CHAPITRE PREMIER
LEH COLONNE» D’HERCL'LE
Platon raconte dans le Timée que, lorsque Solon visita l’Egypte, il eut avec les prêtres de Sais des entretiens où le sage législateur puisa des notions intéressantes sur les événements du temps passé, dont le sacerdoce de ce pays, le plus anciennement civilisé, avait conservé la tradition. Parmi ces récits, celui qui le frappa le plus, fut la légende d’un peuple disparu qui habitait une ile située dans l’Océan. Cette île, dont l’étendue était considérable, puisque Platon lui donne 3,000 stades de longueur et plus de 2,000 de largeur, s’abîma sous la mer en un jour et une
loi GÉOGRAPHIE PRÉHISTORIQUE.
nuit, il la suite de grands tremblements de terre.
Le philosophe grec n'indique point à quelle nation ni à quolle race appartenait ce peuple. Il-le représente comme fort avancé en civilisation, puisque sa principale cité renfermait de vastes édifices et que de nombreux navires, servant un commerce actif, remplissaient son port ouvert au midi. La température y était tiède et douce et les montagnes qui s'élevaient au centre do l’ile abritaient la ville contre le vent du Nord, ce qui suppose un climat tempéré. Enfin, l’antiquité de ce peuple était fort grande, car Neptune avait été son premier souverain, ce qui reporte son existence aux temps mythiques. L’époque de sa disparition ne l’était pas moins, puisque l’on assura à Solon que les Athéniens étaient les descendants de quelques familles échappées à la catastrophe dans laquelle ce peuple avait été anéanti.
Platon donne à cette île le nom d’Atlantide : « Elle était située, dit-il, dans la mer Atlantique, au-devant du détroit que les Grecs appellent les Colonnes d’Hercule. »
Cette indication a paru jusqu’ici suffisante aux archéologues qui n’ont point voulu, à l’exemple de d’Anville, traiter de chimérique l’existence de l’ile de Platon , et ils ont exprimé généralement l’opinion qu’elle se trouvait dans l’Océan Atlantique. Tourne-
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fort prétend que les Canaries sont un de ses vestiges, et il voit dans la famille éteinte des Guanches, dont les momies remplissent de leurs longues files les cavernes du pays, les restes de la nation des Atlantes. D’autres ont été plus loin, et ont pensé qu'il s’agissait de l’Amérique, laquelle aurait été connue des hommes primitifs, quelques mille ans avant Colomb. D’un autre côté, le vieil auteur suédois Olatis Rudbeck, dont la prodigieuse érudition demeura incomprise il y a près de trois siècles, a écrit plusieurs in-folios pour démontrer que l’Atlantide n’est autre que la Suède. Jean Eurémius a cru la retrouver en Orient, M. Baër dans la Palestine, un autre dans Saint-Domingue. Notre illustre Bailly, en écrivant ses lettres sur l’Atlantide pleines d’aperçus ingénieux, a erré quelque temps en Asie, puis, s’égarant tout à coup, il s’est décidé à placer l’ile mystérieuse dans la mer Glaciale, après avoir supposé un refroidissement considérable de la température du globe.
Toutes ces hypothèses n’ont fait qu’obscurcir la question. La première chose à faire était, sans doute, de rechercher si les détails topographiques fournis par le Timée pouvaient s’y appliquer. C’est ce qui a été négligé. Or, ces détails ne s’y rapportent en aucun point, et toutes les suppositions tombent devant la lecture attentive de l’écrivain grec. Les deux tçr-
mes : Océan Atlantique et Colonnes d’Hercule, font la base de la seule interprétation plausible présentée par les commentateurs modernes, et cependant, en analysant le récit de Platon, on s’aperçoit qu’il ne s’agit nullement de notre Océan Atlantique, ni du détroit do . Gibraltar, anciennement désigné sous le nom de Colonnes d’Herculc.
