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CHAPITRE PREMIER

ATLANTES ET H1PERBORÉE8

Diodore nous apprend que les Atlantes, dont il fait des Africains, étaient un peuple policé, humain et gouverné par de sages lois. Ils en furent redevables à Ouranos, leur roi. Ce prince, savant astronome, les avait retirés de la vie sauvage et errante qu’ils menaient, pour leur enseigner l’agriculture et les rassembler dans des cités. Les Atlantes avaient atteint un haut degré de prospérité, lorsqu’ils furent atta-

1W) les peuples préhistoriques.

qués par los Amazones, dont le pays était voisin du leur, et dont la ville principale s’appelait Kheronnesos. La ville de Kertch eut autrefois ce nom de Kheron, qui s’étendit ensuite à la péninsule entière, Kheron-nèsos, île de Khéron.

Les Amazones envahirent le royaume des Atlantes, prirent d’assaut Une de leurs cités, Kcrkône, et réduisirent la nation en esclavage. Cette dénomination do Kerkène est restée attachée au golfe qui sépare la Crimée du continent auprès de Pérékop, et, sur les cartes, il est intitulé golfe Kerkenitis.

Cos indices marquent suffisamment le théâtre des événements, et le texte de Diodore s'accorde parfaitement avec l'emplacement que nous attribuons à l’ile de Platon, bien que celui-ci ne fasse aucune mention des Amazones. Diodore ajoute que la reine des femmes guerrières, désarmée par la soumission et les riches présents des chefs Atlantes, consentit â faire la paix avec eux et leur permit de rebâtir leur ville L

Toutefois, nous ne trouvons dans ces auteurs rien qui nous éclaire sur la race à laquelle appartenait ce peuple Atlante. Mais Pline fournit à ce sujet un renseignement qui nous permet de serrer do bien près la vérité.

1 Diodore, liv III.

ATLANTES ET HYPERBORÉES.

a Les Æthériens, dit-il, prirent successivement les noms- d’Atlantes et d’Ethiopiens l . » L’écrivain latin n’explique point quelle fut cette Ætheria gens ni d’où elle venait. Cependant il est aisé de conclure que le peuple céleste avait pour chef cet Ouranos dont le nom en grec signifie ciel. Or, d’un autre côté, nous apprenons, parles inscriptions d’Egypte, qu’un sage législateur qui régna sur les ancêtres des Egyptiens porte, dans la langue hiéroglyphique, le titre M'phé, que Champollion traduit par ciel. Une autre dénomination de ce personnage, déchiffrée par M. de Rougé, le désigne par le vocable Anhour, qui se compose des mêmes syllabes que Ouran, simplement interverties. Il ne semble guère douteux que ce soit ici l’appellation asiatique que l’hiérogrammate aura jugé utile d’inscrire à côté du nom égyptien 2 .

Nous sommes donc conduit, par ce qui précède, à cette notion que Ouranos, souverain des Atlantes, était un prince égyptien. Proclus, dans sa distribution des sept îles Atlantiques, en donne une à Ammon : voilà la tribu-ciel, Y Ætheria gens de Pline. Des membres du nome sacerdotal consacré à l’astre Jupiter, dont Osiris avait institué le culte au bord du Nil,

1 Historia nat., c. xxx.

2 Champoll., Panthéon ègypt. — M. de Rougé, Notice sur les monum . du Louvre , p. Ht.

en l’identifiant avec celui d’Amun son père divinisé, vinrent fixer leur résidence dans la riante île de Taman, et ce titre de céleste leur fut attribué, ainsi qu’au suprême pontife chargé de la mission de diriger et d’instruire les populations scythique et libyenne.

