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APPAREIL DE SONDAGE BELLOC À PETITES PROFONDEURS

prise (1883) dans l'Océan Indien et d’autres encore. Les Américains furent vraiment les premiers à donner une notion sûre du relief sous-marin. Depuis eux, toutes les nations contribuèrent à perfectionner une œuvre qui exigera de nombreuses années pour être complétée, car l’océan est vaste et chaque coup de sonde ne garantit qu’un seul point de son immensité. Les Allemands avec la Gazelle (1874-1876), l'Élisabeth (1876-1878) et plus tard le National, la Valdivia et le Gauss en ce moment même en cours de navigation dans les régions anlarctiques, les Anglais avec le Lightning, le Porcupine et le Challenger, les Autrichiens avec la Pola, les Danois, les Norvégiens, les Suédois, les Hollandais, les Russes et les Français dont, à vrai dire, les expéditions dans l’Atlantique nord avec le Travailleur et le Talisman furent plutôt zoologiques qu'océanographiques.

On avait imaginé pour mesurer la profondeur une foule d’autres appareils médiocres ou franchement mauvais, Le sondeur de Massey était un enregistreur à mouvement d'horlogerie, celui d'Ericsson était basé sur une idée juste et ingénieuse, la réduction progressive d’après la loi de Mariotte, d’un volume limité d’air descendu au milieu des eaux. On essaya jusqu’à des bombes éclatant en touchant le sol. Ces appareils étaient coûteux et fonctionnaient mal ; les mouvements d’horlogerie immergés se détraquent ; les autres donnaient des indications fausses, les explosions des bombes étaient dangereuses ou impossibles à percevoir. Deux seulement méritent d’être mentionnés avec plus de détails, le sondeur de Sir William Thomson et le bathomètre de Siemens.

Le sondeur Thomson est un excellent instrument. Il ne peut pas servir à tout, mais il a subi l'épreuve de la pratique, est très employé et rend de précieux services lorsqu'on ne lui demande que ce qu'il est susceptible de donner.

Sa construction est fondée, en premier lieu, sur l'emploi, à la place d’une ligne de chanvre ou de soie, ou encore du câble métallique du lieutenant Walsh, d’un fil d’acier dit corde à piano, en même temps très solide, ce qui lui permet de supporter un poids

très lourd, de surface lisse ce qui atténue le frottement presque

18 L'OCÉAN jusqu’à l’annuler, et très fin ce qui lui fait couper l’eau et éviter. les courbures dues aux courants.

L'autre principe de sa construction est que la profondeur est mesurée non par la longueur de la ligne filée, mais, comme Ericsson en avait eu l’idée, par la réduction d’un volume d’air limité soumis à des pressions de plus en plus grandes à mesure que la profondeur augmente. Un tube de verre long et presque capillaire, bouché à l’une de ses extrémités, ouvert à l’autre, est enduit intérieurement d’une solution de chromate d'argent rouge quand elle est sèche, jaune quand elle a été mouillée. On fixe le tube convenablement protégé à un poids en plomb attaché au fil d’acier par un bout de corde, on envoie à la mer, le tube descend, le volume d'air confiné qu'il contient diminue régulièrement et le niveau de l’eau s’élève dans son intérieur. On n’a plus, après la remontée, qu'a mesurer la hauteur du chromate décoloré et par conséquent la hauteur restée colorée pour connaître la réduction subie par air d’après la loi de Mariotte et par conséquent la profondeur.

Le sondeur Thomson n'est pas sans inconvénients. Le fil d’acier se rouille si on ne prend pas beaucoup de soins pour l’en empécher en l’essuyant après chaque opération et en le conservant dans une caisse remplie d’eau de chaux ; il forme aisément des coques qui, sans que rien permette de le soupçonner, affaiblissent des trois quarts sa force portante et occasionnent des ruptures; la précision des indications diminue à mesure que la profondeur augmente, parce qu'une même diminution de volume d’air confiné correspond à une distance verticale de plus en plus grande ; les secousses donnent à la surface de l’eau dans l'intérieur de ce tube une disposition inclinée qui se communique au chromate et rend incertaine l'appréciation de la longueur décolorée. Cependant l’instrument est bon dans les petites profondeurs et comme il permet de sonder en marchant à moyenne vitesse, il est très employé à bord des navires à vapeur pour les atterrissages qu'il facilite beaucoup.

