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CHAPITRE II

LES COLONIES COUSHITES

Les mythographes mettent les Libyens au nombre des soldats de Bacchus, et Diodore dit expressément que Farinée de six cent mille hommes qui suivit Osiris dans son expédition d’Asie était composée, pour la plus grande partie, de peuples africains. On doit s’attendre, dès lors, à les voir entrer comme principal élément dans la formation des colonies que le monarque égyptien déposa sur sa route. Nous voyons, en effet, qu’il est fréquemment question, dans les écrits des anciens, de Libyens et d’Éthiopiens établis sur divers points éloignés de l’Asie.

Hérodote a décrit, avec toute la clarté désirable, les Éthiopiens d’Orient qui figuraient dans la revue des nations faite par Xerxès, lorsqu’il s’apprêtait à attaquer la Grèce : « Ces Éthiopiens étaient commandés par Arsames. Ils se distinguaient des Libyens par leurs cheveux longs; ils étaient placés dans les rangs

Ht) GÉOGRAPHIE PRÉHISTORIQUE.

des Indiens et portaient les mômes armes qu’eux l . »

Ces Éthiopiens avaient donc la peau noire ou du moins fort basanée et devaient ressembler à des Abyssins. Plus loin, il parle des Libyens qui marchaient avec les Scythes et étaient commandés par un Massagète. Ce peuple scythe habitait au nord du Caucase, près de la Caspienne. Ces Libyens étaient donc les mômes que ceux qu’Hérodote vit en Colchide.

On sait que la description d’Hérodote procède d’Orient en Occident; par conséquent, d’après l’ordre où ils sont placés, les Éthiopiens figurent à côté dos Chorasmiens, Bactrions et Sogdiens. De nombreux indices fournis par les écrivains de l’Orient attestent que, dans la région riveraine de l'Oxus, il exista, en des temps fort anciens, un foyer de civilisation trèsdéveloppé qui , suivant toute probabilité , dut son existence à la colonie égyptienne déposée jadis en cet endroit.

L’existence de la famille mélaniennc dans l’Asie centrale, en petit nombre, parmi d’immenses populations rouges et jaunes, n’est pas seulement attestée parles témoignages des anciens; plusieurs voyageurs modernes, en visitant les gorges retirées des monts du Thibet, y ont rencontré avec surprise de grands

I Hérodote, VII, 70-71.

LES COLONIES COUSHITES.

villages entièrement peuplés de noirs, ce qui a fait supposer au géographe Ritter que la race nègre avait été la première à habiter le globe et que c’étaient là ses débris.

Sans recourir à une hypothèse aussi lointaine, on peut admettre que les Libyens, délogés des villes qu'ils avaient bâties dans la Bactriane et dans la Sogdianc; par les incursions fréquentes des nomades de la steppe, cherchèrent, au fond des montagnes, des positions plus sûres où ils se multiplièrent dans un paisible isolement.

Un fait analogue paraît s’être produit dans l'Inde. Tandis que les tribus brahmaniques occupent les cités et les campagnes, de nombreuses peuplades

noires habitent les monts Vindhya et la chaîne centrale de la péninsule. Les anciens auteurs les désignent par les noms de Dravidas, de Mlecchas (melck, seigneur en éthiopien). Leurs usages, leurs dialectes, diffèrent totalement de ceux de la race rouge. Pour elle, ce sont des impurs et des maudits. Pareils aux noirs de l'intérieur de l’Afrique, ils nourrissent une haine héréditaire contre les étrangers qui envahirent le pays qu’ils occupaient avant eux, il y a quatre à cinq mille ans. Les poèmes de l’Inde racontent que, lorsque les tribus Aryas arrivèrent par le nord-ouest

dans les plaines arrosées par le Gange et la Djumnah, elles trouvèrent ce territoire occupé par de grandes

villes où vivaient des hommes noirs a cheveux crépus, cutila cesas, en sanscrit. Leur résistance fut opiniâtre et plusieurs siècles s'écoulèrent avant que les conquérants vinssent à bout de les subjuguer ou de les expulser.