Mais il y a plus : nous lisons dans l’histoire de la Géorgie, par Vakhthang, et dans la géographie de Moïse de Khoren, que le titre de Méphé, le même évidemment que le M'phé hiéroglyphique, servit d’abord h désigner les rois des peuples d’Abasie et de Géorgie, avant qu’ils eussent passé sous l’autorité de leurs propres patriarches ou Einstavis L

Cette remarque prouve que ces populations commencèrent par obéir à des souverains étrangers, et ces souverains n’ont pu être qu’Egypticns, puisque le terme qui les désigne n’est écrit nulle part ailleurs que sur les monuments du Nil. Ouranos étant la traduction grecque de cette qualification, il ne saurait y avoir de doute sur l’origine de ce monarque des premiers Pélasges, ni sur les lieux où il régnait.

Lorsque les chefs des nomes de Phtah, de Rha et d’Amun, revêtus d’armes brillantes, le front ceint du bandeau d’or surmonté du panache rouge et blanc, signe de la royauté des deux régions, apparurent aux

' Vivien de Saint-Martin, Mémoires sur l'Arménie, t. II.

ATLANTES ET RYPERBORÉES. 143

pasteurs grossiers du Caucase et de l'archipel Méotide ; lorsque les prêtres, drapés dans leurs longues robes de lin blanc, vinrent leur prêcher la soumission aux lois et enseigner à ces sauvages, blottis comme des loups dans les cavernes d’Inkerman, du Niphate et de la Géorgie, à bâtir des cités, à ensemencer les plaines, à remplacer les peaux de bêtes qui les couvraient par des vêtements de laine et de lin, h quitter leurs haches en silex et leurs flèches en os .de poisson pour se fabriquer des armes en métal trempé, les Scythes, pleins d'admiration pour ces nouveaux venus, les adorèrent comme des dieux et leur demandèrent quels étaient leurs pères et d’où ils étaient partis : les Egyptiens leur répondirent en nommant le soleil, père de toutes choses, et en leur montrant le ciel.

C’est ce que dirent aussi, quelques mille ans plus tard, les descendants de ces mêmes sauvages, lorsque devenus, à leur tour, le peuple civilisé par excellence, ils découvrirent l'Amérique. Les Espagnols prirent alors la revanche de leurs ancêtres sur la crédulité des Peaux-Rouges.

Il est bien naturel que les Egyptiens, fiers d’avoir devancé les autres nations dans les voies de la civilisation, se soient considérés comme des êtres d’une nature supérieure, et cette idée s'accorde pleinement

avec ce passage du Timée : « Les Atlantes étaient une race de dieux qui dégénéra de son origine céleste par de trop fréquentes alliances avec les mortels : Jupiter les punit en détruisant le pays qu’ils habitaient. »

11 est difficile de ne pas être frappé de la ressemblance do ce passage avec le texte de la Genèse 1 où il ost dit que les fils de Dieu, voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour femmes toutes celles qu’ils choisirent... et Dieu, voyant que toute chair avait corrompu sa voie, résolut de la détruire. Il s’agit évidemment du même événement.

L’on sait, d’ailleurs, que les Antes (at-el-Antoû, pays des Antes sacrés) furent un nome des bords du Nil, qui donna des rois à l’Egypte sous la onzième dynastie 2 . Il y eut jadis une ville d’Antæopolis avec un temple dont la dernière colonne a été emportée par une crûe du fleuve, en 1821. Enfin, Diodore raconte qu’Antée fut un des chefs de l’armée d’Osiris, et que ce dieu lui donna à gouverner un pays proche de la Libye. La fable grecque parle aussi du géant Antée, fils de la terre et de Neptune ; cet Antée régnait sur les Libyens, dans une contrée voisine des Colonnes d’Hercule 3 .

