RO ES MMA ANT
légendes populaires, folklore, on parvient à reconstituer un siècle, on l’oblige à sortir de la nuit, on le fait renaître tout resplendissant de vie aux yeux de lesprit. Il faut qu'il en soit de même pour l'histoire matérielle du globe.
Le jour où guidé par les observations du zoologiste, le paléozoologiste ou le paléobotaniste auront renseigné celui qui s'occupe d'océanographie pure et de géologie, d’après l’ensemble des fossiles d’une couche, sur les conditions de genèse de celle-ci, il deviendra aisé, de déduction en déduction, de présenter tout le tableau de l’époque. S'agit-il de la profondeur, si la couche a été formée à cinquante, à cinq cents ou à cinq mille mètres, comme elle est maintenant à la surface, une comparaison avec d’autres lambeaux de terrain voisins — ce qui est l'affaire du stratigraphe, — Jaissera calculer la pente de l'océan disparu, fixer la distance où chacun des points étudiés était jadis du rivage et par conséquent où était ce rivage. On en dessinera la carte et en la comparant avec la carte actuelle, on obtiendra la suite des événements accomplis depuis des centaines de siècles, la quantité dont le sol s’est soulevé, s’est contracté et la mesure de l’érosion postérieure. On sera renseigné sur la mer disparue, on saura si elle était froide ou chaude, fortement salée ou saumâtre, si les vagues y roulaient faibles ou violentes et par conséquent si cette mer, de profondeur connue, était vaste ou d’étendue restreinte. Il n’en faudra pas plus pour acquérir des notions sur sa configuration, car les longues vagues ont eu besoin, pour se former et prendre leur puissance, de venir de plus loin que des vagues courtes et hachées. On aura la mesure de la force des vents capables de soulever de telles vagues, de la continuité de leur action, de leur direction habituelle. On profitera de toutes les indications — et la paléominéralogie même en apportera : la nature et l’état arrondi ou anguleux des grains de sable, leur volume, leurs proportions relatives, la quantité et la qualité de Pargile mélangée, tout fournira matière à certitudes ou du moins à présomptions, selon la solidité des données recueillies : courants marins, nature des roches continentales apportées en débris par
| PO SE EU NT TRE NERF SOA EMA 2 EN TR FRA ke ik "IAE s ) RAT MUNE à ? VOLE
des fleuves au cours lent ou tumultueux, c'est-à-dire coulant sur des pentes douces ou abruptes depuis longtemps desséchées, montagnes dont les vestiges sont maintenant effacés du relief terrestre. N’arrive-t-on pas déjà à de semblables conclusions en traitant par l’acide d’anciens calcaires et en examinant ensuite le résidu insoluble qu'ils ont laissé ? Un grain de sable raconte beaucoup, un vestige d’être vivant, plante ou animal, en raconte davantage ; à eux deux, ils parlent des mèmes événements auxquels ils ont assisté et qui est une page de l’histoire de la terre. Les témoins corroborent mutuellement leurs dépositions. Il ne s’agit que d'interroger et d’écouter les réponses. Si nous ne comprenons point, c’est notre faute et non pas la leur. Travaillons, sondons les mers, mesurons des variables, comparons, faisons de l'analyse et de la synthèse, traçons des courbes, dressons des tableaux de chiffres et nous finirons par entendre leur langage muet. L’océanographie est une vaste synthèse, introduction indispensable à la reconstitution du passé de notre globe, A l’excepton des roches cristallines, — documents se rapportant à une portion infime de cette histoire, celle des révolutions brutales, — l’histoire de la terre est celle des roches sédimentaires, celle des océans qui successivement apparus, disparus pour reparaître encore ont recouvert et recouvrent maintenant sa surface.
