‹ L'océan des anciens et les peuples préhistoriquesChapitre 15 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES DIEUX. CABIRES

Ab Jove principium, disaient les anciens, tout commence à Jupiter; mais ce Jupiter n'est pas, il importe de bien s’en convaincre, le Zèus des Hellènes, vainqueur des Titans et roi des Olympiens. Yarron et Eusôbe prétendent que l’on pourrait compter jusqu’à trois cents dieux de ce nom. Les mythographes en mentionnent au moins seize, en admettant que les différents peuples, issus du rameau caucasien, aient parlé du môme Jupiter. Or, tout porte à croire que, sous ce nom, qui identifiait le monarque ou le pontife avec la planète la plus radieuse du firmament, régna une dynastie commençant parle Jupiter Ammon, qu’on adorait à Thèbes d’Egypte. « Les Scythes, dit Hérodote, honorent Jupiter, qu’ils nomment

Papæus , c’est-à-dire père dans toutes les langues,

Ils prétendent que la Scythie était autrefois un pays désert et que le premier homme qui y naquit, nommé Targitatis, était fils de Jupiter et d’une nymphe du‘ Borysthènes. Il eut trois fils, Lipoxaïs, Arpoxaïs et Colaxaïs, entre lesquels le pays fut partagé et de qui descendaient toutes les nations scythiques. Sous leur règne, il tomba du ciel, dans la Scythie, une charrue, un joug, une hache et une coupe d'or l 2 . »

Cette fable indique, il semble, assez clairement la venue du nome céleste de Jupiter Ammon, son union avec les femmes du pays et les notions agricoles et industrielles dont les Scythes furent redevables à la tribu céleste.

Les Scythes se vantaient de leur origine. Idanthyrsc, poursuivi par Darius, roi des Perses, et sommé de se rendre, lui répond que Jupiter est un de scs ancêtres, et que Ilestia avait été reine des Scythes 9 .

Les Scythes du Pont-Euxin adoraient aussi d'autres planètes. Mars parait avoir été leur astre particulier, puisqu'ils n'élevaient de temples et d’autels

qu’à lui seul. Ils le représentaient par un vieux glaive

1 Hérod., 1. IV, 59, 5.

2 Ilérod., 1. IV, 127.

LES DIEUX CABIilES.

en fer planté au sommet d une immense pyramide d'arbres coupes, et ils lui sacrifiaient des chevaux et des victimes humaines. Ce culte et cet usage révèlent le lien d'origine qui unissait les nations germaniques aux Scythes de la Tauride. Les Hermunduros, confédération de peuples qui remplissait le centre de l’Europe, depuis l’Euxin jusqu’à la Baltique, adoraient Mars et lui immolaient leurs prisonniers. La même coutume existait chez les Huns L A Rome, selon Varron, une pique plantée en terre représentait le dieu Mavors ou Mars.

Les Scythes de la Tauride appelaient la terre Apia, mère, et il est bien curieux que ce soit précisément ce nom qui, le premier, fut donné au Péloponèsc. Ils nommaient le soleil Souros, comme les autres peuples d’Asie, Hor, Our , Souri/a. Vénus Uranie portait, chez eux, le nom d ' Artimpata, appellation qui offre un rapport marqué avec l'Artémis dorienne 1 2 . On sait que Diane, Vénus, Minerve, sont trois formes de la lune. Or, la Tauride fut sous la protection spéciale de cet astre et sous celle de l'étoile, sa fidèle compagne, qui s'appela Vcsper, le soir, et Lucifer, le matin.

1 Ammien Marcellin, t. XXXI.

2 Pata, guerrier en cophte ancien, Artimpata, Diane ou Vénus guerrière.

Vénus, en grec, s’appelait phospftoros , et c’est sûrement de ce terme que procède le mot Bosphore, dénaturé par les mythographes pour expliquer l’enlèvement d’Europe par Jupiter transformé en taureau, ou, comme le suppose Eschyle, pour rappeler le passage d’Io, changée en vache par la colère de Junon.