1 Genèse, c. vi, v. 2, 12.

2 M. de Rougé, Nutice sur les mon. du Louvre, p. G4.

3 Diodore, 1. I et III;

ATLANTES ET HYPERBORÉES. 143

De l’accord de ces divers témoignages, il résulte,

avec une^-clarté suffisante, que le peuple Anton fut

une des tribus africaines qui suivirent le monarque

égyptien Mans son expédition, et qu’il la laissa au Palus Méotide. Elfe s’établit dans la plus grande et la plus belle des sept îles, qui prirent d’elle leur nom d’iles Atlantiques. Ce peuplé périt, presqu’entièren lent dans la terrible catastrophe où la terre qu’il occupait s’abîma sous les eaux de l’Océan, et le petit nombre qui échappa se confondit avec les populations éthiopiennes des pays voisins. C’est ce qui complète l'explication de ce passage de Pline : « Les Æthériens prirent d’abord le nom d’Atlantes, puis celui d’Ethiopiens. »

Le nome sacré de Jupiter Ammon est mentionné, sous différentes appellations, dans les traditions mythiques et historiques de la Grèce.' C’est lui dont il est surtout question sous le nom d’HyperboréeS. Cette peuplade, contemporaine des Atlantes, se confond d’abord avec eux, puis elle leur survit et prolonge son existence assez loin dans les temps historiques, car on la voit entretenir des rapports suivis avec les Hellènes, après leur établissement dans l’Archipel grec et dâns le Péloponèse.

Faute de se rendre un compte bien exact de l’état des connaissances géographiques dans la première

antiquité, les modernes ont supposé que les Hyperborées résidaient à l’extrême Nord. Pourtant tous les auteurs anciens les placent dans la Scythie, c'est-àdire au bord de la mer Noire. Strabon remarque que les historiens donnent le nom de Scythes à toutes les nations septentrionales, mais que les plus anciens d’entr’eux admettent des distinctions : ainsi , ils nomment les Scythes qui sont au delà de la Caspienne Daæ ou Sacæ, et ceux qui habitent au-dessus de l’Euxin , de l’Ister et de l’Adriatique , Hyperborées, Sauromates et Arimaspes Or, ces peuples, suivant Hérodote, étaient riverains de la mer Noire 1 2 . Ce qui a surtout causé l’erreur, c’est le mot Borée, dont le sens relatif a reculé par degrés jusqu’au Nord du globe avec les progrès de la géographie, d’où il résulte qu’Hyperborée signifierait pôle. Mais rien n’est moins exact que cette .interprétation, parce que l’extrême Nord, pour les anciens Grecs, c’était la Scythie au delà de laquelle s’étendait le désert, c’est-à-dire l'inconnu.

Boréas est un Titan; il est fils d'Astréus et d’Héribée, autrement d’un père égyptien et d’une mère scythe, Heri. C’est un personnage fort complexe, à la

1 Slrab., XI, 503.

3 Héro.l., 1. IV.

ATLANTES ET HYPERBORÉES. 147

fois dieu des vents et prince d’une contrée du Nord qui ne peut être que le Caucase septentrional , car tous les traits de la légende de Borée se rapportent à cette localité. Les mythologues racontent qu’il enleva le berger Caucasus sur le mont Niphate qui, dès lors, changea de nom. D’autres disent que ce fut la nymphe Orithyie, fille d’Erechthée, roi d’Athènes, qui, suivant Sophocle, avait été enlevée par-dessus l’Océan, aux extrémités de la terre, là où la nuit commence L Homère raconte, en vers charmants, comment Borée féconda de son souffle douze cavales de la Scythie, exprimant par là qu’il devint le chef d’autant de tribus. Quant à sa fonction mythologique de vent du Nord, il la dut sans doute à l’aquilon impétueux et glacé qui souffle des gorges neigeuses du Caucase septentrional et met en péril les navires qui longent les côtes de Crimée et du Palus Méotide. Les navigateurs, qu’attirait au fond de l’Euxin le commerce actif dont Dios'curias fut le centre avant la Phénicie, redoutaient les coups de vent du nord-est venant des monts où régnait Borée, et ils suppliaient le dieu de les épargner.

