‹ L'océan des anciens et les peuples préhistoriquesChapitre 5 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L/t LÉGENDE IVOHIIUH

Les plus récentes découvertes géologiques signalent avec certitude l’existence de l’homme pendant la période quaternaire du globe. Autant qu’il a été possible jusqu'ici de le constater, d’après les débris fossiles relatifs à celte époque, dont la durée se résume par milliers de siècles, l’homme primitif a constamment vécu à l’état purement animal , cannibale, errant ou habitant les cavernes, n'ayant pour armes que des flèches en os et des haches de pierre. Ce n’est qu’en une période très-rapprochée, il y a six mille ans au plus, que les vestiges laissés par l’homme commencent à attester une

transformation fondamentale. Il substitue, au silex aiguisé, le cuivre et l’airain, beaucoup plus tard le fer et l’acier 1 ; il bâtit des demeures, cultive la terre, extrait des fruits les boissons fortifiantes, et, avec les filaments des plantes, il se tisse des vêtements. Quelques-uns sont navigateurs et, comme les lacustres de la Suisse, dressent des chaussées et des villages sur pilotis. Ce changement si rapide, et pourtant si tardif, s’explique par un événement qui a la plus haute importance dans l’histoire de l’humanité, puisque c’est de ce moment que date l’amélioration progressive de ses conditions d’existence physique et intellectuelle; l’homme, de nomade qu’il avait toujours été depuis son apparition sur le globe, se fait sédentaire.

Il n’y a, en effet, d’aptes à la civilisation, que les peuples qui s’attachent à la terre en la cultivant et en

construisant des cités. L’exemple des races qui ont

persisté à mener la vie errante, atteste la vérité de

1 La date de l’emploi du métal, pour les armes offensives et défensives, diffère considérablement d’un pays à l’autre. M. Worsaee pense quo l'âge du fer ne date, en Danemark, que du troisième siècle de notre ère. Le bronze aurait donc été en usage jusqu’à cette époque dans le Nord. Or, le fer et l’airain étaient employés au siège de Troie, douze siècles avant Jésus-Christ.

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cette observation. Les Turcs, les Hongrois, les Mogols de l'Hindoustan sont de la même famille que les Huns nomades dont les campements couvrirent l’Asie et l’Europe, et que ces Tartares qui parcourent incessamment les déserts en pillant les caravanes et se nourrissant de chair crue ; les Arabes de Syrie et d’Afrique, qui vivent sous la tente et paissent leurs troupeaux comme au temps d’Abraham, sont les frères des Juifs et des Arabes fondateurs d’empires illustres. Du moment qu’ils ont pris racine au sol, ils ont grandi ; l’homme errant no laisso point sa trace sur la terre; il passe, jette parfois un éclair formidable comme Attila et Timour, puis il se perd dans l’oubli. Les sédentaires ont seuls une histoire.

Bien des causes, qui n’existent plus aujourd’hui, ont pu déterminer, à l'origine, la fixité des habitudes. Il est certain qu’autrefois les variations de la température étaient plus brusques et plus violentes ; d’autre part, l’action des feux souterrains, plus intense et plus proche de l’enveloppe terrestre, se manifestait par des ébranlements et des explosions fréquents. La tribu changeait alors do lieu devant les débordements des eaux, l’excès du froid ou du chaud ou les éruptions volcaniques. Les genèses des différents peuples laissent aisément entrevoir à quels terribles bouleversements le globe était alors livré par suite

Jr

de son défaut d’équilibre, au sortir de révolution^ prolongées. En lutte habituelle avec la nature, les populations n’avaient donc d’autre ressource que de se déplacer et, chez plusieurs, ce devint une coutume héréditaire.

N’étant point cultivateurs, les nomades se nourrissaient de gibier, de pêche et du lait et de la chair des troupeaux immenses qu’ils chassaient devant eux en se transportant d’un lieu dans un autre. Leur alimentation était ainsi toujours assurée et ils se vêtissaient des peaux de ces animaux. Les peuples de l’antiquité ont tous commencé par être pasteurs ; l’on retrouve, dans leur culte et leurs symboles les plus anciens, les traces de cette première existence. Les cornes de taureau, qui ceignent la mitre des rois assyriens, le bœuf adoré h Memphis et le bélier de Thèbes, les pieds de chèvre et le front cornu des Pans et des Silènes dieux des Pélasgcs primitifs, sont des signes non moins évidents que la houlette des bergers et le fouet des bouviers servant d’attributs royaux aux Pharaons. Les mœurs pastorales des Hébreux, si bien décrites par la Bible, donnent une idée de l’existence que menaient les hommes avant l’établissement des villes et des empires. Pendant cette obscure période, il s'opéra sans doute entre les peuples errants bien des alliances, des luV

