‹ L'océan des anciens et les peuples préhistoriquesChapitre 10 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

UIW VOLCAK (tOl'fi'HARIIV

Ainsi que nous l’avons exposé au chapitre premier de ces études, à la place de la Russie, de la Pologne et de la Tartarie s’étendait, il y a cinq mille ans, une vaste mer qui se confondait, au nord, avec la Baltique et la mer Glaciale, et au sud, se joignait à la Caspienne et à la mer d’Azof. L’Europe était alors isolée. Entre les monts de la Thrace et le cap majestuoux que le Caucase projetait au milieu de l’Océan Scythique, un archipel de sept îles, trois grandes et quatre petites, élevait ses crêtes volcaniques. Les quatre petites, réunies entr’elles aujourd’hui par les alluvions, forment la péninsule de Taman où des marécages marquent encore la place des bras de mer qui la divisaient jadis. Deux des grandes îles se sont également rejointes par un isthme ; l’une était l’île de Kertch qui fait maintenant partie de la Crimée, laquelle s’est rattachée aussi au continent par l’isthme

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de Pérékop. Au centre de cet archipel passait le Bosphore cimmérien conduisant, comme h présent, de la mer Noire dans la merd’Azof parle détroit d’Iénikalé ou des Colonnes d’Hercule.

En face de ce détroit, dans la mer d'Azof, était située, aux temps préhistoriques, une grande île, la septième des îles Atlantiques, aujourd'hui réduites a deux presqu’îles, celle enfin qui disparut sous les flots. Platon dit textuellement :

« L’Atlantide était située dans la mer Atlantique, en face du détroit des Colonnes d’IIercule. »

Il y a tout lieu de penser qu’elle occupait la même place que tient aujourd’hui la mer Putride, le Sivasch des Tartares, Yinnavigabüis unda des géographes, le Morimarusam de Pline. La profondeur de cette mer est presque nulle; elle varie de 1 mètre ù 3 au plus, et les barques seules se risquent à la traverser. N’estce pas conforme à celte description de Platon : « Dans l’emplacement où l’Atlantide s’est abîmée, la mer a cessé d’être navigable, à cause de la quantité de limon qu’elle y a déposée. » Sur quel autre point de notre hémisphère trouverait-on un repère aussi précis?

Proclus remarque que l’Atlantide était située au centre de l’archipel atlantique, ce qui est exact, attendu que, de la sorte, elle avait d’un côté les deux * grandes lies, Hespérie et Érythie, et, do l’autre, les

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quatre potiles, dont trois appartenaient à Hadès ou Pluton et la quatrième à Ammon.

Platon donne à l’Atlantide la forme d’un carré oblong et, suivant Proclus, elle avait 1,000 stades de longueur. S'il s’agit du stade olympique de 24 à la lieue, l’îlo aurait eu, du nord-ouest au sud-est, h peu près 40 lieues ou 160 kilomètres et dans sa largeur, du nord au sud, 23 lieues. C’est précisément l’étendue du long ruban sablonneux qui se prolonge sur 100 kilomètres à l’ouest de la mer Putride, et dont la l’orme, légèromont infléchie, ressemble au rebord qu’un métal on fusion laisse quand le milieu s’est affaissé. Les lies n’étaient séparées, dit le Timéo, que par d’étroits canaux; il n’est donc pas impossible que cette bande de terre soit un vestige de l’île abîmée resté à la surface.

En résumé, l’Atlantide dut égaler en étendue le territoire actuel de la Crimée et occuper la moitié environ de la mer d’Azof dans sa partie occidentale.

Quant au bouleversement géologique qui occasionna sa destruction, les paroles du Timée indiquent assez qu’il faut l’attribuer h l’explosion d’un cratère sous-marin : « L’Atlantide disparut sous la mer, en un seul jour et une nuit, h la suite de grands tremblements de terre. »

Si nous étions mieux informés de ce qui se passe

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sur le globe, ou plutôt si nous y étions moins indiffé- * .

rents, nous verrions que de tels événements sont loin

d’être rares. Récemment, au mois d’août 1871, dans

le groupe des îles Sanghir de la Malaisie, au nord

de Mindanao, un volcan, le Rurvang, a fait éruption

et la mer soulevée par l’ébranlement du fond s’est

. enflée en une montagne d’eau de plus de 30 mètres

qui, se précipitant sur une île voisine, l’a complète-

ment submergée, en rasant les habitations et emportant hommes et troupeaux.

Suivant la description de Platon, le sol de l’Atlantide était élevé et le rivage taillé à pic. Au midi, une chaîne circulaire de montagnes enserrait la plaine et la protégeait contre les vents du nord. La ville était située dans cette plaine qui s’inclinait en pente douce vers la mer. L’ile comprenait, en outre, beaucoup de villages riches et fort peuplés, des lacs, des pâturages et des forêts.