Au point de vue de la généalogie mythique, Borée est un roi-serpent, comme les Titans, Cécrops, Erési-

1 Strab., VII, 295,

chton, otc., il est fils de l’Aurore, Fous l , qui, selon Homère, réside à Colchos. Ce dieu se rattache aussi aux légendes du Nord. L’on disait qu’il emmena sur le montNiphatela nymphe Ghloris ou la pâle, fille do l’Etoile du Nord, Arcturophylax, l’ourse gardienne. Or, cet Arcturus nous semble s’identifier parfaitement avec l’Arthur P en-dragon, ou roi-serpent, que célèbrent les triades celtiques, écho lointain de la mythologie des druides. Le nom même de Ghloris se retrouve parmi les surnoms de Thor, le dieu Scandinave, H'ior ou H'iorridi, soigneur, d’où 1e titre lord des Anglais 2 .

Hyperborée signifiant exactement au-dessus de Borée, c’est donc au nord des monts Caucase qu’il faut chercher le peuple de ce nom et c’est, en effet, au pied des Riphées que Pline, Mêla et tous les géographes s'accordent h le placer : <« Nul ne saurait, disent-ils, mettre en doute son existence. » On posait le pied sur son territoire en entrant en Asie, ce qui veut dire qu’on le rencontrait sur la rive est du Bosphore et de la mer d’Azof, près du pays des Ases ou Asions.

l Ho)ç, Yjoyç du cophte é/iou, jour. Colchos , capitale du régent Soleil lïorus, était le pays du jour, tandis que la Ghersonnèse, résidence de la reine Lune, Men, Rit le pays de la nuit.

s Edda Sœmunda, 1. 1, Glossariwn.

ATLANTES ET HYPERBORÉES. 149

Les renseignements que fourni^ l’Edda concordent pleinement avec cette situation: «Au sud d’Asaheim, du pays des Ases placé près du Tanaïs, sont les serpents Vanir, les plus sages des hommes. Ils prédisent l’avenir. » Or, c’est précisément ce qu’on disait des Hyperborées qui fondèrent les trois principaux oracles de la Grèce et furent probablement aussi les ancêtres des druides, ces prêtres des Celtes qui se donnaient entr’eux le titre honorifique de Naddred, vipère, comme les fils de Borée et d’Ammon dont Yurœus ou vipère sacrée était le signe distinctif..

C’est un fait curieux dont la reproduction, au début des principales genèses, a déjà attiré l’attention des archéologues, que celui d’une famille ou d’un peuple de sages vertueux, menant une vie frugale et exemplaire et dont l’existence, tenant du prodige, dépasse de beaucoup la durée ordinaire de çelle des hommes. L’Ecriture a ses neuf patriarches successeurs d’Adam, les Védas leurs maharchis, modèles de sagesse et de piété, les Scandinaves ont les Yanir, et les Grecs les Hyperborées; chez tous, la longévité est extraordinaire et tient, sans doute, à un fait réel que la tradition a seulement exagéré outre mesure.

Suivant Pomponius Mêla, les Hyperborées sont cultivateurs, leur terre est étroite, chauffée par le soleil

et naturellement fertile. Ils pratiquent, la vertu et sont réputés sacrés et inviolables par les nations voisines. Les fugitifs trouvent chez eux un asile sûr. Leur existence est extrêmement longue et ils y mettent fin eux-mêmes en se précipitant du haut d’un rocher dans la mer ; ce qui rappelle à la fois, comme le remarque Grimm, les usages des anciens Scandinaves et les rites du rocher de Leucade.

Aristée de Proconnèse, qui écrivit un poème des Arimaspies, depuis longtemps perdu, disait avoir été transporté par Apollon chez les Issédons. D’après la description de la Scythie, par Hérodote, les Issédons étaient le dernier peuple connu au Nord. Aristée, revenant vers le Midi, visite d'abord les Arimaspes. dont les villes, suivant Orphée, étaient situées au bord du Méotis, puis il rencontre les Gryphons, gardiens de l’or, et arrive ensuite chez les Hyperborées qui résident au bord de l’Océan.

P. Mêla dit, avec plus de précision encore, qu’audessus du pays des Hyperborées s'élèvent les monts Riphées, et qu’au delà s’étendent les rivages de l’Océan l .