La fable, au surplus, ne fait pas erreur en plaçant dans cette région un peuple du Taureau. Nonnus nous explique son origine dans ces vers : « Lorsquo Bacchus rentra dans ses foyers, Astérius, au lieu de le suivre, s’établit dans la froide contrée voisine du Phase. Là, près du golfe des Massagètes, il habite au-dessous des genoux neigeux du Taureau céleste auteur de sa race, car il préfère à son pays la Scythie L »

Ce symbole des pasteurs libyens du Caucase, apporté par eux de Memphis où l’on adorait le taureau Apis, accompagna leurs descendants en Asie et en Europe. On disait que le chef pélasge, OEnotrus, passa de Grèce en Italie, guidé par un taureau. Les taureaux à tête humaine des palais de Ninivc marquent l’origine libyenne des Assyriens. Les mythographes racontent, en effet, que Bèlus, leur père, était fils de Jupiter et de la nymphe Libya 2 .

1 Dionysiaca, 1. XL. — 3 Diodore, liv* II.

LES DIEUX CABIRES

Un symbolisme sidéral très-impo riant, rangeait les races du Nord et du Midi en deux classes très-distinctes : les peuples du jour et de la nuit, les premiers sous le gouvernement du soleil, les seconds sous celui de la lune. La haute chaîne du Niphate, qui termine le Caucase au septentrion, semble avoir été primitivement la ligne de démarcation entre les Scythes de la lune et les Ethiopiens du soleil, ligne qui ne tarda pas à être franchie par les alliances et les conquêtes. Toutefois, chaque race, malgré ses immixtions avec la branche opposée, n’en resta pas moins fidèle à ce classement originel, bien des siècles après avoir quitté son pays natal.

Les provinces asiatiques qui obéissaient à l’autorité des Pharaons, se trouvaient, en général, beaucoup trop éloignées de la métropole pour être, de là dirigées avec promptitude et discernement. Il semble donc que, dès les premiers temps, il ait été pourvu à cette nécessité par l’établissement d’un vice-roi. C’est lui que les prêtres égyptiens, dans leur langage figuré, appellent Horus, fils d’Osiris et d’Isis. Isis, à tête de vache, aux cornes en croissant, est la mère du symbolisme compliqué qui se l’apporte à la lune. Horus , qui fut probablement choisi d’ordinaire parmi les princes asiatiques, fut le vicaire du roi des rois, le roi-soleil d’Asie, comme l’indique, du

reste, son nom qui appartient aux idiomes asiatiques.

La résidence d’Horus fut vraisemblablement la Ghaldée, appelée le pays d’Our ou de Hor. Ce titre embrassait à l’origine la Colchide, aujourd’hui Gouriel, la Géorgie que baigne le fleuve Kour, puis l’Arménie et le pays de Sour, la Syrie. Nous trouvons dans le Syncclle une preuve directe de ce que nous avançons : cet auteur répète, d’après Bérose, que le premier des dix rois chaldéens, qui régnèrent avant le déluge, s'appelait Alorus. Al est ici simplement la qualification de saint ajoutée au nom du souverain. Ce roi passait pour avoir été le fondateur de Babylone.

Les attributs hiéroglyphiques d'Horus indiquent ses fonctions et le rôle politique qui lui fut assigné : « Les yeux d’Horus, dit M. de Rougé, sont multipliés à l’infini et on y attachait un symbolisme très-étendu : l’œil droit se rapportait au soleil et l’œil gauche à la lune L » Ce qui no peut, il semble, s’expliquer autrement que par la surveillance que le régent d’Asie était tenu d’exercer sur les deux familles de peuples dont se composait son empire.

La science est parvenue, par la lecture des inscrip-

1 M. de Rougé, Notice sur les monum., elc., p. 122.

LES DIEUX CAD l U ES.

fions et des rituels, à recomposer une théogonie égyptienne. Elle diffère peu de celle transmise par Manéthon. Toutefois, l’ordre des généalogies divines n’est pas partout le meme. A Memphis, dont l’antiquité l’emporte sur celle des autres cités et qui paraît avoir été le point de départ du culte, l’engendrement initial se composait de quatre êtres primitifs : Kneph, Neith, Sevek et Pascht, deux masculins et deux féminins qui s’unissent et enfantent les huit grands dieux ou Cabires dont Phtah est le principal.

Kneph, selon Porphyre, est représenté avec un visage d’un teint foncé et peint en bleu. Il tient en main le fouet et le sceptre des rois et porte sur la tête l’aigrette de plumes - 1 * . C’est le même que Knouphis ou Knoum que l’on considère comme une des formes d’Ammon, générateur des dieux et des hommes.