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tes, des mouvements dont la connaissance no nous est point parvenue et ne nous parviendra jamais, puisque aucune tradition, aucun monument ne nous en ont entretenus. Il n’y a guère lieu de le regretter, car ces souvenirs n’offrent pas, à coup sûr, plus d’intérêt pour nous que ce qui se passe à Bornéo, chez les Patagons, ou dans l’intérieur do l’Afrique.

Les pays chauds, arrosés par do grands fleuves, exempts des causes de trouble et d’inquiétude qu’offrent les contrées volcaniques ou exposées à do brusques changements de saisons, durent être les premiers habités. Les rivages du Nil présentaient ces conditions aux familles asiatiques, qui, les premières, franchirent l’isthme de Suez. Les inscriptions hyéroglyphiques les appellent Remanchemi, les hommes de Khem. Ce sont ceux auxquels les Grecs donnèrent le nom d’Egyptiens.

Limitées par le désert et obligées, par l’excès de la chaleur, à chercher des refuges dans les grottes de la chaîne libyqüo, ces familles ne tardèrent point à se Axer dans les parties monlueuscs les plus voisines du Nil. Les Khemi s'y creusèrent des grottes artificielles qui, plus tard, lorsqu’ils eurent appris à façonner la picrro et à cuire la brique, devinrent pour eux des sanctuaires où ils venaient honorer leurs premiers pères. Les moins élevés de ces rocs, qu’ils fa-

çonnèrent en pyramides et qu’ils recouvrirent d’une carapace de marbre taillée en degrés, servirent de sépultures aux rois.

L’Egypte, infiniment plus ancienne que l’Inde, fournit, par les peintures de ses tombeaux, le moyen de remonter aux dates les plus reculées et de saisir du regard la transition qui conduisit son peuple de l’état pastoral et nomade h la vie sédentaire et policée. Ce progrès a été d’abord l'œuvre d’un climat stable, d’un fleuve fécond et du génie réfléchi de la race secondé par le travail docile de la population noire aborigène du pays. La nation se perfectionna paisiblement ainsi, pendant plusieurs siècles consécutifs, sous le gouvernement patriarcal des chefs spirituels ou rois-pontifes que Manéthon a réunis sous le titre de dynasties des dieux.

C’est un fait incontestable que la constitution politique, scientifique et religieuse des peuples anciens repose sur un certain nombre de notions partout identiques et procédant d’une même communauté d’idées. Le culte du taureau, du poisson, du serpent, du loup, du bélier, du cheval et de beaucoup d’autres animaux, emblèmes caractéristiques des tribus-mères, et qui servirent h les dénommer ainsi que les peuples issus d’elles, a été porté par les migrations aux coins les plus éloignés du globe. La pierre noire, image de la

LA LÉGENDE D’OSIRIS

patrie originelle, est vénérée à Bénarès, aux îles Hébrides et à La Mecque. Les Pélasges grecs et romains, les Indiens, les Syriens, les Egyptiens adoraient les mêmes astres qui ne different guère que par les noms. Une foule d’usages, tels que la manière de üler le lin, de tresser la paille, d’ensevelirles morts, les machines à puiser l’eau, les modes d’irrigation et de culture, etc. , se retrouvent exactement semblables aux premiers temps des peuples et sont encore usités dans plusieurs parties de l’Asie fort distantes les unes des autres. Ces frappantes similitudes chez des peuples séparés depuis nombre de siècles, mais dont les ancêtres avaient dû vivre jadis voisins ou associés, ne sauraient se produire fortuitement ni, comme l’ont supposé quelques auteurs, être le résultat spontané de l’intelligence humaine se rencontrant sur des points divers dans des manifestations identiques. Ces sortes de hasards ne sont pas si fréquents ni aussi uniformes entre des nations de race et d’intelligence très-inégales. Il est plus rationnel de penser que ces notions ont découlé d’une source unique et qu’elles furent déposées, parmi les Asiatiques nomades et à demi-barbares, par une civilisation antérieure.