Ces indices, et d’autres que nous négligeons, fixent d’une manière positive l’habitation de ce peuple au

1 P. Mêla, De situ orbis, 1. I, Î9.

ATLANTES ET HYPERBORÉES. 151

Palus Méotis et dans la contrée qui se déroule entre le fleuve Kouban et les derniers sommets du Caucase. Ainsi seulement l’on peut comprendre la vie heureuse qu’ils menaient sous les forêts, non loin de la mer, dans une région tiède et fertile. Celle dont nous parlons est remarquable par la douceur de son climat, et c’est là que descendent, chaque année, les hordes kalmoukes pour y dresser leur camp d’hiver.

Ce fait géographique étant dûment établi, il devient facile de faire ressortir les liens nombreux qui rattachent les familles de la Grèce avec les Hyperborées. . Olen de Lycie, poète plus ancien qu’Homère, a célébré, dans ses hymnes, deux jeunes vierges qui vinrent du pays des Hyperborées et qui introduisirent en Grèce le culte d’Apollon et de Diane, on d’autres termes du soleil et de la lune. On montrait à Délos un monument élevé en l’honneur de ces prêtresses l .

Cette tradition démontro incontestablement que les bases principales du polythéisme hellénique furent apportées du Nord dans la Grèce. Ce qui est bien remarquable, c’est que les Hyperborées conservèrent pendant longtemps des rapports avec les colonies pélasgiques. Ils envoyaient des jeunes filles porter des offrandes au sanctuaire de Délos. Deux vierges,

1 Hérod., I. IV, 33.

Hypéroché et Laodice, vinrent ainsi accompagnées de cinq perphéries ou jeunes gens porteurs de présents. Malgré cette protection, il paraît que les droits de l’hospitalité ne furent pas respectés à l’égard de ces pèlerines. Les Hyperborées prirent alors le parti de faire passer leurs offrandes de main en main jusqu’à Délos.

La marche suivie par ces oblations, telle que la rapporte Hérodote, est intéressante à suivre : Au point de départ, elles étaient remises, enveloppées dans de la paille de froment, aux Scythes ; nous sommes donc dans la Tauride. De là, les offrandes étaient portées le plus loin possible, à l’Occident, jusqu’à la mer Adriatique, ensuite elles revenaient vers le Midi, jusqu’à Dodone, où les présents étaient reçus et transmis au golfe Maliaque, de là en Eubée, puis de ville en ville jusqu’à l’ile de Délos.

Par cet itinéraire, on devine que les offrandes des Hyperborées ne faisaient un aussi long détour qu’afin de traverser des nations d’origine et de religion similaires. On s’écartait de la Thrace, occupée par des nations sauvages et fort mélangées, pour aller chercher l’Illyrie, dont les rivages étaient habités par des Libyens et des Gimmériens, frères des Hyperborées.

Tout ce qu’on regardait comme sacré en Grèce ve-

ATLANTES ET HYPERBORÉES. 133

naît de ces peuples. Pindare nous apprend que l’olivier, dont les vainqueurs aux jeux olympiques étaient couronnés, avait été rapporté du pays des Hyperborées. L’oracle de Dodone passait pour avoir la même origine. Voici ce que raconte Hérodote : « Une colombe noire vint d’Égypte et fonda l’oracle de Dodone. Les prêtresses du temple disaient que les deux premières de ces colombes ou prêtresses (irsXIat a ce double sens) étaient noires et Égyptiennes d’origine. L’art de prédire, ajoute Thistorien, passa ainsi d’Égypte dans la Grèce l . » Évidemment il s’agit d’une Égypte asiatique. Si ces prophétcsscs étaient venues des bords du Nil, ce c'est pas en Thessalie qu’elles eussent fondé l'oracle. Elles n'ont pu arriver que du Nord.