Quelques esprits originaux s’efforcent de faire sortir la géologie de l'antique routine ; ils ont à Lutter mais comme ils aperçoivent distinctement la lumière, ils marchent vers elle d’un pas assuré, insouciants des fatigues et des combats, certains de leur triomphe qui est celui du bon sens. Parmi ceux qui ont montré le chemin et marché les premiers, je citerai quelques noms étrangers — on en comprend le motif — Pfaff, Mohr si digne d’admiration malgré ses erreurs, enfin Walther qui a résumé d’une façon magistrale les lois de la vie organisée et inorganisée au sein des mers et s’est livré à des considérations si suggestives sur les ammonites. Walther a donné une liste des profondeurs auxquelles vivaient la plupart des animaux peuplant l'océan actuel. Je ne me porte pas garant du degré d’exactitude de ce catalogue. D'ailleurs qu'im-
porte. S'il n’est pas aujourd’hui parfait, que les zoologistes y fassent les corrections nécessaires, la science n’est-elle pas une suite d’approximations successives et, en outre, n'est-elle pas maitresse du temps? Je juge de plus haut un tel document et j'estime qu’on ne saurait lui attribuer trop d'importance. Dès maintenant, il permet de résoudre ce problème capital : mesurer la profondeur à laquelle a été donné un coup de chalut d’après l’ensemble des
animaux rapportés. C’est exactement le problème dont la solution, :
dans le passé, ouvrirait de si vastes horizons à la géologie historique.
Quant aux autres relations des êtres avec ce qu’on pourrait appeler la physique de leur milieu, n’est-on pas entré dans la voie rationnelle lorsqu'on a eu constaté l’uniformité de la faune abyssale dans l’océan tout entier, reconnu ses caractères polaires, conséquence du calme et de la température des eaux profondes, observé à mesure qu’on se rapproche davantage des pôles le relèvement vers la surface de l’habitat de ces espèces, expliqué leur caractère archaïque par l'abri qu'ont trouvé les espèces anciennes au fond des abimes? Que de conclusions applicables aux époques coralliennes anciennes sont tirées des conditions de l'habitat des espèces coralliennes actuelles !
Je n’ai à m'occuper ici ni de la manière d'étudier sur place ou dans le laboratoire, ni du mode de conservation des animaux récoltés à la mer. Ce travail concerne les naturalistes. Ayant eu l'honneur de recevoir l'hospitalité de S. A. $. le prince de Monaco à bord de son yacht, de voir de mes yeux l’excellence des résultats obtenus par une longue pratique de ces opérations et la possession d'engins construits, essayés, sans cesse perfectionnés avec une libéralité qui ne recule devant aucune dépense de temps et d'argent, aucun effort pour avoir mieux ce qui est bien, tenu par sa bienveillance et par celle de ses collaborateurs habituels au courant de toutes les modifications apportées à l'outillage, je crois rendre service en communiquant à mon tour aux autres mon expérience. J'ai été trop souvent interrogé à ce sujet pour n'être pas convaincu d'être utile. Ceux qui, renseignés d’une façon
PL) ù |
générale sur ce qui s'exécute à la mer, auront besoin de plus amples informations n'auront pas de peine à se les procurer. Je décrirai donc une station océanographique complète en haute mer.
La première opération consiste à mesurer la profondeur : si elle est faible, ou emploiera le petit sondeur portatif à fil d’acier de Belloc simplifié qu’on manœuvre à la main et qui peut s'installer sur une embarcation ; pour les grandes profondeurs nous savons qu'on se sert d’un treuil à vapeur et d’un câble fin en fils d'acier. Le plomb de sonde est le plus souvent à poids perdu. Au-dessus de lui, on fixe une bouteille à recueillir l’eau portant son thermomètre et, au-dessus, à des distances connues, une série aussi nombreuse que possible de bouteilles Richard munies chacune de son thermomètre. Une seule opération fournit donc la profondeur, un échantillon du fond ramené par le tube creux du sondeur ainsi que plusieurs échantillons d’eaux avec leur température respective échelonnés à intervalles connus depuis le fond jusqu’à la surface. Pendant l’opération on a effectué des observations astronomiques qui ont permis de connaître la longitude et la latitude du point où l’on se trouve.