Pendant un long intervalle de temps, rien, sans doute, ne fit soupçonner aux habitants de cette île le péril de leur situation. La nature a de ces pièges redoutables. Il y a quelques années seulement, une des plus hautes cimes de la Martinique, la montagne Pelée, couronnée par un lac et ombragée do forêts séculaires, s’est tout à coup réveillée en lançant avec violence des gaz enflammés, de l’eau bouillante et dès

scories. Jamais, depuis la découverte de l’île par Colomb, cette montagne n’avait donné le moindre signe d’éruption.

Quant à la constitution éminemment volcanique du nord de l’Euxin, elle est démontrée avec évidence par tous les indices géologiques. Le bassin entier de la mer Noire, la Crimée, le Caucase, portent l'empreinte de l’action énergique des feux souterrains. Les plus récents observateurs de la chaîne caucasienne ont reconnu que le massif granitique dont elle est formée a été projeté par un formidable soulèvement. A une période qui ne doit pas être fort reculée, plusieurs cratères y vomissaient des flammes. On discerne aisément leurs foyers aux arêtes aiguës des reliefs et aux coulées porphyritiques qui en sont descendues. Tiflis, renommée pour ses eaux thermales, est bâtie sur la lave. Dans la province de Bakou, les fontaines de naphte sont nombreuses. Du fond de la Caspienne, le pétrole jaillit à la surface en telle abondance qu'il suffit, même à plusieurs milles de distance du rivage, d’approcher une lumière des vagues pour les enflammer sur une grande étendue. A l’extrémité de la presqu’île d’Abchéron, des colonnes de feu s’échappent des entrailles du sol et les Hindous viennent en pèlerinage en ce lieu, adorer la divinité de leurs premiers pères. Leurs livres saints disent que, vers l’extrémité

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de la quatrième partie du monde, le feu sacré brûle éternellement au bord de la mer Hizr

La presqu’île de Taman est semée de volcans de boue semblables, en de moindres proportions, aux Geysers d’Islande. Ce sont de petits cônes ayant à leur sommet une ouverture et sur les flancs des fumerolles qui éclatent, comme de vraies solfatares, en éruptions soudaines, après des silences de plusieurs années, parfois de plusieurs siècles, et vomissent des torrents de bouc liquide, de naphte et de soufre. De cette vase épaisse se dégagent de larges bulles de gaz hydrogène qui s’enflamment et détonnent ; alors tout s’ébranle, le liquide noir se répand sur les pentes du tertre et sur la plaine voisine, qu’il consume et frappe de stérilité.

En Crimée, à l'ouest du cap d’Iénikalé, un antre, en forme d’entonnoir , déverse , du haut de la rive , des flots de boue brûlante et de bitume dans la mer d’Azof. Le sol de Kertch offre également tous les caractères du volcanisme : « Partout, dit M. Dubois de Montpéreux, on reconnaît qu’un puissant effort plutonien a soulevé le calcaire à couches horizontales. La montagne d’Opouk est déchirée par une fente pareille aux fissures des glaciers et de gros blocs dis-

1 Les pèlerins de Djoula-Maï, Voy. de Chodzko.

joints sont tombés dessus comme des ponts. Des masses de porphyre éparses sur la côte, les roches Karavis arrachées du continent, les écueils d’Opouk lancés en travers du Bosphore, attestent qu’il s’est fait là jadis, sous la mer, une explosion qui a causé ce soulèvement »

Le centre d’action de la force éruptive est, en effet, tout près ; on a pu, même de nos jours, la voir à l’œuvre. Nous avons signalé plus hautl’apparition, en 1799, d’une île de 1,500 mètres de longueur, sortie tout à coup de la mer d’Azof, dans sa partie méridionale , elle disparut au bout d’une année aussi soudainement qu’elle était venue. En 1814, une autre île de moindre dimension surgit au même point et ne tarda point non plus à rentrer sous les flots *. 11 est donc pleinement admissible qu’au temps où les forces volcaniques déployaient une bien plus grande énergie, elles aient pu former et détruire une île d’une étendue considérable ; les îles de la mer de Grèce, Ophiusa et la grande île de Rhodes, si l’on en croit Ammien Marcellin, doivent leur origine à la même cause. Depuis le commencement de ce siècle, les îles Julia et Santorin, du même archipel, ont subi de continuels changements par l’action des feux sous-marins.

1 Dubois de Montpéreux, t. V, p. 255.

2 Dubois de Monlpéreux, t. V, 32.

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L’Atlantide, dont tant d’écrits anciens et modernes nous ont entretenus, gît donc là, entre l’Europe et j

l’Asie, ensevelie sous une mince couche d’eau, dans • ■ ^

le gouffre que sa masse a comblé. L’épais sédiment :

que les siècles ont accumulé sur ses restes ne permet guère d’espérer qu’on puisse un jour en rien découvrir. Pourtant parfois l’abîme trahit son mystère. Le savant voyageur Pallas, en explorant un de ces volcans de boue situés dans la presqu’ile de Taman, et dont on n’avait jamais cité d’explosions violentes, a été fort surpris de reconnaître, dans la fange du cratère ouvert au sommet du cône, des débris nombreux de poteries et de vases appartenant, par leur forme, à une haute antiquité. Pallas a pensé qu’une éruption s’était fait jour au travers de quelque tombeau ancien ; mais cette supposition n’est pas satisfaisante, car les matières que les gaz souterrains entraînent pour les vomir à la surface du sol sont prises à de grandes profondeurs. C’est ainsi que le Vésuve rejette, avec sa lave, des torrents d’eau contenant des algues, des coquillages et des poissons, ce qui prouve que la force éruptive a traversé la mer avant de s’échapper par la cheminée du volcan l .