Un instrument extrêmement ingénieux et qui rendrait d'immenses services s'il était amené à ses derniers perfectionnements et rendu

d’un usage pratique, est le bathomètre Siemens. Sa construction s'appuie sur un principe original et parfaitement logique.

Le poids d’un corps est l'effort exercé par ce corps sur un obstacle qui l'empêche de se rendre au centre de la terre et cet effort est proportionnel à la masse du globe comprise entre le point de la surface terrestre où se trouve le corps et le centre de la terre. Or, pour un bâtiment, cette masse du globe est constituée par deux colonnes de matière superposées, la première, la colonne d’eau entre la surface et le fond de la mer au point considéré, possède la densité L, environ, la seconde solide, entre le fond de la mer et le centre de la terre, a pour densité la densité moyenne de la terre qui est 5,5 environ. Si on promène sur tous les océans un même obstacle offrant partout le même résistance, chargé d’un même corps pesant, ce dernier exercera un effort proportionnel à la densité de la colonne de matière hétérogène qui la sépare du centre de la terre et par conséquent à la colonne d’eau comprise entre la surface et le fond, en d’autres termes à la profondeur de la mer. L’effort sera variable en chaque point de l’océan et sa variation, proportionnelle à celle de la profondeur de la mer, servira de mesure à celle-c1.

Siemens a pris pour obstacle une lame de tôle ondulée, pour matière pesante une masse de mercure reposant sur la tôle, pour mesure de la variation d’effort le déplacement de l'extrémité supérieure de la colonne mercurielle dans un tube de verre fin enroulé horizontalement en spirale afin de rendre ses variations de longueur bien visibles. |

L’instrument ayant à enregistrer des indications assez faibles est délicat à construire. Il a l'inconvénient de mesurer des chiffres très forts, des centaines et des milliers de mètres par des déplacements très faibles, des millimètres, et par suite d’être sous la puissante influence des causes extérieures, température d’abord, puis état physique moléculaire de l'instrument lui-même. La résistance de la lame de tôle ondulée supposée absolument constante, ne peut pratiquement être considérée comme telle ; le bathomètre ne donne pas exactement la profondeur de l’eau immédiatement audessous du bateau qui la porte, mais la profondeur moyenne de la

mer dans un certain rayon d'influence autour de la projection verticale du navire ; enfin son maniement est et ne peut être qu’extrêmement délicat. Ces multiples difficultés ont été telles que jusqu’à présent, l'instrument n’a jamais été manié que par son inventeur et quoiqu'il ait donné, dit-on, de bons résultats entre ses mains, son usage n’a pas été continué.

Et cependant, quels immenses services ne serait-1l pas susceptible de rendre! Toute personne naviguant, sans aide, sans installation coûteuse et exigeant une place considérable, sans arrêter le bâtiment, tranquille dans sa cabine, se bornant à noter l'heure de l'observation et la longueur d’une colonne mercurielle, dresserait la section de l'océan le long de la projection de la route suivie. Les médecins de paquebots qui possèdent des loisirs et ont l’habitude des opérations délicates, pourraient s’en charger sur le parcours des principales lignes de navigation. Le même trajet étudié plusieurs fois, permettrait d'établir des moyennes de moyennes et par conséquent de supprimer à peu près entièrement les erreurs accidentelles. Il jouerait alors le rôle de ces nivellements de lignes de chemins de fer dont l'exactitude est certaine et auxquels se raccorde tout un réseau de nivellements secondaires. La rapidité de la marche n'étant pas un obstacle et l'identité du trajet étant un avantage, en peu d’années la carte bathymétrique de l'océan serait exécutée sur le globe entier et l’on posséderait la base indispensable de toute la science océanographique.

De si beaux résultats sont faits pour encourager ceux qui cherchent à reprendre l'instrument de Siemens et à simplifier sa construcüon et son maniement. Un savant s’est intéressé à la question et s’en occupe avec ardeur sans se laisser décourager par les difficultés de détail qui sont nombreuses. Puisse-t-il réussir! Son succès aurait une réelle portée et serait un service signalé rendu à l'océanographie dont les progrès touchent à tant d'intérêts de science pure et d'applications industrielles. |

En attendant, on étudie le relief du sol sous-marin d’une façon bien autrement lente. Les procédés varient selon qu'il s’agit du levé hydrographique de portions voisines du rivage ou du levé

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en haute mer, hors de la vue de terre. Étudions d’abord le mode de travail des ingénieurs hydrographes.