Kneph est parfois représenté modelant une figure humaine sur un tour à potier 9 .

Lorsqu’on examine de près la théogonie égyptienne, on s’aperçoit qu’elle dut avoir principalement pour objet de consacrer le fait de la conjonction primitive des races. Les dieux sont avant tout des types généalogiques. La déesse Pascht est désignée

1 Eusèbe, Præpar. evangelica.

S? M. de Rougé, Notice déjà citée, passim.

sur les tombes royales de Thèbes comme la mère de la racé asiatique, et elle porte le titre de grande chérie de Phtah. Or, celui-ci passait pour le plus ancien des dieux d’Egypte et Ra, père de la nation égyptienne, avait été, disait-on à Memphis, engendré par lui. Néanmoins, l’opinion la plus commune était que Ra s’était engendré lui-même, ce qui veut dire que le peuple du Nil tenait à se considérer comme le premier-né de l’humanité, mais que la croyance, en Asie, penchait du côté de Phtah. Justin hésité, en effet, à se prononcer sur la question do l'antériorité des Egyptiens sur les Scythes, et il admet que les deux races aient existé concurremment de tout temps L Si nous ne nous trompons, la théogonie que nous venons d’exposer, exprime symboliquement l’union des races africaine et asiatique. Sev ou Seb, le Saturne des Grecs, caractérise les Libyens et les Ethiopiens, Pascht et Neith, Diane et Minerve, les familles scythes qui s’allièrent avec eux. Ces divinités initiales engendrent les Cabires qui furent d’abord au nombre de trois, puis de six. Ils avaient pour chef Phtah, auquel correspondent l’Hephaïstos des Grecs, le Vulcain des Latins, ainsi que les Patœques ou Pénates des Phéniciens.

1 Just. historiæ, 1. JII. e. 1.

LES DIEUX CAB IRES

Les formes grossières et quelque peu barbares des rites cabiriques* le caractère industriel qui en fait le fond et qu’on entourait de mystères, révèlent les débuts d’une société peu avancée dans les arts et naïve encore. Ainsi, les Gabires, plus anciens quo les Olympiens, nous apparaissent comme les chefs principaux des tribus vassales de l’Egypte, gouvernant chacun une province, sous l’autorité supérieure de Horus, vice-roi d’Asie.

L’extrême petitesse de la stature attribuée au dieu Phtah, aux Patœques phéniciens et aux Gabires en général, conduit à penser que les colons égyptiens firent d’abord alliance avec la race diminutive que nous appelons aujourd’hui Finnoise et Laponne, et qui, suivant la tradition, vivait alors près de la mer Noire. Sa faiblesse physique rendit sa soumission facile, et les souverains de l'Egypte l’employèrent à extraire de la terre les métaux précieux. En effet, les légendes primitives des Finns ont rapport exclusivement à la \ métallurgie l .

Plus tard, les Cabires furent pris parmi les tribus scythes et devinrent, à leur tour, l’objet des hommages de leurs peuples. Les outils, qu’on mettait aux mains de leurs images , marquaient le caractère

I Kalewala, trad.par Léouzon le Due.

constructeur de ces dieux secondaires et la fonction particulière dont ils étaient chargés de l’exploitation des mines. Mais ils avaient, en outre, une mission de surveillance, et ils gardaient la frontière de l’empire asiatique des rois égyptiens contre les incursions des peuplades sauvages qui ne reconnaissaient point leur autorité. C’est ce double caractère qu’il importe de faire ressortir dans l’étude que nous allons faire de ces dieux primitifs.

La qualification uniforme des dieux gardiens qui fut attribuée aux Cabires, était, sans doute, la traduction du titre hiéroglyphique kah-ous, kousch, par lequel furent désignés les Ethiopiens établis dans les villes frontières de l’empire d’Osiris.

On a cherché, dans divers langages, le sens du mot cabire : Schelling, dans l’hébreu, trouve chaberim, dieux associés, Bochart, dans l’arabe, cabir, puissant, d’autres, dans le persan, gabirim, hommes forts. Ces étymologies sont insuffisantes, puisqu’elles sont puisées dans des idiomes qui n’étaient pas encore formés lorsque les Cabires régnaient. Il faut donc recourir ii une langue plus ancienne. Cette appellation se compose, croyons-nous, de al ou kab, père ou

LES DIEUX CA.BIRES

chef, et de ir, vigilant en chaldéen, évidemment dérivé de Thiéroglyphique iri, œil ouvert. Gabire signifie donc proprement : chef surveillant ou gardien.