Selon un hymne dorique de la prêtresse Bæo, cité par Pausanias, l’oracle de Delphes avait été établi par Pagasus et le divin Agyeus, tous deux fils des Hyperborées. Divers auteurs qualifient les habitants de Delphes de descendants des Hyperborées. Les pontifes d’Apollon étaient choisis dans des familles issues de Deucalion, qui fut, comme on sait, un roi de la Scythie. Ottfried Muller a parfaitement discerné que la tribu sacrée, qui présidait à l’oracle et aux

l Hérodote, liv. H» 55.

154 t.SS éKUPlUW PKÉMIBÏÛHjÿU'KS.

expiations, appartenait à une race différente des Doriens l 2 . Ceux-ci étaient des Scythes presque purs, les premiers étaient des Éthiopiens.

Le caractère dominant des Hyporborôes est précisément ce don de connaître l’avenir. N’est-il pas étrange que les Eléens, selon Pausanias, eussent conservé l’habitude de consulter l’oracle des Libyens? Il n’est pas supposable que cette peuplade hellénique, dès les premiers temps de son établissement en Grèce, ait eu l’idée d’envoyer des députés pour interroger le dieu Ammon en son oasis d’Afrique, voyage qui eût certainement exigé plus d’une année. N’est-il pas plus naturel, d’après ce que Pindare nous apprend des rapports des villes de l’Elide avec les Hyperborées, d’admettre que l’oracle auquel elles s’adressèrent était situé dans le pays de leurs ancêtres, c’està-dire au Palus Méotide?

Le Scholiaste de Pindare 3 remarque, à cette occasion, que les Hyperborées se disaient issus de la race des vieux Titans, et il ajoute qu’ils étaient soumis au roi des Arimaspes. Or, nous savons positivement par Orphée que les villes des Arimaspes bordaient le lac Méotide.

Ailleurs, Pindare place les Hyperborées au delà des

1 O. Mullar, Dorier, 1. 1.

2 Ad Olymp., III, 28.

ATLANTES BT HYPERBORÉES.

Colonnes d’Hercule. Le Périégète, de son côté, dit que les Hyperborées habitent YErythie des Atlantes.

Une curieuse observation d’Hérodote achève, ce semble, de lever les doutes. Lorsque Cambyse envahit l’Egypte, il envoya de Thèbes des troupes contre le peuple d’Ammon, avec l’ordre d’incendier le temple où Jupiter rendait ses oracles. Hérodote ajoute que l’oasis s’appelait en grec les lies des Bienheureux L

Prendre pour une île une localité située en pleine Libye, c’est une méprise un peu forte. Il y a évidemment ici confusion avec un autre oracle d’Ammon qu’avaient connu les anciens Grecs et dont la situation était insulaire. Ajoutons que l’on donnait ce même titre d’île des Bienheureux, jjiaxàpov vtqgoç, à des îles qu'on disait situées dans le Pont-Euxin 1 2 .

Evhémère, cité par Diodore, décrit une île qu’on a considérée jusqu’ici comme imaginaire et qui retrace, suivant toute apparence, l’état ancien d’une des lies Méotides 3 : — « L’île Panchaïc est sainte; elle a 200 stades seulement. Ses habitants, appelés Boréa^ des, passent leur vie à célébrer les louanges des dieux. Ammon y régna jadis. On voyait chez eux, dans un

2 Fest. Avienus, 720. — Perieg. Dionys., v. 560.

3 Diod., 1. V, 29.

temple magnifique, des inscriptions en caractères que les Egyptiens nomment sacrés, et où fhistoire d’Ouranos, de Jupiter, du soleil et de la lune, était racontée par Hermès. » Ainsi, dans l'opinion de cet écrivain, trop décrié par les modernes, les Boréades ou Hyperborées devaient être les successeurs des prêtres égyptiens d’Ammon.

Les Hyperborées furent contemporains de l’ère des dieux olympiens. Alcée, dans un hymne à Apollon, raconte que Zèus envoya ce dieu sur un char, tiré par des cygnes, à Delphes, pour y fonder l'oracle et y établir la loi et la justice, mais qu’ Apollon se fit conduire d’abord chez ses chers Hyperborées avec lesquels il resta un an entier. Le dieu se plaisait tant parmi eux, qu’il les visitait souvent pour s’instruire, et aimait à jouer de la lyre et à se mêler h leurs jeux et à leurs danses, depuis l’équinoxe de printemps jusqu'au lever des pléïades. Quand les blés étaient coupés, il revenait à Delphes, chargé des gerbes offertes en présents par les Hyperborées.