Supposons qu'il s'agisse d’un terrain immédiatement contigu à la terre par des fonds inférieurs à 15 ou 20 mètres, où les navires à vapeur à bord desquels s’exécutent les levés en eaux plus profondes ne sauraient passer sans danger. L’ingénieur est sur une balemière manœuvrée par quatre rameurs. À l'avant, sur une petite plate-forme de fortune, un matelot sondeur revêtu d’un ciré, caf sa besogne ne tardera pas à le rendre ruisselant d’eau, tenant à la main une ligne de sonde en chanvre portant à son extrémité un plomb en forme de pyramide hexagonale ou octogonale allongée, du poids de cinq ou six kilogrammes et muni à sa base d’une cavité qu’on remplit de suif. A l’arrière, dans la chambre de l’embarcation, l'ingénieur, debout, tenant son cercle répétiteur et à côté de lui son secrétaire, matelot timonier, avec son carnet et son crayon ; à l'extrême arrière de l’embarcation, assis sur le bord, le patron chargé de gouverner.

L’embarcation partant de terre suit une don droite indiquée par l'ingénieur et soigneusement maintenue par le patron, les canotiers rament régulièrement et lentement. Après un nombre déterminé de coups d’avirons, dix par exemple, sauf circonstances particulières, le matelot sondeur balance son plomb de sonde, le fait osciller comme un pendule d’avant en arrière et d’arrière en avant et quand l’impulsion est assez forte, 1l le lance en avant. Le plomb tombe à l’eau, le sondeur laisse filer la ligne entre ses doigts tandis que la baleinière où l’on a cessé de ramer, avance poussée par son impulsion et sa vitesse est telle que son avant, pendant que le plomb descend verticalement, est arrivé juste au-dessus du point où il repose sur le sol, car la profondeur de l’eau est faible. La ligne qui préalablement a été rigoureusement mesurée mouillée et porte de mètre en mètre des marques représentées par des chiffons de couleurs différentes pour les décamètres, les mètres, et quelquefois les demi-mètres, est verticale. Le sondeur soulève légèrement pour éviter toute courbure, laisse relomber sur le fond et crie à haute voix la profondeur aussitôt ins-

crite par le secrétaire; puis il s'occupe à remonter son plomb.

Pendant ce temps, l’hydrographe mesure avec son cercle les deux angles sous lesquels, du point où il se trouve, sont aperçus trois points remarquables situés à terre et soigneusement repérés sur la carte, clochers, pointes de rochers de forme particulière, phares ou autres amers. On mesure pour servir de vérification ultérieure, plus de deux angles, souvent cinq ou six, mais en réalité deux suffisent pour fixer d’après la construction de géométrie élémentaire appelée segment capable d’un angle donné, la position du point de sondage par rapport aux repères à terre. L’ingénieur fait à haute voix la lecture des angles qu'il a trouvés et ils sont immédiatement inscrits par le secrétaire. Ce dernier ajoute à ses indications la nature du fond criée par le sondeur qui, ayant fini de ramener son plomb, a pu examiner à sa base, les fragments de coquilles, les grains de sable, les herbes marines ou les petits morceaux de vase restés collés au suif qui garnit la cavité.

La station est complète. Le sondeur renouvelle le suif, les canotiers reprennent leur marche régulière ; dix ou vingt coups d’aviron plus loin, on fait une nouvelle station et ainsi de suite. Lorsqu'une ligne est achevée, on en commence une autre. Le temps nécessaire pour une stalion est beaucoup moins long qu’on ne serait porté à le croire, chacun exécutant en même temps une besogne rigoureusement définie, toujours la même et aucune interruption n'ayant lieu.

Le procédé peut être simplifié et considérablement accéléré par l'emploi d’un instrument nouveau qui, installé à terre en un point dominant, permet par une seule visée d'obtenir les coordonnées topographiques de l'endroit où s’arrête l’embarcation à bord de laquelle l'unique préoccupation consiste à mesurer la profondeur de la mer sans se préoccuper en rien du repérage de la position.