Il fut un temps où une grande partie du territoire d'Asie était découpée par un vaste réseau de murailles contenant, dans leurs enceintes, non-seulement de grandes cités, mais des villages, dos vergers, dos champs cultivés, enfin des pays entiers; on peut s’en faire encore une idée par la grande muraille de la Chine, dernier vestige du système défensif des premiers âges. Ces immenses constructions furent; au début, l’œuvre du génie égyptien. Les Grecs attribuaient à Sésostris un rempart qui s’étendait de Pélusc à Suez, barrant l’isthme dans toute sa largeur, h peu près sur la ligne du canal pratiqué de nos jours. Les colonies coushites d'Asie jugèrent prudent de se retrancher derrière de fortes murailles, et les peuples nouveaux, à mesure qu'ils formaient des établis-

sements, s’empressaient de se fortifier de læ même façon. Les constructions pélasgiques de Grèce, d'Asie-Mineuro et d'Italie, formées de blocs irréguliers, joints sans ciment avec une merveilleuse précision, furent le point culminant de cet effort.

La Transoxiane se partageait en plusieurs enceintes. Indépendamment de la frontière de Bacchus,

qui partait de là Caspienne pour se prolonger entre le Jaxartes et l’Oxus, la Soghdiane et la Baetriane avaient leurs murailles spéciales. Xénophon fait mention du grand mur de la Médie qui avait cinquante pieds de haut et soixante parasanges de longueur. Le Caucase était également coupé par plusieurs lignes de fortifications. Il y avait le grand mur qui séparait la Colchide des Abases que les Romains, bons juges en telle matière, appelaient munis validus. Un autre, situé à l’entrée de la steppe, avait pour but d’arrêter les incursions des Scythes du Tanaïs ; il s’étendait sur toute la ligne du nord-ouest à l’est, doublant la défense naturelle formée par les grands cours d’eau du Kouban et du Terek. Ce fut ce rempart que les Libyens, logés dans les cavernes du Niphate , étaient sans doute chargés de garder.

Les Russes, lorsqu’ils assiégeaient le Caucase que ses cimes inabordables et ses précipices à pic ont fait surnommer YAlbordj la forteresse, ont occupé la même ligne dans un but inverse. Leurs postes,

I II est intéressant, pour signaler la communauté originelle des idiomes, de remarquer que bordj, à la fois persan et arabe, est identique au borg, burg gothique et au purgos grec. De même, gard , dans la langue erse, correspond à karth , en phénicien, forteresse.

LES DIEUX CABIRES

dont plusieurs sont des bourgs importants, ont dû prendre les mêmes positions qu’avaient tenues jadis les Coushites. Ils s’étendent de la mer d’Azof aux portes de Derbend, situées dans un défilé riverain de la Caspienne. Là, gardée par un fort, il y eut, dès une époque immémoriale, une porte de fer. Suivant la tradition arabe, le puissant roi Dhoul Carnaïn, le chef à la Corne, tandis qu’il parcourait l'univers, fit construire Derbend pour empêcher Gog et Magog de pénétrer dans le monde l .

Une porte s’ouvrait dans le rempart de la Bactriane et une autre en Médie ; celle-ci s’appelait Pylæ Caspiæ. La porte deDorbend, qui existe toujours, fut la plus célèbre. Les empires du sud ont été, de tout temps, intéressés à sa conservation. Sur les pierres du fort, sont gravés des caractères cunéiformes, de ceux que les Arméniens nomment cousari.

En lisant l’Avesta on s’aperçoit que les pères de la nation iranienne ont dû résider longtemps aux bords de l’Araxe, dans la région appelée aujourd'hui Azerbidjan et Ghilan. Il setnble que le véritable théâtre des combats entre ürmuzd et Ahriman ait été le Caucase méridional. Près de la passe de Derbend, veillaient les Darvands, noirs génies, gardiens de la porte»

l De Parseval, Arabes sous l'Islamisme, t. I.

auxquels les Amschaspands livraient sans cesse bataille 1 .

