escomptaient la sévérité que le Prince déploierait certainement dans le rétablissement de l'ordre, ils pensaient que sa popularité serait définiivement ruinée dans l'opinion publique en Crète et que les puissances se décideraient à lui retirer la confiance qu'elles lui avient témoignée depuis 1899. Maintenant, les agitateurs ne se proposaient pas pour but immédiat, ni peut-être même éventuel, l'annexion à la Grèce; ils n'étaient pas éloignés de poursuivre un autre programme, donnant satisfaction aux aspirations libérales et comportant surtout la modification du système électoral, l'élection des maires et des conseillers municipaux par le peuple, l'octroi à la presse d'un régime libéral, la révision des emplois publics et des traitements qui leur sont affectés, principalement dans le sens d'une réduction des traitements des fonctionnaires grecs (1).
La campagne menée par les chefs agitateurs ne tarda pas à produire ses résulats ; des rassemblements hosliles au gouvernement se formèrent dans les contreforts septentrionaux des Montagnes-Blanches, à l'instigation des chefs du parti vénizeliste. Un premier contact avec
la gendarmerie eut lieu vers la fin de mars 1905 : celle-
(1) Lettre de M. Maurouard, Consul de France à Ja Canée à
M. Delcassé, en date du 23 mars 1905. Livre Jaune 1904-05, page 34,
CONFLIT ENTRE LA GENDARMERIE ET LES AGITATEURS 173 ci fut impuissante à rétablir l'ordre; d'autre part, les musuimans de la Canée commencçaient à s'inquiéter et redoutaient une conflagration générale, En présence de ces événements, les consuls demandèrent à leurs gouvernements respeclifs l'autorisation d’'expédier un conüngent pris parmi les troupes internationales de Ja Canée au secours du détachement de gendarmerie qui s'efforçait de réprimer l'insurrection dans les Montagnes-Blanches. Le 25 mars 1905, le prince Georges transmeltait aux puissances, par l'intermédiaire de leurs consuls, la note suivante : « Toutes mes prévisions que J'ai eu le plaisir de vous exposer verbalement, ainsi que par mon mémorandum, se réalisent aujourd'hui. La gendarmerie crétoise ne suffit pas à garder l'ordre public, et à réprimer les troubles, et, d'autre part, ne pouvant à cause de ma situation personnelle, pour les raisons exposées par mon mémorandum, user des troupes internationales et ayant attendu plus de quatre mois la réponse des puissances, après mes démarches auprès des gouvernements pendant mon dernier voyage, Je prie les quatre gouvernements de bien vouloir m'indiquer ce que je dois et ce que je puis faire (1).
Des bandes armées, en grand nombre, venaient grossir l'effectif des partisans de l'insurrection. Le Consul général britannique en Crète tlégraphiait même à
son gouvernement que les insurgés auraient proclamé
(1) Livre Jaune, page 36.
l'union avec la Grèce. Pendant ces événements, les puissances s'étaient mises d'accord et M. Delcassé invilail, le 26 mars 1905, M. Maurouard à faire savoir au prince Georges que la réponse des puissances protectrices lui parviendrait incessamment.
L'insurrection qui éclalait ainsi était la première manifestalion violente des griefs accumulés depuis longtemps contre Îes fâcheuses pratiques du gouvernement crétois. Le prince Georges avait été, nous l'avons vu, accueilli avec enthousiasme à son arrivée dans l'ile, mais, après deux années d’'heureux débuts, il avait progressivement perdu sa popularité en adoptant un sysème d'administration partial et autoritaire, Les chefs de l'agitation lui reprochaïent de manifester trop de ten dances autocratiques et d'être mal conseillé par son entourage. Ils l’accusaient d’être sorti de son rôle de chef d'Etat en se constituant un parti de serviles et de complaisants et d'avoir mené une campagne permanente contre tous ceux qui montraient quelque indépendance el qui avaient conservé un esprit libéral. En définitive, c'élait par les libéraux qui avaient lancé un appel général à la population, que la lutte, désormais impossible sur le terrain légal entre les partisans et les adversaires du H. C., allait être poursuivie.