En mer plus profonde, les opérations sont essentiellement les mêmes; l'ingénieur et son secrélaire sont sur la passerelle, les coups d’aviron sont remplacés par des tours d’hélice, le sondeur est debout sur une petite plate-forme extérieure au bâtiment et proche de l'arrière ; le plomb de la ligne de sonde est remonté

jusqu’à la vergue du mât de misaine et tombe à l’eau à volonté par le simple mouvement d’une corde manœuvrée du pont. Le matelot sondeur soulève la ligne aussitôt que le fond est touché, la tient bien verticale, chante la profondeur et le plomb est remonté par un petit treuil à vapeur ou électrique.

On crible ainsi la surface blanche de la carte marine d’une multitude de coups de sonde ayant chacun leur cote corrigée s’il y a lieu, de l’effet de la marée calculé d’après l'heure de lopération et les indications d’un marégraphe au même moment. Pour les hydrographes, la mer ne commence qu’au niveau des plus basses eaux. Rien n'est plus simple que de tracer ensuite sur la carte les courbes isobathes entourant les fonds de même profondeur.

Peridant ce temps, car pour procéder plus rapidement, toutes ces opérations sont simultanées, un troisième ingénieur chargé de la topographie, suit la côte en embarcation, presque à toucher terre. À chaque instant il débarque, monte sur les rochers, les falaises, présentant le moindre caractère remarquable, s'arrête sur les pointes, au fond des criques, aux extrémités des plages et à, muni de son cercle, il repère le point où il se trouve-et entre deux * de ces points il dessine ce qu'on pourrait appeler le portrait d’après nature du rivage.

Certains endroits exigent une attention particulière, ceux qui sont susceptibles d’être un danger pour la navigation comme par exemple les alentours des écueils isolés et surtout les têtes de roches cachées sous les eaux et ne découvrant jamais. On multiplie les sondages autour de ces points, le réseau se fait de plus en plus serré afin de connaître exactement la hauteur jusqu'où s’élève la pointe et sa position exacte, plus qu'exacte s’il est possible, afin qu’ainsi qu’il est arrivé malheureusement trop souvent, un bâtiment ignorant du péril ne vienne, marchant à pleine vitesse, éventrer sa coque contre l’écueil. On se sert aussi, lorsque les circonstances le permettent, d’une drague'à courant, longue corde immergée à une profondeur déterminée, maintenue horizontale et portant de distance en distance des grappins. La corde est soutenue à la surface par des bouées et ses extrémités sont tendues en ligne

droite chacune par une embarcation. On abandonne au courant et la drague, balayant un plan situé par exemple à cinq ou dix mètres de profondeur, garantira qu'aucune roche ne dépasse ce niveau. En effet, s’il en existe une, elle arrêtera la corde immergée et les deux bouées extrêmes de la surface continuant leur marche, décriront forcément une courbe pour venir se réunir en aval, s’'immobiliser à leur tour et se placer en ligne droite avec la tête de roche. Il est alors facile de trouver sa position, de la fixer par rapport à des repères situés à terre et d’en prendre des alignements.

En écrivant ces lignes, ma pensée se reporte à l’époque déjà lointaine où j'apprenais moi-même les choses que je viens de décrire, à bord du Laborieux, dans l’Iroise, en suivant les opérations d’un ingénieur hydrographe de la marine, dont j'admirais la science et la haute habileté professionnelle autant que j'appréciais son affectueuse cordialité ; d’un autre dont je restai le compaœnon pendant plusieurs semaines; d’un troisième qui débutait alors dans la carrière et qui communiquait à ceux qui l’entouraient l’enthousiasme pour la mer dont il était rempli. Les deux saisons pendant lesquelles j’eus l’honneur de partager leur vie m'ont laissé de précieux souvenirs. Nos ports d’attache étaient Camaret et le Conquet. Lorsque le temps était favorable, on partait de grand matin et l’on se rendait au travail. Je suivais tantôt l’un, tantôt l’autre, pour bien me rendre compte des procédés employés. Parfois, j'accompagnais le topographe, escaladant avec lui les rochers de cette côte si pittoresque. Quand ils étaient trop abrupts, on les longeait en baleinière, à les toucher; on les examinait jusque dans leurs moindres recoins. On découvrait alors autour d’eux d’adorables grottes minuscules bordées d’une petite grève de sable fin ayant la teinte gris satiné des perles fines avec des paillettes de mica ressemblant à de la poussière de diamant. Chaque flot venait les battre en formant des remous à leurs extrémités et le regard se perdait dans des trous profonds où la mer prenait la couleur. azurée du lapis ou le bleu sombre un peu violacé du saphir et que les reflets du soleil sillonnaient d’éclairs incessants. Les parois