Cette civilisation n’a pu être que celle de l’Egypte qui apparaît déjà florissante, plus de mille ans avant la formation des grands empires d’Asie. Gomment,

reléguée au bord de son fleuve paisible, a-t-elle pu communiquer aux tribus errantes d’Asie et d’Europe les découvertes utiles, les lois et les préceptes religieux que lui avait suggérés son génie inventif? comment, en un mot, l’Egypte aurait-elle pu devenir l'institutrice du genre humain, voilà ce qu’aucun document ayant une valeur historique n’a encore révélé !

Les monuments des bords du Nil embrassent, au dire des égyptologues, une série de trente-cinq siècles, ce qui fait remonter dès lors les notions de l’art et de la vie civilisée, dans cette région, bien au delà de toute tradition ayant un caractère historique. Diodore nous apprend que les premiers souverains de l’Egypte reçurent le titre de dieux. Hérodote tient le môme langage : les dieux, dit-il, furent les premiers rois et seigneurs do l’Egypte , mais ils ne communiquaient point avec les hommes. Sans doute, comme firent plus tard les souverains de l’Assyrie et de la Perse, ils vivaient enfermés dans l’enceinte de leurs vastes demeures, ajoutant ainsi, par le mystère, au prestige du pouvoir. Il ne saurait, d’ailleurs, y avoir d’équivoque sur le sens humain du mot Dieu. Les égyptologues modernes s’accordent à déclarer que les inscriptions et les peintures des premières dynasties découvertes, dans la nécropole de Sakkarah, par

LA LÉUtLNDL Jj'oSUUS.

M. Mariette, ne laissent entrevoir aucune trace de religion constituée. Aucune divinité n’y est représentée sous une forme quelconque ni désignée par aucun nom. Point de rituel ; le seul culte qu’on reconnaisse, c’est celui des souverains décédés qui résident dans leur demeure éternelle où ils continuent d'être entourés d’hommages et de prières comme ils l’avaient été durant leur vie. Les monarques égyptiens, dit M. do Rougé, sont plus que dos pontifes souverains, ce sont do réelles divinités. Le respect sans bornes de la royauté, transformé en culte, fait du Pharaon le dieu visible de son peuple. Ces monarques avaient des temples, des autels dédiés souvent à plusieurs d’entr’eux il la fois. Ils donnaient l’exemple de cette adoration des ancêtres, par leur assiduité à en accomplir les rites ; on voit même, sur des stèles fort anciennes, le prince se présentant des offrandes à lui-même et en son propre nom.

L’idée distincte de l’apothéose des rois défunts remonte à Osiris. Diodore rapporte que ce prince, ayant bâti Thèbes, y éleva des temples aux astres et principalement à Jupiter, de qui il croyait descendre. Un sanctuaire plus petit fut construit, par lui, en l’honneur de son père Ammon qu’il honorait par des offrandes et des sacrifices. Après sa mort, Osiris reçut à son tour, de sa femme Isis et de son üls Horus,

les honneurs divins. Tout dieu qu'il était, plusieurs villes d’Egypte se disputaient l’honneur de posséder ses restes, et l’opinion générale était qu’Osiris avait été inhumé dans le grand temple de l’ile de Philæ l . — « Si vous croyez vos dieux des dieux, disait aux Egyptiens Xénophane le Golophonien, pourquoi les pleurez-vous? Si, au contraire, vous déplorez leur mort, pourquoi en faites-vous des dieux? » En résumé, Osiris avait vécu, et sa mémoire subit la transformation graduelle qui s’attacha jadis à toute grande personnalité. Pendant longtemps, le souvenir des bienfaits réels et de la gloire du monarque se mêla au culte qu’on lui rendait, mais, avec le temps, ce qu’il y avait de réel s’effaça et, sous l’influence des enseignements du sacerdoce tout-puissant de Thèbes et de Memphis, le culte subit une seconde phase : Osiris cessa d’être un roi déifié et devint un dieu incarné pour le bonheur des hommes, puis, après deux mille ans, l’idée religieuse faisant toujours son chemin, les prêtres nièrent qu’Osiris eût jamais vécu; c’est ce qu’ils répétèrent h Solon, à Hécatée, à Hérodote, à Plutarque, insistant sur le caractère purement abstrait du dieu.

Il y a sans doute une part de fiction considérable dans

l Piuluniue, De Isiile, 71.