Dans son numéro du 29 mars 1905, le Journal Le
Temps (1), constate que l'insurrection crétoise n'étonna
(1) La Crète, la Grèce et l’Europe.
CAUSES DE L'INSURRECTION 175 Personne et 1l estime que la véritable cause de cette insurreclion fut non point un désaccord entre le H. C. el les chfes du parti libéral, mais l'irritation arrivée à Son paroxysme, de la population en constatant que l’union rêvée par elle avec la Grèce se trouvait ajournée à une époque indéterminée, Le correspondant du Temps raconte que le Prince, dépité de l'insuecès de ses démarches, exprimait un jour sa mauvaise humeur en disant : «Il n’y a que trois hommes qu'on eût obligé à vivre dans une île, dans des conditions aussi désagréables : Napoléon, Dreyfus et moi. »
$ 2, — Causes de l'insurrection,
Mais, en réalité, il semble que la cause profonde du mouvement insurreclionnel n'était point le mécontentement occasionné par l'isolement de la Crète, mais bien l'attitude prise par le Prince vis-à-vis de ses adversaires politiques qui étaient systématiquement tenus à l'écart du gouvernement. Toutefois, celte pensée, qui animait secrèlement les agitateurs, ne fut pont dévoilée par eux aux puissances et, dans une lettre qu'ils envoyèrent aux consuls européens, à la fin de mars 1905, les chefs du rassemblement de Thérisso se bornaient à témoigner leur vif désir d’une union à la Grèce. Dans la lettre adressée aux consuls le 12/25 mars 1905, le Président de l'Assemblée insurreclionnelle de Thérisso,
M. Papayanakis, rappelait que l'autonomie accordée
en 1898 par les puissances au peuple crétois n'avait été considérée que comme la première étape d’une polilique tendant à la hhération finale de l'île et à son union à la Grèce. Il affirmait que le peuple, non seulement pour tenir la parole donnée aux puissances, mais encore dans son intérêt propre, s'était efflorcé d'assurer le succès de ce régime transitoire. Mais avec la prolongation d'une semblable situation, la condition économique du pays s'aggrave chaque jour, affirmait l'auteur de l'adresse. Comment attirer les capitaux nécessaires à la vie commerciale de l'île, en présence d'une organisaon politique incertaine et aléatoire, qui est la manifestation d'un sentiment de défiance à l'égard des Crélois considérés comme incapables de maintenir par euxmêmes l'ordre dans leur pays ? Mais le véritable motif de l'insurrection pouvait facilement être discerné à la lecture du passage suivant : « Ce mécontentement a élé accru par un aulre fait, ayant sa source dans ce régime politique hybride et grâce auquel la Crète, quoique sentant qu'elle a plusieurs maîtres, n'en a pas un qui soit vraiment responsable de son gouvernement. Ainsi le peuple crétois, contre ses tendances éminemment libérales, en vient à être gouverné d’après un système peu distant de l'absolutisme pur. Un tel régime, sous lequel il a élé impossible au peuple crétois de faire un seul pas de véritable progrès, et dont la prolongation mène l’île au chaos économique et à la décomposition politique, ne pouvait être supporté plus long-
LETTRE DE A. PAPAYANAKES 177 temps et surtout pour une période de temps aussi indéfinie par les habitanis.
«Par conséquent, s'étant réuni aujourd'hui en Assemblée générale à Thérisso, il a proclamé l'union de la Crèle au royaume de Grèce en un seul Etal libre et constitutionnel. Nous avons pleine conscience de la gravilé de notre démarche, mais les exigences de la civilisation empêchent moralement les grandes puissances d'insister non seulement à protéger, mais aussi à imposer de force au peuple crétois un état aussi contraire à ses vœux nationaux et à ses intérêts matériels el mol'aUx.
