X’ÉRÈBE ET LE TARTARE
terie antique rejetés sans doute d’une grande profondeur. Entre ces volcans, on voit un village qu’on nomme Tntarskoé, le seul de ce nom dans tout le pays. Si, comme tout tend à le faire croire, ce fut dans cet emplacement même, entouré des flammes des deux volcans , sans cesse obscurci des vapeurs infectes qui s’en échappaient, qu’était situé le donjon du Tarlare, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que ce lieu sauvage eût conservé, sans changement, malgré l’énorme distance des temps, l’appellation qui l’avait jadis rendu célèbre.
Les poètes décrivent le Tartaro comme une enceinte vaste et fortifiée par un triple rang de solides murailles : une haute tour en défend l’entrée. Les portes sont d’airain et tout l'effort des dieux ne pourrait les briser. Là, Tisiphone veille sans cesse, et les Titans Gygès (GogJ, Cottus (Cuth), Briarée aux bras de serpent, y sont plongés dans une nuit épaisse. La fantaisie des conteurs hellènes s’est donné libre carrière dans le récit des mystères de l’antique bastille. Ils ne se firent pas faute d’aggraver les peines qu'on y endurait par leurs poétiques exagérations. Le sacerdoce eut soin d’ailleurs d’accréditer ces contes effrayants dans le but d’augmenter la crainte et le respect dont ce séjour avait besoin d’être entouré.
Tantale, dévoré d’une soif brûlante au milieu d’un
LES PECPLES PHÉHISTOHIQUES.
étang dont l’oau échappe à ses lèvres, et en proie à la faim sous des arbres chargés de fruits que le vent éloigne de sa main lorsqu’il veut les cueillir, subit cette torture, parce qu’étant grand’pi'être, il avait révélé le secret du culte. Selon Pindare, il avait dérobé le nectar et l’ambroisie à la table des dieux pour en faire part aux mortels. Ixion fut condamné à être attaché avec des serpents à une roue qui tournait sans relâche, pour avoir osé lever les yeux jusqu’à Junon et, ce qui est plus grave, pour s’être vanté d’avoir obtenu ses faveurs. Sisyphe, époux de Mérope, l’une des Atlantidcs, roulait du bas d’une montagne à son sommet une grosse roche qui retombait d'ellemême, et le malheureux devait recommencer éternellement ce travail; pourtant, il n’avait à se reprocher qu’une indiscrétion, lorsqu'il répondit, à Asope, qui lui demandait s’il savait ce qu’était devenue sa fille Eginc, enlevée par Jupiter. Son frère Salmonée, petit-fils d’Hellen, ayant conquis tout le pays au delà de l’Alphée, fut enivré de sa puissance e’t, ayant fait construire un pont d’airain dans sa ville principale, il le traversait sur un chariot pour imiter le bruit du tonnerre, lançant çà et là des torches allumées à travers la nuit, afin de faire croire qu’il était, comme Zèus, armé de la foudre. Pour le châtier de son innocente ambition, le roi des dieux le précipita dans
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le Tartare, et Virgile le place au rang des grands criminels.
Cet exposé n’est pas fait pour donner une haute
idée de la moralité des anciens Hellènes. Tout était
permis au souverain des dieux; il pouvait enlever les filles de ses vassaux, leur prendre leur territoire, mais, que l’un d’eux osât manquer à l’obéissance ou trancher aussi du conquérant, aussitôt la main du maître s’appesantissait sur lui et le plongeait dans la prison éternelle. Selon les poètes, sonneurs de louanges, le crime unique, irrémissible, était la résistance . contre la volonté du roi suprême.
La politique du vainqueur, dans la lutte des races, usa aussi de ce moyen d’assurer son pouvoir. Ouranos tint prisonniers dans le -Tartare les Titans révoltés ; Saturne, leur chef, victorieux h son tour, y plongea Ouranos détrôné. Puis, Zèus, triomphant de Saturne et des Titans, les y précipita et fonda sur leur défaite la domination de la race nouvelle.
Les châtiments infligés aux coupables étaient empreints de la férocité coushite. Dans ce temps où les femmes combattaient avec les hommes, présidaient aux temples , décidaient dans les conseils politiques et gouvernaient sagement les peuples, il
n’est point surprenant de les trouver dans les Enfers, dépassant en cruauté les inventeurs même
des supplices, et tellement endurcies au spectacle des souffrances qu'elles se faisaient une jouissance de leur métier de bourreau. Telles étaient les Furies, fillesde la Nuit et de l’Achéron, selon Eschyle etLycophron. Chargées d’exécuter les sentences rendues par les juges des Enfers, elles flagellaient les condamnés, les torturaient avec des crocs et les éveillaient, remords vivant, durant la nuit, pour leur reprocher leur crime. L’antiquité fut pleine des temples dressés par la terreur à ces implacables déesses. On les représentait avec un boisseau sur la tête, signe particulier qu’on remarque aussi à Proserpine et qui distingue les divinités égyptiennes Athor et Nephtys.
