L’ÉRÈBE EX LE TARTAHE
Il nous reste à parler maintenant d’une région surnaturelle et célèbre dans les écrits des anciens, dont les descriptions sont cependant empreintes d'une telle réalité, qu’on se demande si, au lieu d’être sortie, comme on le suppose, de l’imagination des mythographes et des poètes, il ne s’est pas trouvé quelque part sur la terre une localité qui a pu donner lieu à la mise en scène de ce mythe étrange et solennel qu’on appelle les Enfers? Cette localité existe, en effet, en partie modifiée par l’eau et le feu qui n’ont cessé de remuer cette contrée, mais facilement rein
314 LES PEUPLES PRÉH1ST0IUQUES.
connaissable, lorsqu’on suit les indications de la tradition.
Au pied des contreforts du Caucase septentrional, de ces sommets majestueux que l’antiquité nommait Riphées ou Niphates, coule un grand fleuve, l’Hypanis des anciens, le Kophen des écrivains byzantins, le Kouban ou Vardan des modernes L Grossi par plusieurs affluents qui se précipitent des hautes vallées, ce fleuve traverse lentement la plaine, à travers les roseaux et les saules, se dirigeant vers l’ouest. Arrivé h l’extrémité de l’éperon du Caucase, il se divise devant un delta et se jette dans la mer Noire par une bouche principale, le Boghaz, et, par un second bras, le Protok, tombe dans la mer d’Azof. Le delta, formé d’une terre de quinze à vingt lieues de long, est lui-même découpé par un lac intérieur et une baie par laquelle une troisième embouchure conduisait autrefois le fleuve au Bosphore. Cette terre, aujourd’hui la péninsule de Taman, représente, en y comprenant la mer marécageuse qui l’entoure, le Palus Méotide des anciens.
M. Dubois do Montpéreux, qui n’est point seulement un voyageur intéressant, mais encore un géologue perspicace, a fort bien défini la constitution
1 Ménandre. — O Poloeki, Voyaye au Caucase, t. I, p. 218.
l’ékèbe et le tartare.
originelle de cette région l . Elle fut d’abord formée de quatre petites îles, groupées à la surface par une projection du volcan qui couve encore au fond de la mer, et que les alluvions du fleuve ont graduellement réunies entr’elles et au continent. Ce travail se continue toujours, puisqu’au siècle dernier on pouvait encore, en passant du Boghaz au Protok, communiquer de la mer Noire à la mer d’Azof. Au surplus, les bas-fonds fangeux font aisément reconnaitre les bras par lesquels le fleuve communiquait jadis avec les deux mers et le Bosphore.
Taman, la plus grande de ces îles, est au Midi. Pline la nomme Eioné, mais son appellation la plus générale est Sindica , File des Sindes : « De 1 antique ville d’Akhaïa (côte d’Abasie), dit Amen, au port sindique, on compte 330 stades. Là était autrefois la résidence des rois sindes z . »
Strabon nous a transmis une description intéressante du Palus Méotide : « En suivant le rivage, à partir du Tanaïs (par la côte orientale de la mer d’Azof),
on trouve, à 800 stades, le fleuve grand Rhombitès
(c’est aujourd’hui le golfe de Temrouk, ancienne embouchure septentrionale du Kouban). Tout le pays
1 Voyage autour du Caucase , t. V.
s Hérod.* t. IV, 23. — Aman., peripl. Eux.
310 LUS PEUPLES PHÉHISTOHIQUES.
est occupé par les Méotes agriculteurs. Plus loin, sont le petit Rhombitès, Tyrambé et le fleuve Antikitès (lies de Temrouk, de Pérésip, avec les bras de mer qui les divisent). Ensuite, on trouve le bourg Cimméricn d’où partent les navires pour entrerdans le Palus. Ce fut jadis une grande cité dans une péninsule dont les habitants fermaient l’isthme par un retranchement et un fossé. Les Cimmériens furent pendant un temps les maîtres du Bosphore. Les Scythes les expulsèrent et furent, à leur tour, chassés par les Grecs, qui fondèrent Panticapée et les autres villes du Bosphore. A 20 stades plus bas, est le bourg Achilléum. Là est le détroit du Palus, qui n’a guère que 20 stades de largeur. Au fond du lac Corocondamite (baie de Taman), on trouve Phanagorie, ville imporlante, Kepos, Hermonassa, Apaturos consacré à Vénus. Sur la droite, dans la Sindique, sont les cités Gorghippia et Aborax l . »
Bien qu’on attribue aux Grecs de Milet la construction des nombreuses cités de cette contrée, il y a tout lieu de penser qu’ils trouvèrent les restes de villes plus anciennes, qu'ils rebâtirent dans le goût hellénique. L’ile qui fait face à Taman, du côté du Nord, et qui n’a plus rien de remarquable que ses
1 Strab., 1. XI, 195.
l’erèbe et le tartare. 317
beaux pâturages, ses tombeaux milésiens et les pierres levées ou dolmens qu’on y remarque, s’appelle aujourd’hui Pontan, do plusieurs localités du nom de P/iont; ce terme se rapporte évidemment i\ l'ancienne dénomination Pont, qui désigna jadis un royaume dont les limites, d’abord fort étroites, varièrent considérablement, puisque, sous Hadrien, on comprenait sous ce titre huit provinces d’Asie. On trouve l’appellation Phont quatre à cinq fois sur le cap dlénikalé. Ce terme rappelle le peuple libyen, primitivement établi dans cette région *.