En proclamant l'union de la Crète à la Grèce, nous nentendons point étendre cette proclamation aux parties de l'île effectivement occupées par les troupes internationales dans toute l'étendue comprise dans les cordons militaires qui avaient été constitués pendant l'insurreclion de 1897, nous confinons la vigueur de ce plébiscite aux parties de l’île se trouvant hors de ces cordons militaires, que, pendant cette insurreclion, les grandes puissances avaient reconnu dépendre de l'Assemblée crétoise et, plus tard, du Comité exécutif, Mais Jusqu'à notre organisation définitive, qui nous permettra de pouvoir assumer la responsabilité du gouvernement provisoire de toutes les parties de l’île sur lesquelles Sélend le plébiscite de l'union, nous ne nous bornerons pas seulement à reconnaître les autorités qui fonc-
lionnent aujourd'hui hors du village de Thérisso, où L. 12
178 DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE Il
nous siégeons, mais nous leur donnerons toute notre assistance pour rendre possible le maintien de l’ordre public (1). »
En effet, les insurgés avaient, le 11/24 mars 1905, proclamé leur union politique au royaume de Grèce. Le H. C., de son côté, entretint les consuls de la situalion que le mouvement insurrectionnel créait à l'île. Il s’attacha à démontrer que les protestations des chefs vénizelistes n'étaient point justifiées, alors surtout qu'il leur était facile de porter leurs revendications devant l'opinion publique par la voie légale des élections. II n'y avait là que le mécontentement d'une minorité désireuse d'obtenir par la violence ce qu'elle ne pouvait avoir par les moyens constitutionnels.
Quoi qu'il en soit, les premières rencontres avec les insurgés ayant démontré l'impuissance complète de la gendarmerie indigène à venir à bout du mouvement, le Prince n'hésila pas à demander le concours des quatre puissances protectrices pour le rétablissement de l'ordre. Les événements vont alors se précupter. Les puissances accédèrent à la demande du H. C. et il fut entendu que les troupes internationales coopéreraient avec la gendarmerie, en limitant toutefois leur action au maintien de l'ordre et à la protection des personnes et des biens des habitants. En outre, les puissances spé-
cifiaient au Prince qu'elles étaient unanimement Oppo-
(1) Livre jaune, page 40.
PREMIERS MOUVEMENTS INSURREUTIONNELS 179 sces à toute tentative révolutionnaire dont l'effet serait de modifier le régime politique de l’île, attendu qu'il en résullerait de sérieuses complications pour toute
l'Europe orientale, $ 3. -— Premiers mouvements insurrectionnels.
Mais lagitation ne se limitait pas au territoire de l'île. Le 30 mars 1905, les Crétois résidant à Athènes tinrent un meeting sur la place publique et une nombreuse assistance vota des résolutions demandant aux puissances de consentir à l'annexion: une partie de la presse hellénique soutenait, d’ailleurs, les Crétois dans leurs revendications et leur conseillait de ne pas déposer les armes avant d’avoir obtenu satisfaction.
Une colonne de troupes internationales fut formée sous le commandement du chef de bataillon d'infanterie française Bouyssou, mais l'agitation insurrectionnelle se propageait de plus en plus, des bandes nouvelles se formaient et il était à prévoir que, pour préserver la Canée des attaques des insurgés, de sérieuses mesures défensives devaient être prises.
Avant de procéder à des mesures de repression, le H. C. adressa un appel à la population : il espérait que les insurgés réfléchiraient aux conséquences funestes de leur acte, et il les engageait à attendre de la bonne volonté des puissances une annexion qui s’annonçail comme la conclusion nécessaire d'un régime transitoire dont la fin était prochaine.