La seconde opération consiste à mouiller une nasse. On donne ce nom à une carcasse en bois léger en forme de prisme triangulaire, recouverte d’un filet et lestée de quatre sacs remplis de pierres pour l’entrainer au fond. Sur les deux bases verticales du prisme sont ménagées deux ouvertures par lesquelles les animaux peuvent entrer mais d’où il leur est impossible de sortir. A lintérieur, on suspend de la boëtte, morceaux de poisson, tessons de porcelaine blanche que la phosphorescence rendra visibles, quelquefois aussi des tubes phosphorescents en verre, remplis de sulfure de calcium et de paraffine, afin de n'être pas écrasés par la pression des grands fonds. On file la nasse attachée d’abord à un bout de filin, puis à un câble en acier auquel on fixe, dès qu'il cesse de descendre, une très grosse bouée qu’on surmonte d’un pavillon afin de la rendre visible de loin, pendant le jour, et sur laquelle on allume un fanal pendant la nuit.
À la nasse on ajoute une palangre. L’engin est une longue
PP ALES er PU ee UE LS
ligne à laquelle sont attachées, à des intervalles ésaux de trois ou quatre mètres, de courtes lignes ou avançons portant un hamecon. La nasse et sa bouée étant rendues libres de tout lien avec le bâtiment, on enfile dans son câble un anneau qui soutient la ligne de palangre. L’embarcation qui la porte s'éloigne doucement en la déroulant dans la mer. Aussitôt qu’elle a été complètement filée avec tous ses hameçons boëttés, on la termine par un second anneau qui est introduit dans le fil de sonde mis une seconde fois à l’eau. On leste et on lâche en même temps les deux anneaux lun sur le fil de sonde et l’autre sur le câble de la bouée. La palangre descend, parvient sur le fond et alors on relève le fil de sonde. D’autres fois on se contente de lester faiblement l'extrémité de la palangre, de la tendre autant que possible et de la laisser descendre par son propre poids en glissant d’un côté sur le câble de la nasse, On abandonne le tout pendant un, deux ou trois jours, temps de se livrer au dragage ou à d’autres opérations.
La bouée de nasse fixe en un point déterminé de l'océan dont on connaît la profondeur d’eau, constitue une station dont on n’a pas, jusqu’à présent, profité autant qu'on aurait pu le faire; elle ne tardera pas à être utilisée pour une foule d’expériences et de mesures qui font défaut à l’océanographie. On aurait, avec elle, l'avantage de recueillir des indications continues et pour lesquelles il suffirait d'imaginer quelques instruments enregistreurs. On mesurerait par exemple, en même temps les courants superficiels et profonds; peut-être parviendrait-on à enregistrer l'effet des marées en haute mer, encore absolument inconnu au point de vue expérimental ; on aurait des tracés de vagues, des informations comparées sur les variations de pénétration de la chaleur et de l'éclairement pendant le cours entier d’une journée ; les modifications de la densité renseigneraient sur l’évaporation et la cireulation générale océanique. On ne mentionne ici que quelques-unes des nombreuses expériences qu’il serait facile d'exécuter grâce à cet observatoire temporaire immobile au milieu de l’océan. L’emploi de la bouée de nasse est certainement une des méthodes qui, en océanographie, ont le plus d'avenir. On aura été longtemps
Re TVR ii Lu K'dn Ma ie
sans y songer ; lorsqu'on aura commencé à l’utiliser, on en tirera un parti extraordinaire.
Rien n’empêche même de réduire cet appareil à sa plus simple expression, si l’on ne tient pas
à récolter d'animaux et qu'on se borne à faire de l’océanographie pure, en remplaçant la nasse par un sac ou une caisse remplie de pierres et la bouée par le plus élémentaire et le meilleur marché des flotteurs, une planche, portant un pavillon destiné à la rendre visible de loin. Les opérations achevées, on coupe la corde, on recueille la bouée et on abandonne le sac de pierres.
Pendant que les poissons et les autres animaux se prennent aux palangres et dans la nasse, on procède au chalutage. Le sondage a occupé une matinée, la mise à l’eau de la nasse un aprèsmidi à la condition que l’on n’ait pas perdu un instant et que la profondeur ne soit pas trop considérable, le soleil s’est couché, le fanal de la bouée a été allumé, on passe la nuit à croiser en vue de ce feu solitaire que berce la houle et le lendemain, dès le matin, on commence à chaluter.