— « L’Atlantide était de forme carrée, ditloTimée, et de là on pouvait passer facilement aux autres îles et de celles-là à tout le continent qui borde la mer qu’on appelle Pontos. »
Il y avait donc plusieurs îles, bien que Platon n’ait parlé que d'une seule qui disparut sous la mer. Proclus, dans son commentaire du Timée, semble avoir été mieux instruit que le philosophe, et donne à cet égard des détails fort explicites : « 11 y avait, dit-il, sept îles Atlantiques, dont deux étaient consacrées à Proserpine, trois à Pluton, une à Ammon. La septième, placée au milieu, a mille stades; elle appartient à Neptune. » Proclus remarque également que, de ces îles, on peutpasser àlaTorrc-Fermequi enestvoisine.
Rien de semblable n’existe et n'a pu exister dans l’Océan Atlantique, entre l’Afrique et l’Europe. Les • îles Canaries sont beaucoup trop éloignées pour qu'on ait pu en dire qu’il était aisé d’y passer de la Terre- Ferme. En second lieu, Platon affirme que, « dans
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l’emplacement où l’Atlantide a été submergée, la mer est devenue innavigable, ù cause de l’énorme quantité de vase que l’ile abîmée y a déposée. »
Personne n'ignore que la profondeur des eaux et la force des courants qui traversent le détroit par lequel communiquent l’Atlantique et la Méditerranée ne permettent point d’admettre qu’à aucune époque la navigation ait pu y être empêchée par les bas-fonds. De plus, il n’existe point d’iles sur le littoral africain ni sur celui de l’Espagne ; il n’y a que la petito île do Léon qui est proche de Cadix et qui se trouve à 100 kilomètres du détroiL. Comme l’observe fort bien le savant Relaud, sauf huitou neufécueilsprès des côtes, il n’v a aucune île dans le détroit de Gibraltar, et pourtant, Scylax, Aviénus, Marcien, P. Mêla s’accordent pour placer les Colonnes d’Ilercule dans des îles : « Les îles de Gadès, dit Scylax, appartiennent ù l’Europe; l’une d’elles contient une ville. On y trouve les Colonnes d’Hercule ; celle qui est dans la Libye est basse, celle qui est en Europe, au contraire, est élevée ; elles sont opposées l’une à l’autre L »
l Scylax de Caryatide lit uu voyage par ordre de Darius Hystaspe. Sa relation, qui date, par conséquent, du sixième siècle, a été tronquée et est en grande partie apocrypho. Cependant un fragment parait authentique, c’est celui intitulé : Description de sept lies habitées dont chacune semble se rattacher an continent, c’est là qu’est situé Gadès. Dodwoll., t. I.
Festus Aviénus remarque qu’entre la Libye et l’Europe, il y a deux îles nommées les Colonnes d’Hercule, séparées par une distance de 30 stades. De sauvages forêts les couvrent entièrement et leur plage inhospitalière est l’effroi des voyageurs.
Selon Martien, un passage conduit dans la mer Atlantique, laquelle est presqu'entièrement entourée par la terre. D’un côté est le promontoire de Libye, de l’autre celui d’Europe, et de chaque côté sont situées des îles distantes entr’elles. d’environ 30 stades qu’on appelle les Colonnes d’Hercule L
Nous n’avons pas besoin de faire ressortir la dissemblance complète qui existe entre l’état réel des choses et ces descriptions pourtant si conformes entr’elles. Cependant, les écrivains que nous citons ne peuvent avoir ^menti de propos délibéré. 11 y a donc ici quelque équivoque. En croyant parler du Gadès de Gibraltar, n'auraient-ils pas décrit, sans s’en douter, un autre Gadès situé ailleurs? Les géographes anciens, sauf quelques rares exceptions, ne visitaient guère les lieux dont ils parlaient, et ils se sont bornés à copier les relations anciennes qu’ils avaient sous les yeux, ce qui les a conduits, plus d’une fois, à d’étranges quiproquos. La question vaut la peine d’être examinée , puisqu’il s’agit d’élucider un fait géo-
1 Avienus, Ora marit., 35i. — Mart, H^rnct., v. 113.
LES COLONNES D'HERCULE. 109
graphique qui paraît avoir été ignoré même de l'antiquité.