La colonne internationale se mit en mouvement le 1% avril 1905, car la proclamation du prince Georges n'avait produit aucun effet : cette colonne était composée d'une compagnie itañenne, de deux compagnies françaises, d’un peloton russe et d'un détachement de gendarmes : elle devait entrer en pourparlers avec le chef du mouvement insurrectionnel et ne rien négliger pour aboutir à une solution pacifique (1). Une première enrevue eut lieu à cet effet entre la délégation d'officiers internationaux et les représentants des insurgés ; ceuxci demandèrent à être renseignés sur l'attitude que les puissances se proposaient d'observer relativement à la question de l'annexion à la Grèce. Fallait-il s'attendre, de leur part, à l'absence de toute opposition ? Le lieutenant-colonel Lubanski répondit qu'il était impossible de permettre l'annexion.
Malgré cette réponse, les insurgés ne parurent pas disposés à enlamer la lutte mais, ils continuèrent de resler rassemblés sur les hauteurs des Montagnes-Blanches, prétendant qu'ils avaient à se concerter pour formuler des revendications d'une autre nature.
Le gouvernement turc ne laissait pas d'être préoccupé par les événements qui se déroulaient en Crète. Tandis qu'un meeling avait lieu à Athènes en faveur de l'annexion à la Grèce, les musulmans crétois, de leur côté, protestaient contre tout projet d'annexion et ils décla-
(1) Livre jaune, page 55.
NOTE DES PUISSANCES D'AVRIL 1905 181 raient que, si contrairement à leurs vœux, l'annexion était décidée, il ne leur resterait plus qu'à quitter l'île où ils ne se sentiraient plus en sûreté et à gagner le territoire turc. Aussi le sultan demanda aux puissances de mettre fin le plus tôt possible aux agissements qui pouvaient avoir pour conséquence d'ébranler ses droits souverains sur la Crète. |
Sur ces entrefaites, les consuls des quatre puissances protectrices procédèrent à la remise au prince Georges de la note collective de leurs gouvernements en réponse au dernier mémorandum du H. C., mais cette rémise, qui eut lieu le 3 avril 1905 (1), se produisait trop tard. Si les échanges de vues entre les puissances avaient été moins prolongées, les événements de 1905 auraient élé peut-être conjurés. Dans cette note les puissances indiquaient, d’ailleurs, que les concessions consenties par elles formaient ie maximum des satisfactions sur lesquelles les Crétois pouvaient compter. Une semblable déclaration n'était vraisemblablement pas de nature à mettre fin à une insurrection dont le but paraissait être l'annexion à la Grèce. Lorsque celte réponse des puissances fut portée à la connaissance des chefs insurgés, au début d'avril 1905, le refus par l'Europe de consentir à l'annexion ne parut pas causer un mécontentement immédiat dans le parti insurrectionnel ; tout au moins les chefs du groupe qui stationnait dans les Montagnes-Blanches déclarèrent
(1) Zavre jaune, page 60, n° 88.
qu'ils s'inclinaient devant la décision des puissances el qu'ils ajourneraient la réalisation de leur vœu le plus cher à une époque plus favorable. Cependant le rassemblement séditieux ne se dispersa point : d’autres demandes subsidiaires ne tardèrent pas à être formulées. Lorsque les chefs insurgés furent informés par le lieutenant-colonel Lubanski, commandant supérieur des troupes en Crète, de la décision prise par les puissances, 1ls se bornèrent à faire les déclarations suivantes: « Notre parti, qui représente à l'heure actuelle et quoi qu'on en puisse dire, la pensée créloise tout entière, s'incline devant la dernière décision des puissances. Nous saurons ajourner la réalisation de notre vœu suprême en nous confiant entièrement aux puissances protectrices pour lesquelles la déférence et la reconnaissance profonde du peuple crétois ne sauraient faire de doute. » Mais, malgré ces assurances pacifiques, l'agilation se propageait dans le Centre et dans l'Est de l'île et, le 5 avril 1905, M. Maurouard télégraphiait à M. Delcassé que des manifestations commencaient à Candie, à Réthymo et Sitia. Le H. C., en présence, de celle extension de l'insurrection, des obstacles apportés de toutes parts aux élections, insistait pour que des détachements internationaux fussent envoyés dans toutes les localités où on procédait à des votes. M. Delcassé autorisa, par une dépêche du 7 avril 1905, les troupes françaises à coopérer au maintien de l'ordre, à la con-
dition que les consuls des autres puissances fussent au-
LES ÉLECTIONS DE 1905 183 torisés à donner également le concours de leurs pays (1).