Chacun connaïit la disposition du chalut, vaste poche en filet dont l'ouverture est soutenue par une armature en fer forgé et à laquelle sont attachés, de chaque côté de l'entrée et parfois aussi latéralement, des fauberts, paquets de cordelettes de chanvre dont on se servait autrefois pour sécher le pont après le lavage. On envoie le chalut à la mer, on fait suivre le câble d’acier qui le retient en y ajoutant, à quelque distance en avant, une ou deux olives, lourds poids en fonte destinés à permettre au filet de bien s’étaler sur le sol et de ne pas avoir son orifice relevé pendant le trainage,
On file . cäble en lui donnant une longueur d’un bon tiers supérieure à la profundeur de la mer, connue par le sondage de la veille. Arrivé au fond, après avoir laissé le mou suffisant, on assure son extrémité et l’on marche à très petite vitesse, Le chalut raele le sol et emprisonne les êtres qu’il rencontre sur son passage. Afin de se rendre compte de la tension qu’il supporte et qui pourrait, si l’on n’y prétait une attention continuelle, provoquer
HELEN* tre FA MT ty Air A ne Je AS ST MR RC PE AR ENRE
CE
une rupture du câble, celui-ci passe sur une poulie dynamométrique avec ressort servant d’accumulateur où la tension est indiquée en tonnes sur un cadran bien visible. Si cette tension s’exasérait, on porterait remède du danger en diminuant la vitesse ou même, s'il y avait lieu, en revenant sur sa route.
Après trois ou quatre heures de traînage, on relève le chalut avec le treuil à vapeur. Pendant trois, quatre ou cinq heures quelquefois, on voit le câble dont l’image tremblante se perd dans le bleu sombre des vagues, en apparence toujours à la même place, frémissant sous la charge énorme qu’il soulève, s’enrouler sur le tambour. Un compteur enregistre les longueurs enroulées et par conséquent celles qui restent encore dehors. Les yeux interrogent sans cesse l’accumulateur qui atténue les secousses et le dynamomètre qui marque la tension. On veille avec un soin extrême à ce qu'aucune coque ne se forme, accident fréquent à cause des mouvements de roulis et de tangage du bâtiment qui alternativement mollissent et raidissent le câble. Le moment s’approche où le chalut va parvenir à la surface. On voit rallier de tous les côtés du bâtment sur le pont tous ceux dont les fonctions ou les occupations leur permettaient d'éviter la fastidieuse monotonie du tirage; les naturalistes ont revêtu la longue blouse de toile et chaussé les bottes en caoutchouc. La récolte sera-t-elle bonne ou mauvaise ? Il faut avoir assisté à ces opérations pour comprendre la véritable fièvre, presque l’angoisse qui étreint alors les cœurs. La montée s’est effectuée sans encombre. Que de fois, dans un coup de roulis trop brusque, l’enroulement n'étant pas convenablement réglé, une seconde d’inattention de la part du mécanicien, une erreur d’appréciation dans le rythme du mouvement, un hasard, un rien et le câble s’est cassé net, retombant dans la mer, englouti à jamais avec le coûteux engin qui y était attaché. Que de temps, de peines, de travail et d'argent perdus ! On a imaginé récemment des appareils destinés à arrêter automatiquement le tronçon de câble et qui, s’ils fonctionnent bien, rendront de précieux services. La première olive apparaît, elle monte le long du bord. Arrivée à la hauteur de la lisse, on stoppe pour permettre à un homme de la détacher du
at
NE PE TT AE 928 vec Et VO Av LAN YU AE PE, de APP CR NT 6 Bal RE ON A C EE €, AEPOPAIL) LAS, (RARE NE, TPE RL A PM PNG ER EUR de du TUE ds ps et Gt Ra MONA PHONE ES AIT RSA are