D'abord éclaircissons le seiis qu’il convient d’attacher au mot Gadès, d'où dérive la dénomination Cadix, ainsi que l’épithète gadiridas appliquée par les poètes aux Colonnes d’Hercule h Solin nous apprend qu’en langue punique, gadès signifie détroit. Selon Pline, ce terme exprime viam utrinque septam, et, suivant Aviénus, aggere præducto, ce qui est la traduction exacte du mot phénicien. Gad a donc eu, originairement, le sens générique d’entrée, passage resserré.
Les migrations coushites et pélasgiques le répandirent en Asie et en Europe en l'appliquant aux localités maritimes qui présentaient cet aspect. Nous retrouvons, en effet, ce radical dans Cattaro, baie d'Ulyrie, Jahde, en Oldenbourg, offrant toutes deux des {
entrées étroites; le Cattegatc st un détroit comme Gadès d’Espagne. On remarque encore ce terme dans Engaddine, défilé des Alpes Hhétiques, Engaddi, gorge des montagnes de la Judée. En résumé, c’est du gad primitif que se sont formés gaden , gatt, porte en alle-
l Pindarc, st. ni, 169. — Solin. ch, xxm. — Avienus, v. 740,106.
mand, gada en danois, gâte en anglais. On peut ( ne en conclure que le mot gadès s’appliquait jadis à us les détroits.
Cependant, il n’est pas douteux que ce terme, d ns les écrits des géographes latins, désigna spéci lement le détroit de Gibraltar. On a donc lieu d’i tre surpris de lire, dans un auteur aussi récent que Pli le, cette phrase singulière : « Après avoir dépassé les monts Riphées (le Caucase), on tourne à gauche, et, en longeant l'Océan septentrional, on arrive à u adès l . Dans cette région il n’existe qu’un seul détroit auquel puisse s’appliquer cette appellation, c’est le détroit d’Iénikalé qui conduit du Bosphore cimmérien dans la mer d’Azof.
Damastès prétend que le passage a sept stades de largeur entre les Colonnes, et Scylax affirme que le détroit de Gadès ne diffère pas en largeur du Bosphore de Thraco dans sa partie la plus étroite; ces affirmalions sont exactes, si on les applique au détroit d’Iénikalé, la distance d'une rive à l'autre variant entre 2 et 3 kilomètres; mais rien ne diffère davantage du détroit qui sépare l'Espagne de l’Afrique, lequel est large d’au moins 14 kilomètres au point où les côtes sont le plus rapprochées.
1 Pline, 1. IV, cli. xut.
LES COLONNES D’hEUCÜLE.
Une des îles qu’on prétendait rencontrer au détroit des Colonnes d’Hercule s’appelle Erythie. Cette circonstance va nous fournir un repère précieux. Strabon suppose qu’elle fut nommée ainsi à cause de la couleur rouge de ses côtes. C’est ce qu’admet Silius Italiens 1 :
Nam repeto Herculeas Erythrœa ad litlora Gades.
Denys le Périégôte décrit ainsi cette île : « Des Ethiopiens, au cœur juste et dont la vie est fort longue, habitent l’île Erythie, fertile en bœufs, et qui est située près de l’Atlantique ; le cap d’Europe, qu’on nomme le Cap Sacré, se projette en face 2 . »
Eustathe discute ce passage : « Il n’est pas sur que cette île soit la môme que Gadès; quelques auteurs disent qu’elle en est éloignée d’un stade.» Aviénus la place à o stades du continent : « On y voit, dit-il, un temple à Vénus, une caverne et un oracle. Là sont les Colonnes d’Hercule. » Ailleurs, le même auteur écrit qu’Érythie ou Gadès est une île montueuse située près do la mer des Atlantes 3 .