humides étaient tapissées d’algues brunes, rosées et verdâtres et quand l'onde qui les avait baignées se retirait, l’eau en ruisselait par des milliers de colonnettes d'argent. Oubliant pour un instant les angles et la topographie, je me laissais aller à penser que les pages de la fée Titania étaient bien heureux de pouvoir, tous seuls, — « petits comme de petits atomes », — se baigner dans cette eau si pure, courir dans ces forêts d’alœues fraiches et, pour se reposer, s'étendre dans la conque d’une coquille rose, regarder le ciel et la mer, suivre de l’œil les scintillements de l’eau sans penser à rien. D’autres fois, on s’occupait de l’hydrographie des petits

fonds et, sous le soleil ardent, j'écoutais les coups d’avirons dont

le rythme régulier se communiquait à mon corps s’inclinant à la poussée que chacun d’eux imprimait à la baleinière. Je regardais à travers le cristal limpide sur lequel l’embarcation flottait comme sur de l'air, les touffes de laminaires rubanées ressemblant à d'immenses serpents à la peau sombre. D'autres fois encore, plus au large, du haut de la passerelle du Laborieux, je voyais défiler les cailloux, les rochers noirs, alors tout brillants de soleil et aussi paisibles que de grands fauves au repos. J’évoquais leur image alors que par les nuits d'hiver, ils devaient être si terribles, balayés par les vagues affolées, couverts d’écume et d’embruns, dans les hurlements du vent et les rafales de pluie. Mais on était en été, la mer était calme, roulant ses lames de houle à surface moirée. Tout à coup une large tache apparaissait bouillonnante, faite du frétillement de millions et de millions de sardines poursuivies par des bandes de marsouins et, dans l’air, par des nuées d'oiseaux, les uns bondissant hors de l’eau, la frappant de leur queue pour masser les sardines et en avaler davantage, les autres voletant, piaillant, se posant sur la mer, attablés, piquant du bec à droite et à gauche gloutonnement, goëlands gris, cormorans noirs, àpres à la curée presque autant que des hommes, avec seulement le respect humain en moins. On descendait aussi à terre, dans des endroits sauvages, à Molène, à Quémenez, à Ouessant, à l'ile de Sein, nue, grandiose, battue par le vent, plus riche de poésie que de brins d'herbe. Le soir, en regagnant le mouillage,

on regardait s’allumer les feux, tous en même temps, si nombreux que la côte en était illuminée : Armen, les Pierres-Noires solitaires, le Stiff, Saint-Mathieu blanc malgré la nuit, avec la masse noire de l’abbaye à ses pieds, Kermorvan, les feux de Brest. On avait travaillé, on se sentait fatigué mais enivré d’air et d'espace et lorsque, la nuit, on s’étendait sur son lit et que bercé par le mouvement du bateau, écoutant le bruit monotone du flot glissant le long: du bord ou clapotant contre les flanes du navire, tout près de soi, ou bien encore les grincements de la chaîne de l’ancre sur l’écubier, on avait conscience qu’on avait bien employé sa journée, qu’on avait réellement vécu, qu’on avait fait provision de souvenirs salubres et l’on s’endormait tout plein d’une grande paix.

Les ingénieurs hydrographes ne travaillent guère qu’en vue de terre, à une profondeur dont l'extrême limite ne dépasse jamais une centaine de mètres et est le plus souvent notablement moindre. Leur tâche consiste à faciliter la navigation et les faibles profondeurs offrent seules un intérêt pour les atterrissages. Les sondages océanographiques qui se font à d’énormes profondeurs, jusque vers 10000 mètres, jusqu'aux véritables abimes de locéan, s’exécutent d’une façon différente quoique les principes restent les mêmes.

Les bâtiments destinés à des missions océanographiques en mer profonde doivent être spécialement installés pour ce service. On n'improvise pas plus ce genre d’études qu’on n’improvise un laboratoire et des savants spécialistes. L'observation paraît évidente, et cependant la majeure partie des échecs provient de ce qu’il n’en a pas été tenu compte. Le gros travail est exécuté par la vapeur, car les bras humains se fatigueraient vite à remonter de lourds plombs de sonde et si, à force de courage et d'endurance, ils y parvenaient, ils y consacreraient un temps beaucoup trop considérable. Il faudrait néanmoins se garder d’exagérer les difficultés. La zoologie marine seule a besoin d'appareils véritablement coûteux, encombrants et pénibles à manœuvrer. L’océanographie pure est incomparablement moins exigeante et quoique rien ne se

fasse de rien, il est possible d'accomplir de très importantes décou-

vertes, de rendre des services signalés à la science sans être obligé d’y consacrer d'énormes sommes d'argent et des années d’études préalables. Nous allons parler ici des recherches océanographiques en haute mer.