LA LÉGENDE DOSIRIS.

la biographie d’Osiris. Presque toujours les commencements et la fin des légendes héroïques ont été inventés; mais le fait capital qui les a illustrés reste frappé de lumière et l’on peut en accueillir la tradition avec confiance. Là est le point historique à saisir. Ainsi, en éliminant le roman personnel d’Osiris, on ne saurait trop s’attacher au récit qui nous a été conservé de sa mémorable expédition à travers l’Asie 1 : « Né bienfaisant et épris de la gloire, ce monarque voulut faire participer les hommes aux utiles découvertes dont l'Égypte avait été dotée par ses rois et enseigner au monde l’usage du blé et du vin. Il partit donc à la tête d’une armée considérable et visita un grand nombre de nations qui le reçurent comme un dieu, puisqu’il apportait partout l’abondance et la joie. Ce prince aimait les chants et la danse et il était accompaghé, dans son voyage, d’une troupe de musiciens jouant de divers instruments et de neuf vierges savantes dans les arts ; ce sont celles que les Grecs ont appelées les Muses. Il traversa le pays des Arabes et arriva jusqu’à l’Inde, aux extrémités de la terre. Il y bâtit plusieurs grandes villes et fit dresser en divers lieux des stèles gravées d’inscriptions destinées à rappeler aux peuples les bienfaits dont ils lui

étaient redevables, il parcourut ensuite la Scythie et la Thrace, plantant partout la vigne et montrant à tous l’art de faire du vin. Dans les contrées dont le sol était impropre II cette culture, il apprit aux habitants h fabriquer, avec l’orge, une boisson rafraîchissante et forte. »

Les peintures et les inscriptions des monuments égyptiens racontent un grand nombre d’expéditions et de conquêtes en Asie accomplies par les Pharaons à diverses époques, mais celle-ci les dépasse toutes par l'antiquité et par l’étendue des pays parcourus. Il est évident qu’alors aucun des grands empires d’Orient n’existait encore. Les Grecs recueillirent des Asiatiques la tradition d'Osiris qu’ils appelèrent Bacchus, et Hérodote constate expressément cette assimilation, reconnue du reste par toute l’antiquité. Bacchus, surnommé Dionysos, fit la corlquêtc de l'Inde, et le poëme de Nonnus, les Dionysiaques, roule en grande partie sur la guerre de Bacchus et de Dériade, roi des Indiens. Les Tamouls de l’Hindoustan racontent qu’un héros, qu'ils nomment le taureau géant, sortit de la ville Nysada, voisine du mont Mérou. Ce héros portait des cornes au front, mangeait la chair de toutes sortes d’animaux, môme de la vache, et buvait beaucoup de vin. Il était accompagné de huit génies de la race des kobaler ou pasteurs, et se

T. A LÉGENDE n'oSUUS.

faisait traîner sur un char par des lions, des léopards et des éléphants L

Les ancêtres barbares des peuples grecs, qui durent à Osiris leurs premières notions de civilisation, adorèrent surtout en lui l'inventeur du vin. Plutarque et les théologiens d’Alexandrie en firent un symbole du Nil. De nos jours, Dupuis et son école l’ont considéré comme un mythe solaire : cette dernière thèse n’est évidemment pas soutenable. Le monarque égyptien fut, comme tous ses successeurs, la personnification de Rha, le soleil, père de la race égyptienne, mais l’assimilation finit là. Loin de voir dans Osiris un symbole astronomique ou une entité métaphysique, l’antiquité est unanime à reconnaître en lui un grand conquérant et le bienfaiteur des hommes. Pour Alexandre de Macédoine, Bacchus-Osiris est bien certainement un monarque d’un génie supérieur, et il n’a d’autre préoccupation que d’égaler ses grandes actions. Afin de lui ressembler en tout, il se fait proclamer dieu par l’oracle d’Ammon ; il parcourt l’Asie en fondant des villes qu’il nomme du nom unique d’Alexandrie, comme on disait qu'Osiris avait donné aux siennes un seul nom, celui de Nysa. Arrivé au bord de l’Hyphasis, dans le Pandjâb, et

1 Bayer, Hist. regni Baelriani, cap. m.

contraint, parles murmures de son armée, de revenir sur ses pas, son plus grand chagrin est de n’avoir pu, comme Bacchus, pénétrer dans l’Inde. Est-il croyable qu’un tel prince, instruit par Aristote, se fût donné pour modèle un héros imaginaire ?