Clément d’Alexandrie l’intitule également l’Érythie
1 De Bello Punico , 1. XVI.
2 Périégète, 558, 570.
3 Àviemis, TiO. 110.
des Atlantes l 2 . Pline y place la ville fortifiée de Gadès et lui donne cent onze mille pas de longueur 3 . Il semble à Strabon que cette Érythie mentionnée par Phérécyde fut le lieu où Hercule déroba les bœufs de Géryon. *
Pourtant l’historien Mariana n’a retrouvé, au détroit de Gibraltar, aucune île qui se rapportât à cette Érythie, et il en a, dès lors, conclu qu’elle avait été engloutie comme l’Atlantide. C'est se tirer d’affaire bien aisément et, puisqu’il y avait un Gadès au Bosphore cimmérien, nous examinerons s’il ne s’y trouvait pas aussi une île Érythie. Or c’est précisément ce que nous apprend le vieil Hérodote, la providence des archéologues, en termes si positifs qu'ils ne laissent point de place au doute :
« — Les Grecs, dit-il, qui habitent les bords du Pont-Euxin, rapportent qu’Hercule, lorsqu’il emmena les bœufs de Géryon, traversa la contrée où sont maintenant les Scythes et qui était alors déserte. Géryon résidait, par delà le Pont, dans une île que les Grecs appellent Érythie, non loin de Gadès, dans l’Océan, au delà des Colonnes d'Hercule 3 . »
1 Clém. d’Alex., Slromata, 81.
2 Pline, l. IV, ch. xxu.
9 Hérod., k IV, 8.
LES COLONNES D’HERCULE
Selon l’Argonautique d’Orphée, Jason et ses guerriers, sur le navire Argo, longent, à leur retour de Golchide, le littoral septentrional de l’Euxin.Le poète énumère successivement les peuplades qui accourent sur le rivage et nomme les Kerkètes ou Gircassiens et les Sintes de l’île de Taman qui se sont construit des villes près du promontoire du Caucase, dans Vétroite Erythie l .
Cette île ne peut donc être que l’une de celles dont se composait autrefois l’archipel des sept îles Atlantiques et que représentent aujourd'hui la Grimée et la péninsule de Taman. Quant à Gadès, cette entrée de l’Océan où sont les Colonnes d’Hercule, c’est bien le. détroit d’Iénikalé qu’Eschyle appelle les portes bourbeuses des Gimméricns 2 :
Hérodote donne le nom de mer Atlantique ou Érythrée à la mer où naviguent les Grecs et qui est au delà des Colonnes d’Hercule ; or les galères des Hellènes ne se sont jamais risquées à fréquenter l’Océan Atlantique. De plus, l’historien remarque que la Caspienne ne communique point avec cette mer 3 . Il est évident qu’il ne peut être ici question que de la mer
1 Arg.y v. 1040.
2 Prométhée, v. 728. Ài{j.vr ( ; wAatç 7,ijj.jj.£piy,ov.
3 Hérod., 1. 1, 102.
d’Azof, de laquelle on a dit longtemps qu’elle communiquait avec la Caspienne et que traversaient souvent les navires des Milésiens établis, dès le sixième siècle, au Palus Méotide.
Strabon et d’autres écrivains, dans leurs descriptions du Bosphore cimmérien, s’accordent pour placer, à l’extrémité du promontoire nord-est de la presqu’île de Kertch, un lieu du nom d’ Heracleum. Soit qu’il y ait eu sur ce point, comme l’ont supposé quelques auteurs, une bourgade fondée par les Grecs d’Héraclée venus avec ceux de Milet, soit que ce promontoire ait été considéré comme sanctifié bien' avant cette époque (Orphée le désigne, en effet, sous le nom de Cap Sacré), il est certain qu’il y avait là un lieu voué à Hercule. Voici comment Aviénus décrit cette localité ; on va voir que sa situation se rapporte parfaitement au cap d’Iénikalé.