Phtah, le dieu nain de Memphis est un Cabirc ; il tient dans scs mains le marteau et l’équerre. Son nom, comme le similaire hébreu, signifie, en hiéroglyphique, celui qui ouvre 2 . Phtah n’a rien de la race égyptienne et représente sans doute une famille asiatique. Vassal des régents de la Colchide, il veillait à la porte du Nord.

Héphaïstos ou Vulcain correspond au Phtah memphitique. Les mythographes racontent que Vulcain ayant épousé la nymphe Cabira, fille de Protée, le dieu-poisson, qu’on disait égyptien d’origine, engendra les six Cabires; Strabon les appelle les ministres d'Hécate, et l’épithète Anaktes leur était attribuée.

Les poèmes de l'Inde font fréquemment mention des huit Lokapala, dieux gardiens, qui veillent à la conservation de l’empire de Vischnou. Ils sont beaux et puissants, toujours prêts il défendre les hommes contre les Dityas malfaisants qui les persécutent. Le joli poème de Nala les montre réunis en conseil pour délibérer à qui appartiendra une jeune princesse d'une beauté incomparable. Chacun d’eux est disposé às’ap-

1 Derbend, en turc, corps de garde.

3 M. de Rouge, Notice déjà ciléo, p. 108.

LES DIEUX CAB IRES

proprier cette merveille, lorsqu’ils apprennent que le

prince Nala en est épris. Nala est presque aussi beau

qu’un dieu. Les Lokapala s’inclinent devant son mérite et conviennent d’unir les deüxjeunes gens.

Les images des Cabires ont habituellement une clé h la main. L’on s’est souvent demandé ce que signifie un instrument bizarre que tous les Pharaons, tiennent à la main, ainsi que les dieux, et que l’on est convenu d’appeler une croix misée. Ce pourrait être une clé, emblème de la fonction de gardien des portes du monde égyptien. Rien, en effet, n’indique mieux le maître que d'avoir les clés de la maison.

Après Hephaïstos, les principaux Cabires furent Déméter ou Cérès, Perséphone ou Proserpine, Hadès ou Pluton L Ils commandaient sur toute la ligne

du Nord. Yulcain régnait sur les Libyens des monts

Riphées, Pluton sur lesKhemiri ou Cimmériens, Kérès sur les Scythes de la Chersonnôse. Il y avait trois Cabires hommes et trois femmes, en d’autres termes, trois chefs éthiopiens et trois reines scythes.

Le costume des Cabires, dans les effigies qui les représentent, révèle un pays froid ou au moins tempéré. Ils ont les larges braies, la blouse serrée au corps par le ceinturon de cuir que les Gaulois et les

I Hérod,, III, 37. - Slrab., X, 472.

20ti LES PEUPLES PRÉHISTORIQUES.

Germains ont conservées, ainsi que le bonnet phrygien commun aux Perses et aux Celtes qui l’appelaient feltr, d’où le vieux mot feutre. Ce bonnet, habituellement en peau, est en laine chez les habitants du midi de la France, chez ceux des Pyrénées et de la Sardaigne ; c’est un héritage commun des Pélasges. Les caprices de la mode échouent contre l'immutabilité de ces signes nationaux. De temps immémorial, les Frisonnes portent un bonnet élégant où s’enroulent sur les tempes les cornes d’or du bélier d’Ammon.

Hécate, personnification coushite de l’Isis égyptienne et de la Diane taurique, figurait au premier rang des Cabires. Diodore raconte que ce fut le nom d’une reine de Colchide, fameuse par sa science dans la magie et qui fut mère de Circé et de Médée. Elle apparut à Jasou avec une tête de cheval sur l’épaule droite, une tête de chien sur l’épaule gauche, ayant au milieu celle d'un lion, tenant à chaque main une épée L Ces attributs étaient ceux des différentes peuplades réunies dans le Caucase et qui reconnaissaient la lune pour leur patronne. Hécate figurait devant la porte des maisons, couronnée de chêne, les bras enlacés de serpents, tenant en se3 mains une

1 Orph., Ary., 973.

LES DIEUX CAB 1RES

clé, une lance et des cordes. Ainsi représentée, on l’appeluit Phylax, gardienne. Orphée donne à Diane le surnom de kleisin , qui terme l .