Hérodote, qui visita la Colchide dans son voyage autour du Pont-Euxin, plus de quatre siècles avant notre ère, affirme que les habitants de ce pays sont les descendants des colons égyptiens qui y furent déposés par Sésostris et il ajoute qu’ils sont noirs et que leurs cheveux sont crépus. A ces signes, on ne peut méconnaître les Libyens qui appartenaient à la race africaine, et on peut en conclure, dès lors, que les rois d’Êgypte avaient transporté des noirs dans leurs colonies d'Asie L

Au surplus, rien n’est plus positif que ce passage du même auteur : « Tous les Libyens sacrifient au soleil et à la lune, mais ceux qui sont établis près du Palus Méotide honorent principalement Minerve I * 3 . »

I Hérod., II, 104.

s L. IY, 188. — Ce passage a été altéré par les éditeurs modernes d’Hérodote : Larcher a substitué Tritonide à Méotide , supposant dans le texte une erreur de copiste. L’édition grecque de Didot reproduit cette faute que les anciens traducteurs d’Hérodote, plus exacts, n’ont point commise. Voir la traduction

de Du Hyer de l'Académie fran$aise f 1713.

LES COLONIES COUSHITES.

Suidas vient à l’appui de ce témoignage, lorsqu’il écrit que la Libye est située au nord de la Golchide : Libya suprù Colc/ios L II existe, d’ailleurs, une confirmation curieuse du fait que nous signalons dans la dénomination originelle de la chaîne septentrionale des monts Caucase que les Grecs appelaient Riphaïos, Riphées; Informe première fut Niphates. Apollodore raconte que Borée ayant enlevé le berger Caucasus, le transporta sur le mont Niphates, dont le nom fut alors changé *.

Or, Champollion nous apprend que, dans la langue hiéroglyphique, Niphaïat désigne la Libye. Marès-Niphaïat, sur le lac Maréotis, fut la principale ville de ce pays, et l’on appelait également ainsi la chaîne libyque 1 2 3 .

Un autre terme de la vieille langue égyptienne, où se trouvent les racines d'un grand nombre de mots des idiomes anciens d’Asie et d’Europe, jette une vive lumière sur l’ethnologie de ces temps re^ culés. Cousck est un terme employé fréquemment dans la Bible , et la Vulgate le traduit constamment par Ethiopia. Or, cette appellation s’applique, dans les inscriptions hiéroglyphiques, à des na-

1 Suidas, De Macrocephalo.

2 Apoliod., Bibliotheka.

3 Égypte sous les Pharaons, l. I.

84 OKOORAPH1K PHÉH1STOIUQUE.

lions vassales qualifiées de rebelles , de perverses.

Ghampollion traduit ainsi les caractères gravés sur les murs du grand spéos de Silsilis, au-dessus des figures des prisonniers poussés devant le roi Horus :

« O roi vengeur de la terre de Chémi, soleil de Niphaïat, ton nom est grand dans la terre de Cousch dont tu foules les signes royaux. »

On lit à Karnak que le roi Sésonchis étendit ses frontières jusqu’aux montagnes, vers les sources des fleuves de Naharina (Naharaïm, la contrée des fleuves, nom arabe de la Mésopotamie), et qu’il subjugua onze peuples, tous de la race de Cousch.

11 ressort de ce passage que Sésonchis, premier roi de la vingt-deuxième dynastie, qui se place vers le neuvième siècle , avait conquis la Babylonie sur les Coushites. Mais Cousch est mentionné bien antérieurement. Dans le cortège des tributaires du roi Thotmès III, ce peuple est représenté par des hommes bien faits, d’un teint brun foncé, au profil droit ou aquilin, à la chevelure lisse ou bouclée, n’ayant rien du nègre , pas môme la couleur des Abyssins de nos jours. Or, les artistes égyptiens s’entendaient fort bien à caractériser le nègre par scs traits particuliers. Les Coushites ont de larges anneaux aux oreilles, des colliers et des bracelets d’or; les chefs sont vêtus de

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