Étienne de Byzance compte plus de cinquante de ces Nysa, soit villes, soit bourgades, dont sept étaient situées dans l’Inde, huit dans le Caucase, neuf dans la Libye, cinq en Égypte. Hérodote en place une dans l’Éthiopie. Une autre Nysa était située en Palestine, * à dix-huit lieues de Jérusalem, et fut ensuite appelée Scythopolis. Solin attribuait sa fondation à Bacchus. Elle était ièra, sacrée, et on y adorait une pierre noire, posée sur un socle d’or, devant laquelle on sacrifiait des victimes humaines.

Plusieurs de ces cités vécurent assez pour être connues des auteurs anciens. Ils en citent une en Lydie, voisine de Nymphæum, où se voyait la stèle dite de Sésostris”. Il y avait, en Bactriane, la Nysæa Bucephalos des historiens d’Alexandre (Nischapour), sur l’Oxus, Nussari près de Surate, cité-mère où brûlait le feu perpétuel. Mais la plus célèbre de ces villes fut le Nysa située entre le Cophènès etl’Indus, dans l’ancienne Arie; c’est aujourd’hui Hérat. Alexandre le Grand s’y arrêta dans sa marche vers l’Inde, et, pendant dix jours, le vainqueur de Darius et ses soldats

LA LÉGENDE D’OSIRIS

célébrèrent les bacchanales dans la montagne où Dionysos avait campé avec son armée. On disait que, durant leur voyage dans l’Inde, les soldats de Bacchus, ayant beaucoup souffert des fortes chaleurs, avaient ramené de nombreux malades. L’air vivifiant, les eaux pures des hautes régions du Caboul leur rendirent la santé.

Alexandre épargna Nysa en considération de son illustre origine et permit aux habitants de conserver les lois et les coutumes qu'ils tenaient de leur fondateur, sur la prière qu’adressa au vainqueur le gouverneur Acouphis. Ce nom, qui n’est ni grec ni sanscrit, a une physionomie égyptienne. On peut en dire autant de celui d 'Omphis que portait le chef indien Taxile avant qu’Alexandre en eût fait un roi; Plutarque nous apprend que Omphis est un des surnoms d’Osiris et signifiait bon par excellence. Arrien cite aussi un roi de Patala qui habitait près de l’embouchure de l’indus et qui s’appelait Mœris, comme le fameux monarque égyptien de la onzième dynastie. Ces rapports peuvent être difficilement mis sur le compte du hasard.

L’étymologie de Nysa ou, pour écrire exactement, Nussa, est inconnue. Sa signification peut être trouvée, croyons-nous, dans le mot grec nussaï emprunté, sans nul doute, à une langue plus ancienne. Il désigna d’abord les pierres taillées en obélisque servant à mar-

quer les limites. Elles prirent plus tard le nom d’Hermès chez les Grecs et de Termes chez les Romains. Les nussaï furent consacrées primitivement à Bacchus et à Apollon, ce qui ne fait point de différence pour les anciens, qui confondaient volontiers ces deux divinités. Le nom de Nysa donné aux bourgades construites, par l’ordre d'Osiris, autour de la borne limitrophe, eut donc, suivant toute apparence, le sens de villes frontières. On peut, sans invraisemblance, faire remonter à cet usage les pierres noires dont le culte s’est répandu dans le monde entier et qui existe encore dans quelques contrées. Les Grecs les appelaient omphalos, le nombril ou le centre du pays.

De quel côté, en quittant la Nysa du Caboul, le roi voyageur dirigea-t-il sa marche? Un passage curieux que Wilford a détaché des livres bouddhiques semble répondre à cette question : « Shama, le roi des êtres vivants, voyageait à travers le monde, instruisant les hommes do leurs devoirs respectifs. Il descendit des monts de Ghaisaghar et marcha vers le nord-est jusqu’au confluent de l’Attock et du Sindh. Là il bâtit

Tapasya. Se dirigeant ensuite vers le nord-ouest, il

construisit Bamian, sur l’Oxus; il fit placer des étendards sur les portes et sur les poternes, et y établit les quatre tribus l . »

1 Asiat. Research es, t. VI, p. 521.

LA LÉGENDE D’OSIRIS

Scham est le nom par lequel les Égyptiens ont été désignés dans tout l’Orient. Que pouvaient être, d’ailleurs, ces quatre tribus, sinon les quatre classes entre lesquelles la nation égyptienne, suivant Hérodote , était divisée : prêtres, guerriers, agriculteurs et artisans ou esclaves? Les Hindous les ont reproduites dans les quatre castes issues de Brahma : Brahmanas, chattriyas, vaicyas et soudras.