Mais l’appellation communément appliquée à ce pays fut Kimmérium, l’ile des Cimmériens, par laquelle, disait-on, on entrait aux Enfers.
Plutarque déclare positivement que les Cimbres (Kimri, KimeriJ, que combattit Marius, étaient frères d’origine des Cimmériens du Pont-Euxin, chez lesquels étaient situés les Enfers dont Homère a fait mention 1 2 . Une observation de César confirme cette opinion, lorsqu’il écrit que les Gaulois tenaient des druides la croyance que leur race avait été engendrée par Pluton 3 . Le nom de Hadès, par lequel on dési-
1 Scylax donne le nom de Pontium à une ville voisine des Colonnes d'Hercule.
2 Plularch., /n Mario. — Plin.,1. VI, c. vi.
3 Comment., 1. VI, 18.
gnait les Enfers, procède évidemment du môme radical que le phénicien Gadès, qui signifie porte, passage, el qui s’étendit du détroit des Colonnes au pays qui l'avoisinait. Les deux problèmes se résolvent donc réciproquement. D’ailleurs, la proximité des Enfers et de l'ile Erythie ou Tauride est attestée par ce fait que les troupeaux do Pluton y paissaient avec ceux de Géryon l .
Plutarque rapporte que les Enfers étaient divisés en quatre régions et, ce qui s’éloigne peu de l’état actuel, il ajoute que ces différentes parties peuvent. être réduites à trois, attendu que la première se rattache à la seconde, celle-ci il une autre et ainsi de suite 2 . Ces quatre régions sont l’Hadès, l’Erèbe, ’ le Tartare et les Champs-Elysées. Elles correspondent il quatre des îles Atlantiques : l’une, dit Proclus, appartient à Ammon, les trois autres sont le domaine de Pluton. Ce sont aujourd’hui les îles Fontan, Tatarskoé et Temrouk.
L'aspect funèbre et désolé de cette contrée s’accorde parfaitement, aujourd’hui encore, avec les descriptions des poêles : les Russes appellent pékla, enfers, ces petits volcans qui vomissent du naphte
1 Pnlœph., De Tricareno.
5 De Genio Socrat., p. 589.
l’érêbe et le tartare. 319
et de la vase brûlante, et les eaux des lagunes où surnage le pétrole, exhalent les vapeurs méphitiques, dont Homère entoure la demeure de Pluton. Un phénomène qui frappa l’imagination des Hellènes, et dont les poètes se sont emparés, subsiste encore et achèvera de démontrer combien leurs récits les plus merveilleux contiennent l’observation de la natuço. Homère remarque que les Cimmériens sont privés à jamais de la clarté du soleil, et tous les auteurs l’ont répété après lui. Orphée s’exprime ainsi : « Au levant, le mont Riphée les couvre de son ombre. Au sud, ils sont obscurcis par des vapeurs phlégrôennes qui s'échappent do la terre et qui les enveloppent comme d'un brouillard >. » Rien de plus juste que cette observation. Pallas, qui a exploré savamment le Caucase et la Crimée, remarque qu’en traversant, par un temps calme, le Bosphore cimmérien, la presqu’île de Taman paraît continuellement voilée par une vapeur semblable à un brouillard épais. « C’est la preuve indubitable, comme l’attestent d’ailleurs les nombreuses sources de pétrole de ce pays, qu’il existe à une grande profondeur, sous cette île, une couche de matières en combustion qui cause aussi l’extrême chaleur et
i Argonaut.. v. tlO:l. 1123, 1140.
l’humidité qu’on observe à la surface du sol L » *
Hésiode dit que l’Enfer est froid et Plutarque prétend que le dieu de l’Hadès accueillait les mânes dans une contrée lointaine située au Septentrion 2 . Orphée signale aussi le froid excessif qu’il fait aux Enfers :
Aureus et gelidis Akheron perlabitur oris.
Hérodote a remarqué que le Bosphore cimmérion gelait parfois tout entier en hiver. Lorsqu’on se rappelle cette ville de Kheron de laquelle la Chersonnôse a pris son nom, il est permis d’en conclure que l'Akhéron, fleuve infernal qu’il fallait traverser pour entrer dans l’empire de Pluton, n’est autre que le Bosphore, plus tard nommé ainsi de Phosphoros, nom grec de la planète qui était à la fois Vénus, l’étoile du soir, et Lucifer, l’étoile du matin.