« Il y a deux îles où sont les temples et les autels consacrés à Hercule. La mer est très-basse auprès, et la vase qui entoure la rive empêche les navires chargés lourdement d’en approcher. Les navigateurs qui veulent aborder au temple, doivent d’abord toucher à l’île de la Lune et là y décharger leur navire pour se remettre en mer allégés de tout fardeau l ; »
1 Avienus, Ora marit., v. 360.
LES COLONNES n’HERCULE. HS
G’esl précisément ce que Platon dit de la mer que nie submergée a encombrée do son limon, et cette description s’applique également à la mer Putride dont on ne peut aborder les plages qu’en la traversant sur des barques.
Nous terminerons ici la série des témoignages que fournit l’antiquité par un fragment de l’Argonautique orphique qui semble péremptoire : Les Argonautes, après avoir ravi la Toison d’or, se dirigent, pour échapper à la poursuite d'Æétôs, vers le nord de l’Euxin : « Ignorant leur route et comme insensés, ils entrent par un détroit dans l’Océan qu’on nomme Cromus. De là ils abordent au pays des Cimmériens et touchent aux Colonnes d’Hercule L »
• Il ne peut y avoir d’incertitude, puisque Pline nous apprend que le marc Cronium, la mer de Saturne, n’est autre que la mer d’Azof. Strabon confirme la version orphique en disant, d’après des vers fort anciens, que les Argonautes longèrent les bords de l’Océan en revenant de la Colchide 1 2 .
Strabon raconte une tradition qu’il tenait, dit-il, des habitants de Cadix, et qui nous parait expliquer assez naturellement l’erreur commise par l’antiquité, lors-
1 Argonauticon, v. 1074, 1119, 1-240.
2 Strabon, 1. 1, ch. ».
i 10 GÉOGRAPHIE PRÉHISTORIQUE.
qu’elle a placé au détroit de Gibraltar les Colonnes d’Hercule : « Un oracle avait ordonné aux Tyriens d’envoyer une colonie aux Colonnes d’Hercule, situées aux extrémités du monde. Ceux qui partirent à la découverte étant arrivés au détroit voisin de Calpé, s’imaginèrent que les promontoires qui formaient ce détroit étaient les dernières limites de la terre habitable et qu’Hercule ayant dû s’arrêter là, ce lieu ne pouvait être que celui désigné par l’oracle. Ils abordèrent en deçà du détroit, firent des sacrifices, puis retournèrent chez eux. D’autres, envoyés quelque temps après, s'avancèrent à 1,500 stades au delà du détroit, jusqu’à une île vis-à-vis d’Ouoba, en Ibérie, et, croyant avoir trouvé là les Colonnes d’Hercule, ils sacrifièrent à ce dieu. Enfin une flotte tyrienne aborda ^ Gadès et y bâtit un temple à Hercule dans la partie occidentale l . »
Strabon ne mentionne point l’époque où ces voyages eurent lieu ; cependant on peut en conclure que c’est à partir de ce moment que le nom de Gadès fut appliqué au détroit de Gibraltar fréquenté par les Phéniciens, et qu’il resta adopté par les autres nations. Comme il s’y rattachait la croyance qu’il y avait à Gadès des colonnes dressées en l’honneur d’Her-
l Strabon, II, 170.
LES COLONNES D'HERCULE
cule, les auteurs grecs confondirent ce passage avec celui dont les traditions de leurs ancêtres faisaient mention et qui était celui d’Iénikalé. Strabon, dent la perplexité est évidente en parlant de cette localité, déclare que, contrairement aux affirmations de Dicéarque, d’Eratosthène et de Polybc, les Ibères et les Libyens, qui habitent auprès du détroit, affirment que, d’un côté comme de l’autre, il n’existe rien qui ressemble à des colonnes.
Suivant Posidonius, il y avait un Hvvacleum ou temple dédié h Hercule, à Gadira d’Espagno (Cadix). Mais Strabon démontre clairement que les colonnes d'airain qu'on y voyait avaient été posées par les Phéniciens. L’inscription qu’elles portaient n’était point une dédicace, mais simplement un relevé de frais et dépenses 1 .