Le 9 avril 1905, le croiseur anglais Junon transportait à Kandano, point menacé par un parti d'msurgés qui cernait un détachement de 40 gendarmes, une colonne d’une centaine d'hommes empruntés aux contingents des quatre puissances.
$ 4. — Les élections de 1905.
Grâce à l'appui de la force armée, les élections purent avoir lieu tranquillement, les urnes étaient défendues par les détachements de soldats européens. Dans 10 communes seulement sur 208, le scrutin ne put fonctionner, par suite des troubles occasionnés par les insurgés. Le résultat de ces élections fut le suivant : 33 candidats dévoués au prince Georges, 24 indépendants, 4 douteux, et-4 sans couleur politique. De cette manière, la majorité semblait appartenir au Prince dans l'Assemblée, puisqu'il restait à nommer les 10 députés désignés d’après la constitution par le H. C. lui-même. Le gouvernement, confiant dans sa majorité, espérait y trouver un élément de résistance suffisant pour combattre le mouvement vénizéliste et il convoqua l’Assemblée pour le 7/20 avril 1905.
En attendant cette date, l'agitation ne se calmait pas dans l'ile. Le détachement international qui avait été
(1) Zavre Jaune, page 66.
envoyé à Kandano pour délivrer les gendarmes, avait atteint son but, mais lorsqu'il débarqua à la Canée avec 12 insurgés qu'il avait faits prisonniers, des manifestalions eurent lieu dans foute la ville en faveur de ces derniers.
Sur quel appui comptaient donc les insurgés pour résister à une répression à laquelle l'Europe prêtait manilestement la main ? S'ils avaient compté sur la Russie, leurs illusions furent rapidement décues de ce côlé, car le 11 avr 1905, l'ambassadeur français à St- Pétersbourg informait M. Delcassé des intentions du gouvernement russe et celui-ci insistait sur la nécessité de faire comprendre aux Crétois l'inutilité de leur agitalion.
L'altitude des puissances n'était évidemment pas faite pour calmer les insurgés ; il en résultait que l'agitation contre les musulmans s'accentuait sur certains points de l'île, et notamment à Sitia, ceux-ci commençalent à concevoir des craintes pour leur sécurité. Un croiseur français, le Condor, fut envoyé à Sitia pour rassurer les musulmans ; le commandant prit d'ailleurs le soin d'éviter toute mesure qui fut de nature à froisser les chrétiens.
La nouvelle Chambre était convoquée pour le 20 avril, les puissances conseillèrent au H. C. de profiter de la circonstance pour introduire dans la constitution des rélormes sages et libérales de nature à désarmer l'in-
surrection ou tout au moins à détacher d'elle l'opinion
PROJET DES PUISSANCES D'OUVRIR UNE CONFÉRENCE 185 publique. Les puissances étaient intéressées à cet avis ; elles reculaient, en effet, devant la perspective d’entretenir en Crète des contingents considérables, qui grevaient leurs budgets de lourdes dépenses annuelles et elles estimaient que, pour éviter la continuation d'une ère d'agilation qui menaçait de se perpétuer, il convenait de rechercher les causes premières de ce mouvement et dy porter remède (1). L'Italie, la France et l'Angleterre s’accordaient sur ce point qu'il était urgent de rechercher les motifs de l'insurrection et de donner, dans la mesure du possible, satisfaction au peuple crétois. À cet effet, les trois gouvernements projetaient la convocation immédiate d'une Conférence.
Mais le gouvernement russe s’y opposa, par la raison que « l'ouverture d'une Conférence avec un pareil programme constituerait un véritable encouragement à l'insurrection ; ce sera seulement quand celle-ci aura pris fin qu'il y aura lieu d'examiner s'il convient de procéder à l'enquête projetée. Pour le moment, il n’y a qu'à donner les pouvoirs les plus étendus aux consuls de la Canée, et il faut bien se garder d'intervenir entre eux et leurs gouvernements respectifs. Une Conférence ne faciliterait pas l'accord de ceux-ci mais retarderait leurs décisions (2) ».