Le dieu Pan, le plus ancien des Cabires, gardait les limites des champs. Hermès ou Mercure était placé en sentinelle aux coins des routes et des carrefours. On le nommait ulors enodios, qui barre le chemin. Chez les Pélasges italiens, le premier dieu gardien fut Janus: « 11 tient à la main, dit Macrobe, une clé et une verge, parce qu'il préside à la porte et surveille le passage s . » Janus, suivant M. Preller, est le dieu qui préside à toute entrée, à toute sortie, à tout commencement. Tout le symbolisme de Janus ou Hian 3 dérive de cette fonction 4 . Les deux faces qu’on lui prêtait indiquaient qu’il devait voir devant et derrière à la fois. On le Ht même quadnfrons, c’est-à-dire regardant les quatre points de l’horizon, pareil aux quatre anges gardiens des Perses, dont l’un veille au nord, l’autre au sud et les deux autres à l’est et à l’ouest.

L’une des faces de Janus parfois est blanche et l’autre noire, ce qui a fait supposer qu’il futlaperson-

1 Orph., tlymn., 23.

2 Macrobe, Saturmlia.

3 Preiler, Dieux de fane. Rome. ■

* Hians, qui ouvre.

nification de l’année composée de jours el de nuits. On a pu l’interpréter ainsi aux temps modernes de Rome, lorsque le sens des symboles s'était perdu ; mais le Janus primitif eut certainement un tout autre caractère, et sa double couleur a dû figurer celle des deux chefs, éthiopien et scythe, qui régnaient sur la contrée où la race pélasgique prit naissance l .

On disait que Janus était Scythe d’origine et qu’aidé des conseils de Saturne, il fit passer son peuple de la vie sauvage à la vie policée. Au surplus, Macrobe nous révèle l'influence égyptienne par le symbole qui caractérisait Janus chez les Phéniciens : c’était, dit-il, un serpent posé en rond et se mordant le bout de la queue. On reconnaît le Kneph ou Knouphis; symbole d’Ammon et le plus révéré des signes hiératiques de la vieille Egypte.

Anubis, le seul dieu primitif qui figure sur les tombes de Sakkarah, a tous les traits d’un dieu gardien. Il caractérise, croyons-nous, le peuple noir, docile et laborieux, que les colons d’Asie employèrent aux travaux des mines. En Egypte, son image était

l La remarque paraîtra peut-être un peu minutieuse, mais, au point de vue des origines des langages, il est curieux de noter que, de même qu’au Phtah égyptien correspond le mot

hébreu, ouvrir, à Pan correspond pandere, qui a le même sens. A Rome, la porte Pandana restait toujours ouverte.

LES DIEUX CABIRES

aussi placée sur les portes, tenant une clé à la main ; sa tête est souvent remplacée par celle du chacal, symbole du désert, ou par celle d’un chien, emblème de vigilance. Les anciens l'appelaient latrator Anubis.

Acusilaüs d’Argos comptait, trois Cabires , dont les principaux furent Héphœstos et Camillus. Ce dernier est le même qu'Hermôs. On nommait ainsi, chez les Romains, les adolescents attachés au service du flamine de Jupiter. Pacuvius qualifie Médéc de Camille des dieux. Par un atavisme du langage, plus fréquent qu’on n’imagine, cette qualification sacerdotale s'est conservée dans le nom du vaillant Schamil, qui, en succombant, dans sa lutte contre l'empire moscovite, a été, de nos jours, le dernier Cabire du Caucase.

Les Dioscures, Castor et Pollux, figurent aussi au nombre des Cabires. Ce qui, du reste, indique clairement qu’il s'agissait de chefs secondaires administrant les tribus , sous l’autorité d'un chef suprême , c'est que les mythographcs les classent beaucoup moins parmi les dieux que parmi les daïmonos ou génies. Une glose de Photius les assimile aux Titans, qui furent, en effet, les Cabires éthiopiens sous le règne de Saturne.

Le culte des Cabires fut apporté dans l’Asie-Mineure et en Grèce parles Curètes et les Corybantes,

prêtres armés de Rhéa qui vinrent, ditStrabon, de la Golchide et de la Bactriane l . Leurs principaux établissements furent Lemnos, fameuse par ses forges, où ^fabriquaient les armes recherchées parles chefs des clans hellènes. On y voyait, sur une hauteur, le temple circulaire des Gabires caché sous son voile rouge. C’est là, suivant la fable, que Vulcain avait été exilé par Jupiter.