Une circonstance particulière a contribué à fortifier la méprise géographique que nous signalons. Plusieurs auteurs, Scvlax entr’ autres, lorsqu’ils parlent des Colonnes d’Herculc, en placent une en Europe et
l’autre en Libye. On a supposé, par extension de ce dernier terme, qu’il s’agissait de l’Afrique. Mais, en étudiant les descriptions les plus anciennes du Bosphore cimméricn, on s'aperçoit qu’il y est fréquem-
1 Strab., iiv. III.
ment question de Libyens et d'Ethiopicns. Hérodote remarque que les Libyens qui habitent près du Palus Méotide font des sacrifices h Minerve, à Triton et à Neptune. Cette population africaine se composait, sans nul doute, des descendants de la colonie égyptienne déposée en ce lieu à une époque fort reculée. Au surplus, comme le remarque Palœphate, le Caucase supérieur s’appela primitivement Libye, Libya supra Colclios, et nous avons fait plus haut ressortir la preuve du séjour des Africains dans cette région par ce nom de Niphate dont les Grecs ont fait Riphaïos , monts Riphécs, qui désigna d'abord le Caucase.
Il résulte de ces données que le rivage oriental du Bosphore cimmérien, habité par la race noire ou basanée, dut s'appeler la Libye, tandis que le bord opposé, la Chersonnèse, qu’occupaient les Scythes de race blanche, portait le nom d'Europe. Les Colonnes d’Hercule étant situées de chaque côté du Bosphore, à l'entrée de la mer d’Azof, il est donc exact, comme nous l'apprend Scylax, que l’une était dans la Libye et la plus haute en Europe. Le cap d'Iénikalé est en effet plus élevé que la plage basse de l'ancienne île cimmérienne, aujourd'hui Fontan, qui lui fait face.
Les détails que le géographe phénicien ajoute h ces indications sont d'ailleurs pleinement conformes à la topographie du Palus Méotide, maintenant près-
LES COLONNES D HERCULE
qu'ile de Taman. Scylax dit d'abord que la Libye est une péninsule, et il remarque ensuite qu'entre le détroit des Colonnes d'Hercule et le promontoire Hermœum se trouve un grand golfe vers le milieu duquel est la ville de Pontium, près d'un vaste lac entouré de roseaux et de cyprès l .
Vers le milieu du Bosphore, à l'est, s’ouvre le golfe de Taman, au fond duquel était jadis la ville des Cimmériens, dont les ruines couvraient toute la largeur de l'ile. Elle fut, durant une longue période, la capitale du royaume de Pont; ce n’est plus qu'un village qui a conservé le nom de Phont. Le lac, situé auprès, est le lac Aftaniz, grand marécage bordé de joncs où débouche le fleuve Kouban. Le cap Hermœum ne peut être que le cap de Taman qui borne au sud la baie de ce nom en se projetant dans le Bosphore. De ce côté était, en effet, Hermonassa, la ville d'H.ermôs 2 .
On s'est sans doute demandé, plus d’une fois, d’où vient que le détroit a été consacré à Hercule de préférence à un dieu des mers ? Dans la mythologie grecque, Hercule appartient au cycle héroïque, il fait partie de l’expédition des Argonautes, il est compa-