Homère représente les Olympiens, Jupiter luimême, comme pleins de vénération envers les pieux. Hyperborées. C’est d’eux qu'il est question dans ces paroles, adressées par Thétis à son fils Achillo, qu’elle s’efforce de eonsoler :

ATLANTES ET HYPERBORÉES. 137

« J’irai moi-môme, sur l’Olympe neigeux, supplier le maître de la foudre ; mais ne tente pas encore de combattre, car Zèus est parti hier, suivi de tous les dieux, pour assister à un grand repas chez les ver-

lueux Ethiopiens qui habitent près de l’Océan, et il sera de retour, dans douze jours, sur l’Olympe 1 2 . »

Il se pourrait que l’épithète ammnonos, excellent , vertueux, dont Homère se sert constamment pour qualifier les Ethiopiens Hyperborées, fût une légère altération des mots amun notnos, nome d’Ammon. Il est très-remarquable que cette épithète n’est jamais appliquée par Homère aux Olympiens 3 . C'est par une déviation semblable du sens du mot, très-fréquente d’ailleurs dans le passage d’une langue à une autre, que l’appellation Arya, qui désigne les ancêtres de la race brahmanique, a pris, en sanscrit, la signification d’excellent, respectable.

Le nom actuel de Taman, reproduit exactement le mot cophtc Tamun, si souvent inscrit sur les monuments et qui n’est que l’abréviation de at-amoun, demeure d’Ammon. Cette petite lie, aujourd’hui à peu près stérile, était encore, au siècle dernier, couverte de bois superbes et de riants jardins dont la renommée s’étendait fort loin.

1 lliad-, I, v. 120.

2 Gladstone, III. 163.

Toutefois, ce nom de Taman, que les Tartares ont conservé ou rétabli , et d’où dérive probablement le titre cittaman, chef politique et religieux de la tribu (le czar est l’Attaman des Cosaques), n’est pas le nom

que les écrivains anciens donnaient à la contrée. Hérodote, Strabon, Orphée, Pline, l’appellent le pays des Sinti ou l’île sindique 1 . « Là, dit Strabon, est la résidence des rois sindes. » Les Scythes de la Chersonnèse traversaient, l’hiver, le Bosphore sur la glace, avec leurs chariots, pour se rendre chez les Sindes, afin de gagner par là le continent 2 . L’identité de ce nom avec celui des Sindes, habitant les bords do l’Indus, a engendré une foule de graves méprises, comme on lo verra plus loin. Son radical primitif pourrait bien être l’hiéroglyphique sint, qui a, selon Rosellini, le sens de gens établis, colonie 3 . Mais, môme en se trompant, les anciens ont maintenu les rapports des situations. Turnebius remarque que Virgile, par la dénomination d "India, entend, non-seulement la Bactriane et la Parthie, mais aussi Thèbes et le temple d’Ammon, ainsi que l’Ethiopie qu’Hvgin n’hésite point à placer dans les Indes 4 .

1 Strab., XI, 495.

2 Hérod., 1. IV, 28.

3 Monumenti Istorici dell Egitto, t. III.

i Advers . , 1. XXI, c. ix.

ATLANTES ET HYPERB0RÉE8. 459

L’oracle d’Ammon, le plus ancien de l’Egypte et probablement du monde, avait été institué par Osiris en l’honneur de son père, divinisé après sa mort L Ce puissant moyen de dominer les esprits par une prétendue connaissance do l’avenir, ne pouvait être négligé par les Egyptiens établis au milieu de populations barbares dont la crédulité se prolongea bien longtemps après qu’elles eurent atteint un haut degré de civilisation.