Samothrace, appelée d’abord Mélite, comme plus tardde fut Malte, produisait du fer et, dès un temps fort reculé, on y fabriquait des anneaux magiques et des talismans dont il se faisait un commerce considérable. Là s’accomplissaient des mystères fameux auxquels la plupart des héros voulurent être initiés. C’était alors la forme de la science et l’on ne pouvait s’instruire que parce moyen. Le prêtre initiateur ceignait l’adepte d’une ceinture de pourpre qu’il gardait toute sa vie. Les Dioscures. sont vêtus d'une chlamyde de pourpre. Le rouge fut, nous l’avons dit, la couleur caractéristique des peuples coushites. Hérodote a remarqué que les Ethiopiens du Caucase, qui passèrent la revue de Xerxès, avaient le corps peinl mi-partie de blanc et de rouge 2 , rappelant ainsi

1 Strab., 1. X. 472.

2 Hérod., 1. VII. 69.

LES DIEUX CABIRES

les deux races dont l’union les avait engendrés. La pourpre, si bien travaillée par les Tyriens et qui fut chez les Romains la couleur consulaire, devait peutêtre cette préférence à une assignation originelle.

Le culte cabirique qui, croit-on, passa d'Italie dans les Gaules, y trouva sans doute des éléments propres à favoriser son développement, car on en rencontre les vestiges à une époque très-ancienne. Ce culte se compliquait d’une histoire de meurtre. Un des Gabires, Camilus ou Casmilus, avait été assassiné par ses frères. En Macédoine et h Thessalonique, on invoquait les Gabires avec les mains teintes du sang des victimes.

L'on célébrait aussi la fête d’une Cérès Gabire, amante de Jasion, le dieu-serpent, venu de l’île des Curètes. Encore une des mille formes du mythe de l'union de la race blonde avec les Ethiopiens. Les rites cabiriques se rattachaient, par Hadès, à ceux des enfers. M. Guigniaut a remarqué que le rouge était la couleur des puissances telluriques et des divinités de la mort chez les Egyptiens, à Messèneet à Sparte.

La haute importance que les Cabires attachaient aux travaux métallurgiques est attestée par le marteau, les tenailles et l’équerre, dont leurs images sont habituellement accompagnées. Dans ce caractère, ils sont les chefs et les ancêtres des Gorybantes, des

Dactyles, des Gurètes, des Telchines qui enseignèrent aux populations asiatiques l'art d'exploiter les métaux.

Si Ton interroge les origines sémitiques, on s’aperçoit que, sous l’empreinte religieuse dont les a marquées le monothéisme, la tradition générale est conforme à celle des autres peuples d'Asie. Les auteurs chrétiens, aussi bien que les musulmans, les rabbins et les gnostiques, s’accordent pour reconnaître l’existence, aux temps primitifs, d’ être s supérieurs à qui l’Eternel confia la surveillance de la terre. On les appelait Anges, c’est-à-dire envoyés el Fgrégores ou gardiens. Les Septante et les Pères de l'Eglise traduisent ce mot par vigil, insomnis, ce qui correspond par le sens à iri, l’œil ouvert des hiéroglyphes. Clément d’Alexandrie affirme que le Très-Haut, avant divisé la terre entre les peuples, plaça les anges Egrégores dans les villes pour y commander et les garder.

La tradition n’est pas moins curieuse à étudier dans les légendes des Celtes et des Scandinaves, double rameau de l’arbre scythique. D'après les Triades gaéliques, les Celtes, Cambriens et Bretons eurent pour père un grand chef du nom de Hoël, qui vivait au bord d’un lac. Sa femme était la déesse Céridwen, l’Isis celtique; il eut d’elle un fils nommé Avaghdku, c’est-à-dire le noir. Hoël, qui offre dans

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son nom le mémo radical que le Cœlus latin, est qualifié de seigneur de Dyved, gardien de la porte de Godo (god y dieu) L Il est décrit tenant à la main un sceptre et une clé, et son fils est surnommé Cadi'aith , la loi de l’enceinte. .

Les beaux travaux ethnographiques de M. Amédée Thierry ont jeté une vive lumière sur les origines des peuples celtiques, et il n'hésite pas à donner à plusieurs de leurs familles le littoral de l’Euxin pour berceau. Leur identité avec la famille gétique, qui peuplait cette région depuis le Danube jusqu’à la Caspienne, est incontestable.