Les Furies étaient aussi appelées Euménides ; la signification de ce terme n’est pas bien connue. Il a peut-être son relatif dans la langue de l’Edda où Eunidd a le sens de Vierge. Erinnys , un autre de leurs surnoms, fut aussi celui de Cérès. En celtique, il signifie la reine ou la déesse de Hle. Cet ensemble d’indices range les terribles déesses dans la race aryenne.
D’autres semblent appartenir, au contraire, à la race noire : ainsi , les Kères suivaient les guerriers dans la bataille, achevaient les blessés et dévoraient les morts: ce sont les goules des Orientaux. Elles avaient des manteaux noirs, tandis que les Euménides étaient vêtues de manteaux blancs. Les Grecs, qui ont
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tait la tradition , dépeignent les unes sous des traits odieux et les secondes comme justes et parfois bienfaisantes.
Au sud du Tartare coulait un fleuve ou bras d'eau communiquant du Styx h l’Averne. C’était le Léthé qui séparait de la prison des damnés le séjour heureux des justes appelé Champs-Elysées. Il y avait un passage conduisant d'une île à l'autre, car l’empereur Hadrien n’oublia pas la porte du Léthé, dans la reproduction des Champs-Elysées qu’il fit exécuter aux jardins de Tihur l .
Autour du principe, d’abord purement moral du jugement des morts, point de départ du mythe infernal, vinrent se grouper les superstitions de chaque tribu qui, h la longue, firent du Méotis un centre religieux d’où , selon toute apparence, puisque nous n’en connaissons pas de plus ancien, ont découlé les religions de l’Orient et de l’Occident. Lu commencent les oracles. Chaque tribu nègre a encore son sorcier qui jette des sorts, fait tomber la pluie, vend des philtres et tire des horoscopes. C’est ce que faisaient aussi Cireé et Médée, les grandes magiciennes des
1 Cette ingénieuse fantaisie d’un empereur lettré fut exécutée sans doute d’après les indications recueillies, sur les lieux, par Arrien, qu il envoya en mission dans le Pont-Euxin.
» Orphée, Hymn ., 58.
temps fabuleux, et Clotho, Lachésis et Atropos, les trois Parques des Enfers, probablement les gardiennes de l'arche (ap arkham). Orphée représente les Parques habitant près du lac céleste , dans une sombre caverne, de la voûta de laquelle les eaux blanches tombent goutte à goutte dans un bassin 2 . Les poètes les appellent Mæres; Hésiode leur donne un visage noir et des regards farouches. Selon Pindare, elles sont douces et élèvent des abeilles. Homère les dépeint comme implacables et cruelles. Olen de Lycie, plus ancien qu’Homère, qualifie llilhyio, l’un des noms de l’Athor égyptienne, de parque belle fileusc, plus ancienne que Saturne. Les Parques secouraient les femmes dans les douleurs de l’enfantement et elles assistaient de droit aux couches des reines. Les contes dont s’est bercée notre enfance nous apprennent que les fées du Nord étaient convoquées dans ces mêmes occasions.
La Yolospà Scandinave nous montre, assises au bord du lac sacré, les trois Nornes qui savent tout, qui prédisent les destinées et décident de la carrière des enfants et des hommes. Ce sont les Parques, dit Hésiode, qui distribuent aux humains le bonheur et le malheur. En voyant ces vénérables devineresses au fond de leur antre , rendant des oracles et filant du matin au soir leurs quenouilles, la population cré-
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dule confondit leur double fonction et s’imagina que les fils de toutes couleurs, qui s'échappaient de leurs doigts décharnés, représentaient autant de vies humaines qu’Atropos tranchait d’un coup de ses ciseaux.
Mais, à mesure que la société se civilisa, le rôle des Parques grandit. Hésiode dit que, de filles aveugles de la nuit, elles devinrent des puissances intelligentes. Au lieu des noires sorcières, filles d’Hécate, on vit se former des sibylles législatrices et savantes. Tout ce qui se faisait dans le monde était, dit-on, soumis à leur contrôle. Elles étudiaient la marche des astrqs. Platon les fait jeunes et belles, vêtues de robes blanches. Ovide les place dans un palais près des tables d'airain où les destinées sont écrites. Hvgin leur attribue l'invention de six des lettres de l’alphabet grec.
On saisit ici, à son germe, cette science astrologique dont le début fut en Chaldée, et qui exerça, depuis le premier âge des sociétés jusqu’à Ruggiéri, l’astrologue de Catherine de Médicis, cette influence extraordinaire qui, en dirigeant les volontés des rois, pesait sur les destinées des peuples. Les Parques de l’Hadès sont les ancêtres directs des Pythies d’Endor, de Delphes et de Cumes, des Stryges de Thcssalie, des Sibylles de Rome, comme des Sagas Scandinaves et des Druidesses gauloises.