Le gouvernement anglais fit observer avec raison qu'il ne s'agissait point de réunir une Conférence nou-
(1) Livre jaune, page 72, n° 108.
(2) Livre Jaune, page 74,
velle, mais simplement de reprendre la Conférence de Crète, qui n'avait jamais été dissoute, et qui, dans la pensée de l'Angleterre représentait une sorte de Conseil d'administration composé par les puissances prolectrices. Or, il n'y avait pas de motif plus pressant à l'intervention de cette sorte de Conseil d’administration de l’île que la propagation de plus en plus rapide d’une insurrection qui menaçait de mettre tout le pays à feu et à sang. D'ailleurs, la lutte commencée par les insurgés s'accentuait chaque jour, et leur attitude devenait de plus en plus intransigeante.
Lors de leur entretien avec le lieutenant-colonel Lubanski, les cheîs insurgés avaient montré des dispositions assez conciliantes ; ils avaient promis qu'après avoir agi sur les différentes bandes concentrées sur les hauteurs, ils parviendraient à obtenir le dépôt des armes el à inspirer à leurs partisans une confiance plus grande dans l'avenir. Mais voici, que, vers le milieu d'avril 1905, ils demandaient de nouveaux délais avant de prendre un parti définitif et ils affirmaient qu'ils ne sarrêleraient à une décision irrévocable qu'après la réunion (le Ta prochaine Assemblée crétoise, d'ailleurs ils n'abandonnaient pas leur principale revendication: celle de leur union à la Grèce:c'était là une formule impossible à réaliser mais qu ieur servait à grouper autour de leur drapesu tous les mécontents.Il y avait là, de leur part, sous une apparence patriotique, un calcul purement politique. C'était, en effet, une sourde irritation
GRIEFS 'NVOQUES LAR LE PACTE VÉNIZÉLISTE 187 politique qui était la cause première du mouvement insurrechionnel.L'opinion eréloise avait été profondément indignée de la pression électorale exercée surtout en 1903 pour le soutien des candidatures officielles ; puis, la nomination des maires et des conseillers municipaux par le Prince, les restrictions apportées à la liberté de la Presse paraissaient insupportables.
D'autre part, le Haut Commissaire n'avait usé d’aucune mesure de mansuétude envers ses adversaires, et la politique autoritaire qu'il avait suivie ne pouvait que surrexCiter les esprits et attiser des haines nouvelles.
Il n'y avait pas seulement des causes politiques à l’agitation de 1905 ; elle était provoquée également par des circonstances économiques. Depuis le changement du statut crétois, les musulmans, effrayés, avaient quitté l'île en grand nombre ; 2/3 au moins de la population turque avaient réintégré le continent. Avec eux avait disparu une des sources principales de la richesse de l'ile. Ils avaient emporté un des éléments importants de la production des richesses sur la terre créloise, car le commerce et l'industrie étaient presque entièrement concentrés entre leurs mains. |
Tout l'ensemble de ces faits avaient été mis à contribution par les chels du parti vénizéliste, et il leur avail été facile de tirer argument du malaise économique el de l'hostilité politique de la plupart des populations des campagnes pour pousser ces dernières à s'armer el à
gagner les hauteurs. D'ailleurs, la race crétoise est plus
passionnée pour la guerre que pour les luttes commerciales où industrielles, et rien n’est plus facile que de fomenter un mouvement insurrectionnel parmi les montagnards de l'île. La gendarmerie, impuissante par suite de ses faibles effectifs, de l'éloignement des postes dans lesquels elle se concentrait, avait vainement tenté d’arrêler le mouvement.