En effet, au temps d’Hérodote, plusieurs nations du nord de l’Euxin portaient ce nom de Gètes qu’il faut prononcer Ghètes. Les Tyrigètes, les Thursagètes, les Massagètes ou grands Gètes appartenaient évidemment à cette puissante famille scythique désignée, sur les monuments égyptiens, par le nom de Khéta (peut-être du cophte het, arbre, la race de l’arbre). Cette appellation tient une place importante dans les inscriptions où sont racontées les guerres des Egyptiens en Asie. Si l’on cherche le terme correspondant dans les langues du Nord, on s'aperçoit, tout d’abord que gœt, gœttir , signifie gardien, surveillant.

1 Davies, Mythol. of Drvids, 1. 1, 200.

Le radical de ce terme paraît être gad, gadir, qu’on retrouve en phénicien avec le sens de passage étroit, défilé. L’anglais gâte, porte, grille, ainsi que le mot français guet, guetteur, en sont des dérivés l .

Dans l’Edda, la défense d’Asgard, la ville des Ases,

était confiée à Thor, surnommé le géant gardien, gy giargœttir. C’est de là qu'il repousse les attaques des Jotuns. Ceux-ci, race distincte des Ases, sont noirs, savants en toutes choses et puissants comme les dieux. Leurs femmes sont d'habiles magiciennes. Elles composent des poisons qui donnent la mort et savent aussi des remèdes qui guérissent. Jotunheim est séparé du monde des hommes par une haute muraille. Ses habitants vivent dans des grottes, possèdent d'immenses troupeaux et de grands chiens qu’ils ornent de colliers d’or. On ne peut mieux décrire la Golchide, la terre de l’or, le séjour des Libyens, la patrie de Médée et de Circé.

La forme pâla (pà en sanscrit, tueri, custodire) s'as-

simila au cophte ancien, bal, exprimé hiéroglyphique-

1 Le môme terme se dit jetta chez les Cattes, jutton en lapon, jettina en suédois, jœtta en danois. — Pal las, Yoy. aux ■gouvern. mérid. de la Russie, t. II, 131. -- Dubois «le Montpéreux, Voy. autour du Caucase , t. V, 90. — Solin, c. xxm. — Avienus, v. 740, 406.— Edda Sœmunda, t. II, 383: t.IIL— Strab., 1. XI.

LES DIEUX CAB IRES

ment par les yeux ouverts. Balhor personnifie les yeux d’Horus, Horus vigilant. Bail est le nom du seigneur des géants Asouras dans les poëmes de l’Inde. Le Baal phénicien se rattache, sans doute, au môme ordre d'idées. Les Pélasges prononçaient bel d’où a découlé vêla en espagnol, veilleur, sentinelle.

Les deux groupes aryen et sémitique offrent souvent, dans leurs vocabulaires, des radicaux témoignant d’emprunts mutuels et attestant une éducation commune sous les mômes maîtres. Il n’y a donc rien de surprenant à retrouver, conservées sans altération daps le latin, ces syllabes hiéroglyphiques custo, gardien du monde. Il s'agit, bien entendu, de l'empire égyptien qui, à l’origine, embrassait le monde connu. Cette locution fut môme usitée fort tard; puisque nous lisons dans Clément d'Alexandrie : Per Ægyptum allegorice significatur mundus L

L’un des titres les plus usités dans les inscriptions des Pharaons est celui de man, men> signifiant celui qui est établi, le régent, le stabiliteur, pour employer le terme expressif des égyptologues. Or, c’est, cette môme syllabe qui sert à dénommer les patriarches fondateurs des sociétés antiques : Ménès en Égypte, Manou dans l’Inde, Mannus chez les Phry-

1 Glém. Alex., Stromata.

giens et chez les Germains, Menu en Chine, Minos

parmi les Grecs ; c'est partout la meme qualification, men-ous, le régent, le chef gardien, celui qui mène.

L’on voit, en résumé, que la première partie de l'existence des sociétés d’Asie gravitait autour de cette fonction de gardien du monde, lorsque Libyens, Phéniciens, Scythes Iraniens, Celtes, Scandinaves et Pélasges, n’étaient encore que des tribus de pêcheurs, de cavaliers nomades ou de' patres montagnards, vivant sous la domination d’un régent, vicaire du roisoleil d’Égypte.

LA RÉGION DK lfOR.

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