Nous apprenons, par les historiens d’Alexandre, à quelle limite précise Osiris suspendit sa marche vers le nord. Entre l’Oxus et le Jaxartes, là où commencent les sables stériles de la steppe des Kirghiz, le roi de Macédoine, en poursuivant les Scythes, rencontra une barrière composée de gros blocs de pierres et d’arbres abattus qu’on appelait, dit Quinte- Gurco, la frontière de Bacchus 1 . Non loin s’élevait un groupe de sept villes, dont la principale, construite en pierre, se nommait Kourou, soleil. Elles étaient occupées par une population guerrière que les Grecs eurent assez de peine à réduire. L’antiquité des villes de cette partie de l’Asie est immense. Ninus, le fondateur de l’empire d’Assyrie, fit, dit Diodore, lo siège de Bactrcs, déjà puissante vingt siècles avant

notre ère. Or, Bamian avait été, avant Bactres, la ca-

pitalc de toute la Bactriane.

1 Q.-Curtii , 1. VII. ch. ix.

Ayant marqué de ce côté la frontière de son empire, Bacchus-Osiris se dirigea vers l’Occident et, au sudest de la Caspienne, fonda Nysa d’Hyrcanie. Dans la contrée qui fut plus tard la Médie , près des Portes Caspiennes, il y eut aussi une autre Nysa, aux environs do laquelle s’étendaient des prairies où croissait le trèfle sacré que les Perses réservaient à la nourriture des magnifiques chevaux blancs destinés au service des dieux L Contournant la Caspienne, le roi atteignit l’Araxe et le Kour et pénétra dans le Caucase. On raconte qu’il longea ensuite les bords de la mer Noire, jusqu'au Palus Méotide où il laissa une colonie. Puis, retournant sur ses pas, il détacha une partie de son armée pour l’établir en Colchide,^ à l’embouchure du Phase.

Le monarque dut revenir en Egypte par la Syrie et la Palestine, car on montrait encore, aux temps anciens, un pont de bois qu’on disait avoir été jeté par lui sur l’Oronte pour traverser ce fleuve avec son armée, et qu’on appelait le pont de Bacchus. La plupart des cités qu’il fonda ainsi en Asie devinrent par la suite des lieux saints. Les centres religieux se perpétuent dans la vénération des hommes, le dieu seul est changé.

1 Strabon, 1. XI, 507.

LA LÉGENDE d’oSIRIS.

En résumé, le souvenir du roi voyageur se retrouve dans toutes les traditions : l'Inde l’appelle Scham, la Grèce Sésostris, Hercule etBacchus, les Arabes Dhoul- Carnaïn, les Scandinaves Osiris, les Gircassiens Séosérès; partout il est le roi-soleil, le roi des hommes, le seigneur du monde et des éléments, l’initiateur universel et le père des sociétés.

Les auteurs anciens, depuis Hérodoto jusqu’à P. Mêla, sont unanimes pour affirmer l’origine égyptienne de la colonie de la Golchide L Les habitants du pays la reconnaissent eux-mêmes. Il ne peut donc y avoir de doute à ce sujet. Hérodote, répétant ce qu’il avait appris du sacerdoce égyptien, attribue sa fondation au roi Sésostris, lequel, selon cet auteur, accomplit à travers l’Asie, jusqu’à la Scythie, une expédition toute semblable à celles d'Osiris.

Le chronologiste Manéthon, prêtre de Sébennytus d'Egypte, range Sésostris dans la douzième dynastie, déjà fort reculée, puisqu’elle précède l’invasion des pasteurs. D’un autre côté, les savants modernes, sans avoir égard à cette indication, et s’attachant au surnom de Sésou et aux grandes conquêtes de Ramsès

1 Impiger hos propler Colchus colit ; iste feraci Exsul ab Ægypto celsæ serit aspera rupis.

(Avieni, Descr. orbis , v. 873.)

Meiamoun, souverain do la dix-neuvième dynastie, inclinent à le considérer comme étant le Sésostris dont parle Hérodote, et ne reportent, dès lors, qu’à une quinzaine de siècles avant notre ère , la fondation de la colonie de la Colchide.