Èn résumé, il n’y a guères de doute à émettre sur la

i Der Vesuve, eine Monographie , Roth, 1857.

cause de ce grand désastre. Mais ce qui le rendit plus complet, ce fut la part qu’y prirent les eaux. L’Océan du nord, en précipitant ses cataractes dans l’abîme entrouvert et sur les pays voisins, y dispersa les ruines de l’ile désemparée, et les entraîna jusque dans l'Euxin dont les vagues refoulées débordèrent sur les terres voisines. Ce fut le premier des déluges dont

les hommes ont gardé la mémoire, celui, croyons- «

nous, que les Grecs appelèrent le déluge d’Ogvgès.

La disparition de l’ile Atlantide avec le peuple qui l'habitait , et à laquelle l’imagination populaire ne manqua pas d’attribuer une cause surnaturelle, eut un grand retentissement parmi les sociétés naissantes éparses dans l’Asie. Les nomades en portèrent la tradition aux extrémités de l'Orient et nous la trouvons conservée à la Chine. Les savants de l’Empire du Milieu racontèrent au voyageur Kœmpfer, comme les prêtres de Sais l’avaient racontée à Solon, l’aventure de l’Atlantide arrangée au goût chinois : « Maurigasima, disaient-ils, était une île fameuse et riche aux temps anciens, mais Dieu voulut punir la perversité de ses habitants. Il épargna néanmoins le roi du pays , homme pieux et vertueux nommé Pcirumi , et le prévint que son peuple était destiné à périr. Peirumi se retira, avec sa famille, à bord de ses navires et, s'étant mis en mer, il aborda au port de Foksju, en

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Chine. A peine fut-il parti que l’ile futengloulie avec tous les infidèles qui l’habitaient, entraînant avec elle une grande quantité de terre à porcelaine. »

La légende de l’Atlantide est ici réunie h celle du déluge de Noé, de Xisuthrus et de Deucalion, à qui Dieu donna d’avance l’avertissement de se retirer, eux et leurs familles, du pays condamné. Mais, ce qui imprime au récit chinois un caractère particulier d’originalité, c’est ce nom de Peirumi qui révèle une si frappante identité avec celui de Piromi par lequel, selon Hérodote, les Egyptiens désignaient leurs grands prêtres et qui avait, dit-il, le sens d’hommes vertueux l .

La tradition la plus intéressante par sa précision, et dont les détails s’appliquent si exactement aux faits qui viennent d’être exposés qu’on peut la considérer comme un complément très-précieux du récit de Platon et des renseignements fournis par Proclus et Scylax, c’est la légende rapportée dans le poème sanscrit Vischnu Purana, traduit par Wilson 2 . Il s’agit de la description de la grande contrée montagneuse d’Ilavrita située bien loin à l’occident « et des sept îles qui en sont voisines. » Elles avaient été distribuées entre

1 Hérod., 1. Il, 144.

Wilson, Vischmï Purana , ch. xi.

les descendants du premier Manou, comme les sept îles Atlantiques le furent entre les fils de Neptune. Ces îles nommées Sivéta Dwipa, îles blanches ou plutôt îles des blancs , comprenaient trois grandes et quatre petites, tellement voisines les unes des autres qu’elles semblaient unies. Deux paraissaient en quelque sorte n’en faire qu’une.

La plus célèbre de ces îles est Tricuta, l'ile triangulaire, où l’on adore le soleil. C’est là qu'habitent les dieux et on y trouve l’arbre sacré. Cette île ne rappelle-t-elle pas l’ile Tricaréna où régnait Géryon, c’està-dire la terre aux trois promontoires? La Crimée dut, en effet, être connue des navigateurs par les trois caps principaux qu’ils venaient reconnaître avant d'y aborder: le cap Turkhan à l’ouest, le cap akBoroun, à l’est et le Criometopon, front du bélier, qui s’avance au milieu dans la mer Noire.

Au milieu des îles Swéta était un détroit ayant trois ouvertures : cette disposition topographique si particulière est précisément celle qui caractérise le Bosphore cimmérien placé au centre de l’ancien archipel Atlantique et s’ouvrant au sud dans la mer Noire, au nord dans la mer d’Azof et au milieu, à l’est, dans la baie de Taman.

Les îles Blanches disparurent avec ceux qui les habitaient dans un terrible bouleversement de la nature.

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Une seule, dit-on, échappa au désastre. Selon une autre relation , au contraire , ces îles souffrirent beaucoup mais ne furent pas détruites. La tradition indienne est restée incertaine à cet égard; mais elle ajoute, ce qui est d’un haut intérêt pour l’histoire des migrations humaines, que de nombreuses tribus partirent alors de ce pays, au temps de Krishna, pour venir s’établir dans l’Hindoustan.

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