1 Scylax, Dodwell Coll. t 1. 1.
2 Dubois de Montpéreux, t. V.
120 GÉOGRAPHIE PRÉHISTÛlUgUE.
gnon d'armes de Thésée. C'est donc une divinité récente comparativement aux douze grands dieux du polythéisme hellénique. Riend’ailleurs n’indique, dans la légende personnelle d’Héraklès, une antiquité aussi haute que le premier déluge. Mais il faut remarquer que le mythe d'Hercule, qui fut sans doute d’abord le récit des exploits d’un guerrier plus ou moins fabuleux, s'est agrandi jusqu’à faire de lui un type de race. Hercule est le héros pélasge ; lourd d’esprit, mais chevaleresque, ce devancier des paladins errants conquiert l’Asie-Mineure et la Grèce, voyage en Italie, combat dans les plaines de la Crau, porte sa renommée aux extrémités de l’Espagne. A ce type sont venues se greffer les légendes étrangères que les Hellènes se sont appropriées pour en faire honneur au dieu national de leurs pères. Ainsi, les expéditions d’Osiris ont passé chez eux sous le nom de Bacchus et d’Hercule. Tous deux avaient pénétré, dit-on, jusqu'aux Indes et dans la Scythie, comme le monarque égyptien, et comme lui, Dionysos avait coutume, partout où il s'arrêtait, de dresser des stèles pour perpétuer le souvenir de son passage.
Aviénus rapporte que Dionysos, étant arrivé avec son armée au bord de l’Océan, fit élever, au lieu où il s'arrêta, % deux stèles. Bacchus et Osiris n’en font qu’un, l'antiquité tout entière en fait foi. Il est donc
LES COLONNES D* HERCULE
présumable que, lorsque le roi voyageur, après avoir traversé le Caucase, se vit en présence de l'Océan du *
Nord, il crut avoir touché aux extrémités de la terre et voulut marquer de ce côté les bornes de son empire, en érigeant ces deux colonnes l .
Ces monuments furent détruits par les débordements ou par les tremblements de terre. Suivant une tradition arabe fort ancienne, Seth, fils d’Adam et vicaire de Dieu sur la terre, avait élevé, au pays de Ser, deux colonnes, l’une en pierre, l’autre en briques : celle-ci fut renversée par le déluge 2 . Il est probable que les Grecs de Milet trouvèrent cette tradition lorsqu'ils vinrent s’établir au Bosphore cimmérien, et ils construisirent au cap d’Iénikalé un temple qu’ils dédièrent à l’Hercule pélasgique, type déifié de leurs ancêtres, et héritier de la gloire et des œuvres du dieu égyptien.
L'exemple donné par ce premier des dominateurs du monde fut imité par les plus grands des souverains asiatiques qui, depuis Ninus jusqu’à Timour, ont mis leur ambition à parcourir la plus grande étendue de pays et à réduire, par la force, le plus grand nombre d'hommes. Ce qui prouve que le but qu’ils se
l Avicnus, Ora mantùna, v. 825, 1381.
s D’Herbelot, Bibliot. orient .
proposaient fut surtout d’égaler le monarque égyptien, c'est qu’il est dit que plusieurs d'entr’eux portèrent leurs conquêtes jusqu’aux Colonnes d’Hercule. Mégasthènes, suivant Pline, raconte que Nabocodrosor, roi des Chaldéens, s'avança jusqu’à cette limite extrême. Il en dit autant de Téarco l’Ethiopien. M. de Rougé, par la lecture récente d’inscriptions hiéroglyphiques, a constaté que ce roi est le Tarhaka, fondateur de la dynastie éthiopienne en Egypte, qui porta ses armes victorieuses jusque dans la Libye et sur les frontières de. la Mésopotamie. Comme la Libye africaine fut de tout temps une des dépendances de l’Egypte du Nil, il y a lieu de penser que celle qui fut conquise par Tarhaka n’est autre que le Niphatc du Caucase. On comprend, dés lors, qu’il ait poussé jusqu’au Bosphore cimmérien pour visiter le lieu où s’élevaient les stèles plantées par son prédécesseur.
De même Darius, roi des Perses, lorsqu'il s’arrêta au Bosphore de Thrace, y fit dresser, sur les deux bords, des colonnes où les noms des peuples dont se composait son armée étaient gravés, sur l'une en lettres grecques, sur l’autre en caractères assyriens. Enfin, Alexandre le Grand, dont l'ambition suprême fut de marcher sur les traces de Bacchus-Osiris et d’aller aussi loin que lui, ayant été forcé par les
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murmures de son armée, de revenir sur ses pas après avoir atteint les bords de l’Hyphasis, dans l’Inde, y fit ériger douze autels de pierre qu’il consacra aux dieux par des sacrifices.