L'appareil de sondage dont il existe plusieurs modèles, reste toujours le même dans ses parties essentielles. Le fil de sonde constitué le plus souvent par un câble de trois brins dont chacun est de trois fils d’acier est, sur une longueur d’une dizaine de milliers de mètres, enroulé sur une solide bobine. Ce câble que nous continuerons à désigner comme on en a l’habitude sous le nom de fil, court sur plusieurs poulies qui régularisent son mouvement et, la machine à sonder étant le plus souvent installée au milieu du pont, près de l’axe du bateau, il traverse transversalement le pont à une certaine hauteur afin de ne pas gêner la cireulation. Sur son trajet, il passe sur une poulie compteur de tours, faisant partie de la machine elle-même, engrenant avec une vis sans fin mettant en mouvement une aiguille indicatrice. Depuis le moment où le fil est mis à l’eau jusqu’à celui où le plomb touche le fond, l'aiguille du compteur avance lentement et quand elle s’arrête, elle marque en mètres, sur un cadran, la valeur de la profondeur.

Le fil en sortant de la machine est amené au-dessus d’une plateforme extérieure au bâtiment et sur laquelle se tiennent les hommes chargés de la manœuvre, Une dernière poulie lui fait prendre la direction verticale exactement au-dessus d’une ouverture quadrangulaire ménagée au milieu de la plate-forme donnant sur l’eau et dont les quatre côtés sont garnis de cylindres d’acier roulant très aisément au milieu de leur axe et sur lesquels vient frotter le fil, pendant la descente ou la remontée, selon les mouvements de roulis et de tangage du navire.

Au commencement du fil, on attache quelques brasses de corde pour donner plus de mou et, à l'extrémité de la corde, le plomb de sonde dont le modèle est assez varié. Le plus généralement employé est celui de Buchanan constitué par un tube long de 80 centimètres à À mètre, qui heurte verticalement le fond, S'y

remplit de vase et la rapporte à bord où elle sera soigneusement recueillie pour être analysée plus tard. Autour du tube, on enfile la série de poids en fonte, en rondelles successives, maintenues par un simple fil de fer, destinés à entrainer le fil au fond. Détachés automatiquement par le choc, ils seront perdus ou bien, si on le préfère, ils resteront attachés et devront alors être remontés à la surface. Le travail sera plus pénible pour des hommes ; s’il est exécuté par la vapeur, il n’en résultera qu’un peu de lenteur et l’on aura économisé les poids.

Au-dessus du sondeur, on fixe ordinairement une bouteille à recueillir l'eau qui se ferme par l'envoi d’un messager depuis la

surface. Au-dessus ou même fixé à la bouteille est un thermomètre |

dans sa monture dont le messager provoquera le retournement, immobilisant d’une manière définitive la colonne mercurielle et permettant ainsi de lire à bord sa longueur, c’est-à-dire la température du fond non influencée par les couches plus chaudes ou plus froides qu’aurait rencontrées l'instrument sur son double trajet de descente et de remontée.

On envoie doucement à l’eau. Un frein faisant partie de la machine à sonder permet de ralentir ou d'accélérer le mouvement de descente. A intervalles convenables, on arrête, et les hommes sur la plate-forme attachent au fil les bouteilles et les thermomètres destinés à récolter l’eau et à donner la température aux diverses profondeurs. L’instrument attaché, on soulage le frein, le fil con-

tinue à descendre. Pendant ce temps, le commandant, l'œil fixé

sur le fil plongé dans l’eau et dont l’image ondoyante se perd dans les gouffres bleus mouchetés de petites bulles d’air brillantes comme des étincelles d'argent et qui viennent bouillonner à la surface, met tous ses soins à lui conserver la verticalité par l’action combinée du gouvernail et par la marche plus ou moins accélérée de l’hélice, en avant et en arrière. A cet effet, un double tuyau acoustique communique avec la machine et avec la passerelle où se tient l’homme à la barre.