Suivant Xénophon, Hercule pénétra dans l'Hadôs par la Péninsule Akherusia, située près d'Héracléo, ville du Pont. Ainsi que nous l’avons fak remarquer, Héracléum était cette localité située à l’extrémité du cap d’Iénikalé où s’élevaient les stèles d’IIercule. Les médailles d’Héraclée portaient en effet, gravée
l Voy. dans la Russie mérid., t. III.
•J Op.el Die., v. 113. — Qwest, rom., 2G6, 272.
L'ÉHfcBE ET LE TARTAKE.
sur leur revers, la victoire d’Hercule sur le chien Cei'bôre. Le héros traversa donc le détroit pour entrer dans le royaume des morts. La fable raconte que Neptune lui prêta, pour passer la mer, son gobelet, scyphios. Ce mot grec est, à coup sûr, un dérivé du terme scythique conservé dans les langues du Nord, skip, navire, d’où ship et esquif.
L’ile Cimmériennc fut l’Hadès proprement dit : il existe encore un petit port de Hada sur le Bosphore, en face de Kertch. Ce fut, sans doute, comme il l’est aujourd’hui, le point où l’on abordait. L’étendue de l’île est d’environ 30 kilomètres de l’est h l’ouest, mais elle fut autrefois couverte en grande partie par une cité considérable, la ville Kimméride d'Éphore, dont Pallas et M. Dubois de Montpéreux ont retrouvé, sous l’herbe, les fondations cyclopéennes. C’était la capitale du peuple noir, la résidence putride, supoevtsç, de Pluton Aïdonée. Avant d’y arriver, on rencontrait sur le rivage le fameux dogue ù trois têtes, Cerbère. Il veillait à la porte du palais, couché dans un antre, près du soupirail infernal appelé le Ténare qui n’est autre, sans doute, que l’entonnoir de cent pas de diamètre d’où se dégorgent incessamment dans la mer des flots de vase bouillante. Ce monstre, fils de Typhon et d’Echidna, autrement du serpent et de la vipère, rappelle un des symboles de la race
libyenne représentée, parmi les dieux ancêtres des Égyptiens, par le noir Anubis, à tête de chien, latrator Anubis; Echidna, sa mère, en s'unissant à l’Hercule pélasgique, donna le jour à la famille scythique h Orphée mentionne, en effet, un peuple Chidnæi parmi ceux du Palus Méolidc s . C’est, sans doute le souvenir de ces traditions qui a déterminé Pline h donner à l’îlc Cimmérienne le nom de Cerberion 1 2 3 .
Entre cette île et l’ile de Taman, s’étend une baie à moitié fermée, du côté du Bosphore, par un promontoire de bancs de sable et de récifs où les pêcheurs lartares vont tendre leurs filets et qu'on appelle langue d’Avernas; c’est ce fameux lac Averne que tous les récits placent auprès dos Cimmériens. En Grèce, comme en Italie, ces deux dénominations sont réunies constamment, partout où l’on a reproduit ou cru retrouver la topographie des Enfers 4 . Au temps de Strabon.l’ile des Cimmériens, aujourd’hui entièrement rattachée au reste de la péninsule, n’y tenait que par un isthme coupé par un fossé. Le bras du fleuve.
1 Hérod., 1. IV, 9.
2 Orph., Argonaut., v. 731.
3 Plia., ch. v : Cimmerios Cerberios Crates appellabat. — Eustath.. In Odyss., p. 1671.
4 Avernum pro loco Plutoni dicato putabant et Gimmenos ibi fuisse indicatum habitare, Strab., 1. V, p. 244.
l’érèbe et le tartare. 323
qui l’isolait autrefois, dut être le Cocyte (prononcez Kokout), que rappelle le monticule volcanique voisin, auquel les Tartares donnent le nom de Kokouoba l , le mont Kokou, lequel lançait encore des gerbes de feu en 1832. C’est sans doute le rocher dont parle Homère, et qui était situé au confluent du Cocyte et du Phlégéthon. Ce dernier fleuve ou bras de mer, séparait l’Hadès de l’Érèbe, aujourd’hui l’ile de Temrouk. Un hanc de sable et des marais ont remplacé le fleuve infernal. Ces îles sont couvertes de magnifiques pâturages où fleurissent les asphodèles dont les prairies des Enfers étaient, dit-on, émaillées.