Plusieurs raisons rendent, croyons-nous, cette hypothèse inadmissible. Des écrivains de grande valeur, Wilkinson entr’ autres, n’ont pas hésité à ranger Sésostris parmi les héros apocryphes. Les Égyptiens, dit-il, ont inscrit, sous cette appellation, les conquêtes et les exploits d’un grand prince inconnu, dont l’antiquité doit être beaucoup plus reculée L Parmi les auteurs anciens, Strabon assure qu’aucun roi de ce nom n’avait pénétré dans l’Inde, et qu’il faut reporter à Bacchus et à Hercule tout ce qu’on a raconté de Sésostris ; or, ce sont précisément ces dieux qui représentaient Osiris dans les traditions de la Grèce.

Mais, dira-t-on, comment Manéthon, qui était égyptien et prêtre, a-t-il accepté ce Sésostris grec et l’at-il inscrit dans scs dynasties?

Lorsque les historiens et les philosophes de la Grèce visitèrent l’Egypte, depuis bien longtemps Osiris était passé à l’état d’abstraction divine. Placé au premier rang des dieux, protecteur et père de la na-

l Wilkinson, Mannen of otd Egyplians., i. III.

LA LÉGENDE D’OSIRIS

tion, juge des décédés et président de l’Amenti, chaque Égyptien, en entrant dans la mort, se recueillait en lui et dovenaitun Osiris. Les liturgies et les prières ne font jamais mention que de son caractère divin. Depuis longtemps son rôle de monarque conqué- ! rant de l'Asie et de civilisateur bienfaisant des hommes

avait été retranché de la tradition religieuse. Cependant, la tradition populaire conservait le souvenir de l’événement mémorable qui donna, dès les temps primitifs, à l'Egypte, l'empire pacifique de l’Asie. De là naquit ce dédoublement du grand personnage il la fois souverain et dieu, que le sacerdoce accepta pour ! accroître d'autant le respect dû à la divinité, en l’épurant de tout mélange humain.

Or; c’est justement sous la douzième dynastie, époque où Manéthon place le règne de Sésostris, que le culte d’Osiris, confiné jusqu’alors dans la seule ville d’Abydos, se répandit dans toute l’Egypte et acquit la popularité qui en fit un dieu national. 11 est ù présumer que ce fut alors que le dédoublement dont nous parlons commença à se former. Tandis que le nom d’Osiuis se couronnait du nimbo divin, sa gloire terrestre et ses conquêtes, comme monarque, devinrent le lot d’un prétendu Sé-Osiris, son descendant, dont les Grecs ont fait leur Sésostris.

Si ce fait est resté inconnu, c’est que le serment

exigé des adeptes aux mystères des Pamylies et d’Isis, leur interdisait d’en parler sous des peines sévères. Il est à croire que les révélations qu’on faisait aux initiés des mystères portaient sur le fond réel des mythes originels et sur le côté historique de l’existenoe des dieux. Voilà pourquoi les plus savants et les plus pénétrants esprits de l’antiquité furent si curieux de s’y faire admettre. Hérodote qui vint à une époque où l’influence religieuse était encore puissante, s’abstient prudemment de prononcer le nom d’Osiris en ce qui touchait son existence mortelle : « Les Egyptiens, dit-il, se réunissent à Saïs pour célébrer les funérailles d’un dieu que je ne nommerai pas l . » Apollonius de Rhodes, Egyptien de naissance et de la tribu Ptolémaïde, s’impose la même réserve :

« Tous les astres, dit-il, qui décrivent leur orbite dans les cieux n’existaient point encore. La race sacrée de Danatls était inconnue. La postérité de Deucalion n’occupait pas la terre des Pélasges et, de tous les peuples grecs, il n’existait encore que les Arcadiens qui se nourrissaient de glands au fond des montagnes. Pourtant une contrée fertile, l’Egypte, mèrp des. premiers humains, était déjà illustre. De cette contrée sortit un héros qui, accompagné d’une nombreuse

l Hérod., 1. II, 86, 132.