Enfin le plomb touche le fond. On en est averti par un mollissement brusque du fil accentué par la détente des ressorts qui le

soutiennent et aussi par l'arrêt sur le cadran de l'aiguille indicatrice. On relève quelque peu le plomb, on le laisse retomber pour être assuré qu'il est bien au fond et on lit la profondeur. Au même moment, l'officier chargé de cesoin fait le point et détermine astronomiquement la position du sondage.

On introduit le fil dans la portion centrale vide du messager de Rung qui doit déclencher tous les thermomèlres et fermer les bouteilles. On a calculé le temps qui lui est nécessaire pour faire le trajet et qui dépasse souvent une demi-heure. Aussitôt que l’on est sûr que l'opération est terminée, on remonte lentement. Le fil passe entre les mains de deux hommes qui l’essuient avec des chiffons et le graissent pour éviter la rouille etil revient s’enrouler sur le treuil. Le sondage est achevé, l'opération a duré quelquefois plus de deux heures. À mesure qu’apparaït un thermomètre ou une bouteille, la remontée s’arrête, les hommes sur la plate-forme décrochent le thermomètre et le passent à ceux qui en font la lecture ; les bouteilles sont vidées dans des flacons soigneusement étiquetés et quand arrive le plomb, le tube contenant l'échantillon du fond est vidé à l’aide d’un mandrin en bois et le boudin vaseux mou, long d’une cinquantaine de centimètres, parfois davantage, est détaché, séché, enveloppé et conservé pour être analysé.

On possède de petits sondeurs plus simples et assez légers pour être placés et manœuvrés aisément même à bord d’une embarcation. Celui de M. Belloc suffisamment simplifié est excellent. IL est construit d’après les mêmes principes que les grands sondeurs. Un fil d’acier ou câble très fin enroulé sur un tambour passe sur un système de poulies dont la dernière actionne un compteur de tours à cadran où s'inscrit la profondeur. Un ressort se détendant brusquement dès que le poids touche le fond, permet de constater que le fond est réellement atteint ; un frein qui n’est qu’un bout de corde laisse régler à volonté la vitesse de descente, enfin une double manivelle sert à remonter le fil à la main. L'opération est un peu plus longue, mais il y aurait folie à faire servir cet instrument à mesurer de fortes profondeurs et l’on ne saurait sans danger charger le fil outre mesure. En guise de lest, on prend quelquefois

un sac de pierres qui ne coûtent que la peine de les ramasser et que

l'on abandonne au fond à chaque coup de sonde. Tel qu'il est,

grâce à sa simplicité, sa facilité de manœuvre, sa légèreté et son bon marché, il serait fort à désirer que l’usage de ce sondeur fut répandu surtout parmi les yachtsmen. La vraie dépense en océanographie est le bateau et non les instruments. En ne l’appliquant

qu'à des profondeurs inférieures à 500 mètres, ceux qui ont le

bonheur de se livrer à la navigation de plaisance n'auraient à

craindre ni un travail trop pénible ni une trop grosse perte de :

temps. Il servirait à des travaux extrêmement intéressants. On ne soupçonne pas les merveilleuses découvertes à faire sous l'eau. La découverte de ces mystères rendrait d’incalculables services à la science et, du même coup, à toutes les applications de l’océanographie, à la pêche dont vivent et dont meurent ces pauvres de la mer dont on ignore trop le courage, l’abnégation et la misère.

Le prince de Monaco a descendu en plein océan, au-dessous de 6 000 mètres, des nasses reliées par un cäble en fils d'acier à une bouée et qui, demeurant plusieurs jours en place, sont non seulement des engins de pêche, mais constituent par leur immobilité au milieu de l’océan, une station fixe autour de laquelle on peut se livrer à des expériences et à des mesures dont la position est ainsi rendue certaine. En vue de la côte, au moyen de repères terrestres, rien n’est plus facile que de déterminer sa position ou de se maintenir dans une position choisie. On pourrait employer le même système pour établir une station permanente hors de vue de terre. Il suffirait d’immerger un sac de pierres qu'on relierait par un fil d’acier à un radeau portant un signal, pavillon pendant le jour ou fanal pendant la nuit; le tout, n’ayant aucune valeur, serait ensuite abandonné, Je recommande cette solution à un problème important de l'océanographie qui a été résolu d’une façon beaucoup plus pénible et plus coûteuse par les officiers de la marine américaine dans leurs études le long du Gulf-Stream.