A l’est, Temrouk est isolé du continent par le bras septentrional du Kouban. Selon la topographie mythique, l’Érèbe était en effet la région la plus proche de la terre habitée. Elle était baignée parle Styx successivement fleuve et marais, stygia palus, fidèlement représenté par le lac Aftaniz où débouche le Kouban, dont les eaux pâles et lentes coulent sans bruit, ainsi que le décrit le poète, et auquel tous les fleuves des Enfers venaient se rejoindre.
Prométhée, dans Eschyle, annonce à la nymphe Io qu’elle rencontrera les cavaliers Arimaspes auprès du fleuve de Platon. Or, Hérodote et tous les géogra-
l Pallas, II, p. 337. — Dub. de Montpéreux, t. V, p. 56.
phes placent ce peuple au bord du lac Méotide et du Kouban L
Les mythographes ont accumulé les fables sur cette région. On y voyait le palais de la nuit, celui du sommeil et des songes dont les portes de corne et d’ivoire laissaient sortir, l’une les songes trompeurs, l’autre les songes vrais. Lucien a donné la description d’une île des songes qui n’est peut-être pas toute de fantaisie : on y entre par un port, et elle est entourée d’une forêt de pavots pleine de hiboux et de chauves-souris. Au milieu est un fleuve qui ne coule que la nuit. Les murailles de la ville sont très-hautes et le coq y a son temple. Les songes sont les seuls habitants du pays; il en est de tailles et de figures différentes; les uns, sont beaux, les autres difformes; les uns richement vêtus, les autres en haillons. Le souverain de cette île est le sommeil. La fable dit également que le dieu Morphéc dort éternellement dans une grotte proche du pays des Gimmériens.
C’est dans l’Érèbc qu’Ulysse débarqua sur un rivage qu’ombrageaient, alors comme aujourd’hui, les hauts peupliers et les saules stériles l 2 : « Noble fils deLacrtes, lui dit Circé au moment où il va quitter l’ile
l Prométh , v. 730, 804.
* O Jyü., c. x, 505 : c. xi, 17.
l'érèbe et le tartare.
d’ÆaenColchide, Borée dirigera votre vaisseau. Lorsque vous aurez traversé l'Océan, vous trouverez un port étroit et la baie de Perséphone. Tirez votre barque sur le bord et vous serez dans le royaume putride de Plulon. » Arrivé au lieu indiqué, non loin de l’Océan, près du peuple et de la cité des Cimmériens, Ulysse accomplit les rites prescrits par la magicienne. Il écarte de son épée la multitude effarée des mânes, vexuî;, qui se pressent autour de lui L L’évocation et le lieu de la scène ont, dans le poème, un tel caractère de réalité qu’on ne peut douter un instant qu’il y ait là un ensemble de faits vrais et de données positives dont Homère, bien renseigné, nous a transmis la vive impression.
Strabonfait mention d'un pont de bois qui conduisait de nie Cimméricnne à l’ile centrale. Ce pont, par lequel on passait sur le Cocyte, de Tlladès au Tartare, est célèbre dans tou-tcs les traditions qui se rapportent à l’Enfer. C’est le pont Bifrost, sur lequel les Ases passent, selon l’Edda, lorsqu'ils traversent Héla, le monde du feu, pour se rendre au lieu où les dieux prononcent leurs jugements; le pont Bifrost est entouré de flammes et les eaux qu’il franchit sont
1 C'est par ce môme terme nekuas qu’Eusèhe, d'aprô3 Manéltiou, désigne la dynastie des héros qui régnèrent sur les Egyptiens après les dynasties des dieux.
brûlantes L C'est le pont Tchinevad des Perses situé au centre du monde où les hommes doivent passer pour aller rendre compte de leurs actions 9 ; deux anges en gardent les extrémités. C’est aussi le pont Al-Sirat qui, suivant le Coran, est construit au-dessus de l’Enfer. Après l’avoir traversé, ceux qui vont en paradis prennent à droite et les damnés prennent à gauche.
Le pont infernal figure de même, dans les récits du moyen âge, la légende dorée n’a garde de l’oublier; saint Boniface le représente comme une planche posée sur un fleuve de poix enflammée 3 .
L’île centrale de la péninsule de Taman, large de dix kilomètres au plus, entourée d'eaux stagnantes, imprégnées de bitume, fut ce lieu redouté qu’on appela le Tartare, où étaient enfermés ceux qu'avait frappés la justice des dieux. Là s’élèvent, à petite distance l’un de l’autre, deux volcans, le Kull-Oba et le Choumoukaï. Le premier est éteint depuis des siècles, mais sa force éruptive dut être considérable. C’est celui où Pallas, en examinant son cratère, fut surpris d’apercevoir, enfouis dans la boue, des débris de po-
1 Edda Snorro, pag. 18 . — Ed. sœmunda, t. III.
- De i tel. Persarum relig., Hyde, p. 245. — Anquetil, Vendiduil , far g., 19 et 13.
3 Lég. de S ■ Patrick, c. i. lettre xxr.