En définitive, si l'on cherche à analyser les revendications des insurgés de 1905, on constate qu'elles ne portaient sur aucun programme précis ; le prétendu désir d'union à la Grèce n'était qu'un mot d'ordre desné à rallier tous ceux qui se montraient mécontents du régime existant. Mais, comme les chefs du mouvement savaient très bien que le projet d'union à la Grèce devant le veto des Puissances était une tentative irréalisable, ils dissimulaient une politique secrète tendant à substituer un gouvernement plus libéral à celui du Prince Georges.
En présence du mouvement insurrectionnel, les forces européennes étaient des plus modestes (1). Pour prendre des mesures plus énergiques, des renforts étaient indispensables ; seulement, hésitant à prendre ce parti, les quatre Puissances Protectrices penchaient de plus en plus pour une reprise de la Conférence de Crète à Rome.
L'Assemblée crétoise fut réunie le 20 avril 1905 ; le
(1) Le contingent français comptait 520 officiers et soldats È le contingent italien 292; le contingent russe 500; le contingent anglais 410,
ATTITUDE DE L'ASSEMBLÉE CRÉTOISE 187 Prince prononça un discours d'ouverture dans lequel il rappelait l'inutilité des démarches tentées par lui auprès des divers gouvernements européens en vue de l'union à la Grèce, il prodiguait à son peuple des conseils de sagesse, recommandait aux bandes armées de se séparer le plus tôt possible sous peine de provoquer le mécontentement de l'Erope el une répression peut-être sévère ; enfin, 1l assurait qu'il ne tarderait pas à prendre des mesures ayant une portée économique et aussi d'un caractère plus libéral : cependant, ce discours n’empêcha pas l'Assemblée d'adopter, dès le début, une attitude plus énergique encore que celle de la Chambre précédente, et, loin de se borner à un simple vœu, elle proclama directement par un vote l'union à la Grèce, en priant le Haut Commissaire de transmettre cette proclamation aux Puissances.
Dès lors un problème se posait pour l'Europe. Fallaitil Lenir immédiatement la conférence projetée et dont le gouvernement italien avait déjà, en termes excellents, démontré la nécessité, ou bien était-il préférable, suivant le vœu de la Russie, de commencer par réprimer l'insurrection avant d'arrêter le nouveau statut de l'île ? Ce qui portait la Russie à agir, c'étaient les démarches lentées par les musulmans auprès des consuls. La populalion ollomane avait quitté les villages en abandonnant ses immeubles et ses troupeaux. Le Comité insurrechionnel de Thérisso multipliait vainement ses déclarations dans lesquelles il s’efforçait d'apaiser les in-
190 DEUXIÈME PARTIE —— CHAPITRE Il
quiétude des musulmans, leur affirmant que le mouvement n'était pas dirigé contre eux : ceux-ci n'étaient rien moins que rassurés sur le sort qui attendait leurs personnes et leurs propriétés, car le souvenir des luttes séculaires qui, de tout temps, avaient divisé les chréliens et les musulmans crétois, était propre à susciter de nouvelles appréhensions. La proclamation, faite par l’Assemblée, de l'union à la Grèce avait surrexcité encore les esprits. Toute la population de la Canée avait décoré les maisons de drapeaux helléniques, les députés euxmêmes étaient porteurs de cet emblème, et les cris: Vive l'annexion ! formaient une note dominante. Seuls, deux membres musulmans de l'Assemblée avaient déclaré ne pas adhérer au vote de la Chambre. A la suite de ce vole, M. Delyanni transmit aux divers gouvernements européens un ordre du jour de la Chambre d'Athènes, tendant à obtenir une intervention pressante des Puissances pour le règlement rapide de la question crétoise.
$ D. — Attitude des Puissances,
Ces évènements décidèrent les Puissances protectrices à prendre un parti énergique et la conférence crétoise reprit le 24 avril ses délibérations à Rome. Le ministre des Affaires étrangères d'Italie et les ambassadeurs des trois autres puissances protectrices de la Crète s’accordèrent pour recommander l'adoption des mesures suivantes :