Quoi qu'il en soit, les sondages étant exécutés, on les reporte sur une carte; on trace ainsi qu’il a été dit, les courbes isobathes en entourant par une ligne tous les points de même cote et on termine

en y passant un lavis bleu par teintes plates d'autant plus foncées que les aires qu’elles recouvrent sont plus profondes. Les distances verticales sont mesurées par les Anglais en brasses ou fathoms de 12,86 qui ont l’avantage d’être la millième partie du mille marin de 1852 mètres, lequel correspond à la longueur d’un are de une minute mesuré sur un grand cercle de la sphère terrestre. Cependant l'adoption du mètre et, d’une façon générale, du système métrique, offre de tels avantages que le Congrès International de Stockholm en 1899 et celui de Christiania en 1901, dont faisaient partie la plupart des nations maritimes de l’Europe, sauf la France, a sagement décidé que cette mesure serait exclusivement employée pour les profondeurs. Il restera cependant loisible de traduire les longueurs métriques en brasses de sorte que les aires isobathes se feront toujours par nombres ronds de mètres. Nous nous confor- , merons à cette règle.

Les mêmes congrès ont adopté le méridien de Greenwich comme méridien origine. Cette décision est aussi très sage : toutes les marines, sauf en France, l'ont admise. On se trouve en présence d’une masse si énorme de travaux basés sur cette donnée, d’un nombre si minime de travaux basés sur le méridien de Paris que l’avaniage de la science est incontestablement en faveur de Greenwich.

La science a l’impérieux besoin de posséder le plus tôt possible une carte générale des profondeurs de l'océan. Il en existe plusieurs, mais il en faudrait une servant de type, admise par toutes les nations dont les travaux communs auraient servi à la dresser. J'ai établi dans un travail spécial que cette entreprise était beaucoup moins compliquée qu’on ne serait tenté de se l’imaginer et qu’il suffirait pour établir ce document indispensable, le tenir continuellement au courant des nouvelles découvertes et en publier des éditions de plus en plus parfaites, de deux ou trois personnes se consacrant entièrement à cette besogne.

À la suite du Congrès international géographique de Berlin en 1899, il fut décidé qu’une Commission étudierait les mesures à prendre pour l’établissement d’une carte générale bathymétrique

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des océans et fixerait la terminologie sous-marine en allemand, en français et en anglais. Cette commission, réunie à Wiesbaden en mai 1903, a décidé la confection d’une carte au 1/10 000 000, en 24 feuilles dont 16 en projection de Mercator et 8 polaires en projection gnomonique et le prince de Monaco qui présidait, a généreusement consenti à se charger de faire exécuter le travail.

Il résulte, de l’ensemble de cet exposé des progrès accomplis dans l’art des sondages que, de quelque façon que soient recueillies les données numériques, soit par un instrument automatique comme le bathomètre qu’il sera en outre nécessaire de rendre enregistreur, soit à coups de sonde dont chacun ne fournit qu'un seul point, les procédés employés sont certains et la confection d’une carte bathymétrique générale complète et précise des océans n’est qu'une affaire de temps. Ce document est indispensable aussi bien au point de vue théorique qu’au point de vue pratique. Il doit être la base de tous les autres travaux d’océanographie, lithologie, chimie ou physique sous-marines. Les bâtiments télégraphistes contribueront beaucoup au prompt achèvement de cette œuvre. Les services qu’ils ont rendus à la topographie sousmarine sont déjà considérables. On leur doit de nombreuses déterminations de profondeurs le long de certaines lignes et surtout autour des points d'atterrissage des càbles; ils ne peuvent qu'en rendre davantage encore, alors surtout que la masse des données obtenues permettra de ne plus tenir aussi secrètes des informations qui aujourd'hui représentent une valeur industrielle et par suite, ne sont pas aussi divulguées que le souhaiteraient ceux dont l’unique préoccupation est le progrès scientifique. On a calculé que chaque année, il se donne environ un millier de coups de sonde profonds. En les rassemblant systématiquement, on ne sera pas longtemps à achever la carte des itinéraires les plus fréquentés, et quant au reste des mers du globe, 1l faut compter sur le sentiment si humain qui porte à boucher les trous dont la vue heurte les yeux. C’est l'effet que produira une carte volontiers trop complète dans certaines régions et trop dégarnie dans d’autres. L'important est de se hâter et de mettre en ordre les richesses

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