M. Gladstone a remarqué qu'au temps d’Homère 2 , des deux grandes fonctions du sacerdoce, une seule, celle de Mantis, le devin, appartenait aux Hellènes. Les Troyens étaient beaucoup plus avancés dans les pratiques religieuses. C’est "surtout par l’oracle que le surnaturel est entré dans les croyances des peuples. Les oracles fondés, en divers pays, par les familles sacerdotales issues des Ethiopiens Hyperborées, donnèrent naissance aux devins, aux sibylles de la Grèce, de la Germanie et de la Perse, aux augures étrusques et romains, aux prophètes hébreux. Au moyen âge,' ils sont continués par les astrologues, et aujourd’hui encore par ces Bohémiens, gitanos, zingari ou Egyptiens qui vaguent par le monde en disant la bonne aventure.

l Diod., 1. I.

* Homer's lliad, t. I, p. 291.

Les Grecs assuraient que les hymnes d’Orphée étaient d’origine égyptienne et qu’il avait puisé sa science chez les Egyptiens. Pourtant Diogène Laerce prétend qu’il était Scythe de naissance, et nous savons que le poète fut mis en pièces par les femmes de la Thrace. Le même auteur nous apprend que Démocri te accrut beaucoup son savoir en visitant l’Inde et l’Ethiopie. Il avait d’abord, dit Pline, acquis son instruction auprès des Mages et des Ghaldéens qui accom- «

pagnèrent Xerxès dans son expédition contre la Grèce. Ils l’entretinrent sans doute des Ethiopiens du Caucase et lui inspirèrent l’idée de les visiter. Il y, a lieu de penser qu’il n’en fut pas autrement d’Empédocle et d’Anaxagore, dont on disait qu’ils avaient reçu leur science des Indiens. Ces grands esprits n’ignoraient pas, à coup sûr, où fut le berceau de leur race, et, désireux de remonter aux sources des sciences èt des religions, ce dut être au Caucase, chez les Sindes Hyperborées qu’ils so rendirent et non point, comme on l’a supposé, aux extrémités de l’Asie et de l’Afrique.

On est convenu de n’accorder qu’une confiance très-restreinte au récit que Philostrate nous a transmis de la vie d’Apollonius de Thyane. Ce livre contient moins de fables qu’on ne l’imagine. L’on cite, par exemple, comme une preuve de son ignorance, le voyage invraisemblable que fait le philosophe lors-

atlantes et hyperborées. 161

qu’il traverse le Caucase pour se rendre de l’Assyrie dans l’Inde. L'erreur est pourtant du seul fait des traducteurs et des commentateurs qui ne se sont point aperçus qu’il s’agissait des Sindes du Palus Méotide, dont Hérodote et Strabon ont décrit la situation, avec toute la clarté désirable 1 .

Après avoir traversé le Caucase, en marchant du sud au nord, Apollonius 2 atteint le sommet d’une haute montagne dont l’accès est interdit aux profanes. Il se trouve en présence d’hommes majestueux, dont le savoir est immense et qui connaissent l’avenir.

Nous sommes ici sur le Riphée ou Niphate, ancien séjour des Libyens, au pied duquel, à l’ouest, est l’ile des Sindes. — « Les Riphéens, dit Pline, sont en tout semblables aux Hyperborées. » A l’époque dont il s’agit, ce refuge était seul resté aux pieux solitaires, dernier débris du vieux sacerdoce égyptien.

Ils en avaient conservé le langage : « Nous sommes, disent-ils à Apollonius, des dieux, parce que nous pratiquons la vertu. » Ils se prétendent immortels et re-

1 Socrates, Hist. eccles., 1 . I, ch. xv, exprime l'opinion que l’apôtre Barthélemi ne se rendit pas dans l’Inde, mais simplement dans cette île Stndica, dont parle Hérodote. En effet, il avait d’abord prêché dans la Colchide.

2 Apollonius de Tyane, sa vie, ses voyages, ses prodiges , par Philostrate, trad. par Chassang. i vol. Didier et O.

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