LA LÉGENDE d’oSIHIS.

armée, fonda en tous lieux un grand nombre de villes dont plusieurs ne subsistent plus et d’autres sont encore florissantes après un si grand nombre de siècles. L’une est Æa de Colchide ; ses habitants, issus des guerriers qui y furent établis par le héros égyptien, y existent encore et conservent des tables gravées que leur ont transmises leurs ancêtres et où sont tracées les bornes de la terre, de la mer, les routes et les chemins, de manière à servir de guide aux voyageurs l . »

Il y a tout lieu de penser que c’est d’Osiris qu’Apollonius veut parler, puisque rien ne s’opposait à ce qu’il nommât Sésostris, si celui-ci eût été simplement un roi distinct du dieu. L’auteur, Egyptien de naissance et Grec d’éducaLion , n’aura voulu être ni indiscret, ni menteur. D’un autre côté, il ne peut être question de Ramsès II, surnommé Sésou, puisqu’au quinzième siècle où il vivait, époque des immigrations de Danatis et de Cadmus dans la Grèce, depuis plusieurs siècles, les PélasgesoccupaieDt ce pays, et, loin de se nourrir de glands dans les montagnes, ils y avaient fondé des villes considérables.

Quand Diodorc visita l’Egypte, au temps de Jules César, la rigueur des prescriptions religieuses était

1 Argonaut., IV, V, 260.

fort affaiblie. Il fut à même de recueillir des renseignements plus précis qu’aucun de ses prédécesseurs. Aussi nous représente-t-il, sans hésitation, Osiris

comme un monarque bienfaisant qui s’imposa la mis-

sion de parcourir la terre en y répandant les bienfaits de la civilisation formée en Egypte.

Par une rencontre assez singulière, le nom de Sé- Osirîs, dont s’est fait, sans doute, celui de Sésostris .(Strabon écrit Séosris), est précisément celui qui s’est conservé dans les souvenirs des peuples du Caucase. Les tribus des montagnes, telles que les Tcherkesses, les Soanes, les Ossètes, ont coutume de célébrer, chaque année, la fête d’un dieu qui n'appartient à aucune des religions pratiquées dans le pays et qu’ils nomment Séoséres. C’était, disent-ils, un grand voyageur qui parcourait le monde, enseignant aux hommes les arts utiles, et à qui les vents et la mer obéissaient. Les

Circassiens l’honorent h la façon des peuples primitifs,

en promenant dans les villages le tronc ébranchô d’un jeune poirier surmonté de cires flambantes. C’est ainsi que les Pélasges adoraient Jupiter sous l’apparence d’un chêne, Junon sous celle d'un cippe de pierre informe , Hercule sous celle d’un peuplier L On peut conclure de ces observations que le mo-

l Dubois de Montpéreux, t. I, p. 137. — Bell., t. I, p. 248.

LA LÉGENDE D’OSIRIS. 77

narque, auquel on attribuait la fondation d'une colonie égyptienne en Colchide et au Palus Méotide, n’est autre qu’Osiris, le roi déifié de la primitive Egypte, qui, dans le cours d'une expédition de trois années à travers l’Asie, en créa un grand nombre de semblables. Celte assimilation est confirmée par les preuves évidentes de Inexistence d'une population éthiopienne et libyenne aux bords de la mer Noire, et d’une Egypte caucasienne il une époquo extrêmement reculée , lorsqu’aucune société organisée n’était encore établie en Asie, et qu'il n’était nullement question encore dans le monde ni des Assyriens, dont l’empire débute après le vingt-deuxième siècle, ni des Phéniciens un peu plus anciens, ni des Hébreux qui leur sont postérieurs, ni des Perses, ni des Pélasges encore à l’état de tribus errantes, ni des Hellènes qui ne prennent place dans l’histoire qu'fi partir du quinzième siècle.

Le règne d'Osiris, précédant les dynasties humaines, ne peut remonter è moins de trente et quelques siècles avant notre ère. Nous n’avons pas besoin d’insister sur l’importance de l’événement que nous signalons, à l’époque où il s’est produit ; ce voyage accompli, il y a plus de cinq mille ans, par un souverain allant, h la tête d’une nombreuse armée, semer par le monde encore sauvage, les germes de la civilisation,

constitue le véritable point de départ de la Genèse historique des nations. C’est à ce moment, en effet, que, sous l’impulsion tutélaire d’une race supérieure par le savoir et l’expérience , les groupes épars se rassemblent et se fixent dans des cités. C’est alors que commence à s’élever l’édifice social à la base duquel se retrouvent partout les notions civiles et religieuses de la primitive Egypte, de même que, sous les églises du Christ et les mosquées de l’Islam superposées aux temples du polythéisme et aux pagodes Bouddhiques, on découvre, en fouillant leurs fondations, les murs cyclopéens d’un sanctuaire consacré au soleil.

LES COLONIES COUSHITES.

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