cäble en coupant les brins de filins qui l’y retiennent. On recommence à hisser ; la seconde olive apparaît à son tour et est détachée comme la première. Chacun escalade les bastingages, grimpe sur les enfléchures des haubans, se penche sur la mer et plonge ses regards, perpendiculairement, à travers l’eau transparente. Enfin une tache noire, indécise, à contours ondoyants, à reflets tour à tour éclatants de lumière ou pleins d’une ombre épaisse, teintée de tons glauques ou bleu d’azur sort doucement de l’abime; elle monte, se fait plus distincte, enveloppée d’un nuage blanc de vase qui transsude à travers les mailles et laisse derrière elle une trainée semblable à une voie lactée au milieu de l’eau limpide, avec de grandes ondulations dont chacune correspond à un coup de roulis du bâtiment. L’armature en fer forgé est parfois tordue malgré ses fortes dimensions, si elle a rencontré au fond des blocs de roches, peut-être des épaves de bâtiments naufragés endormis depuis des siècles dans le silence et dont le sommeil, un moment troublé, va rentrer dans un repos qui durera des siècles avant d’être de nouveau troublé, s'il doit l’être jamais. Le chalut monte jusqu’à la hauteur de la grand’vergue de misaine, il est entièrement hors de l’eau et la boue qu'il contient agglomérée en un énorme paquet à son extrémité inférieure laisse tomber de grosses éclaboussures blanches.
Sur le pont, au-dessus d’un socle bas en forme de caisse à clairevoie sont superposés trois gros tamis métalliques à mailles de grosseurs décroissantes. C’est au-dessus de ces tamis qu’est amené le chalut. On défait le nœud qui en fermait le fond ; il s'ouvre et verse son contenu dans le tamis. Les fauberts sont détachés et, dans un coin du pont, suspendus à bonne hauteur; on s’empresse en coupant les brins de chanvre avec de fins ciseaux, de s'emparer des crustacés, des fragments de coraux qui s’y sont accrochés et sont restés enchevêtrés.
Sur le tamis rempli, le tuyau d’une pompe à incendie commence à déverser des flots d'eau de mer. Les naturalistes, rangés tout autour, les bras nus, fouillant dans cette boue glacée, recueillent avec d'infinies précautions les animaux qui y sont enfouis, les
270 L'OCÉAN lavent et les déposent sur des plateaux en zinc. L’eau ruisselle, traverse les tamis superposés, remplit la caisse inférieure qui déborde au roulis et couvre le pont, sur l’avant, d’un liquide laiteux qui s'écoule par les dalots, tombe à la mer et trace des bandes blanches dans le sillage. La vase a vu quelques instants la lumière du jour ; elle retourne aux ténèbres qu’elle vient de quitter. Les naturalistes continuent leur besogne. De temps en temps, un cri de joie et d’admiration signale la découverte d’une pièce rare ou inconnue. La boue a été emportée par le courant d’eau ; il ne reste plus rien et quand le tamis supérieur vide est soulevé et mis à part, on trouve encore arrêtés par les mailles plus fines des deux autres tamis, de petits fragments de roches qui deviennent la proie du lithologiste. La récolte est terminée.
Les animaux sont souvent mutilés, car le chalut est brutal, mais ils possèdent encore les nuances de la vie que fera disparaître l'alcool dans lequel on est obligé de les conserver pour les ramener à terre et les confier au spécialiste qui en fera l'étude détaillée et définitive. C’est pourquoi à peine l’animal est-il débarrassé de la vase qui le souille qu’il est étalé dans un cristallisoir rempli d’eau pure et remis à un artiste qui tout aussitôt prend « la note de couleur », c’est-à-dire en fait le portrait colorié destiné à être à son tour recopié et complété dans les planches qui illustreront les monographies publiées. Alors seulement l'animal est retiré de l’eau, plongé dans l'alcool et placé dans des flacons ou des tubes soigneusement bouchés.
La journée s’est achevée, le soleil s’est couché dans ses splendeurs de pourpre et d’or, l'obscurité s’est étendue presque instantanément sur les vagues; on a rallié la bouée dont on s'était quelque peuécarté et qui, semblable à un point au milieu des flots, monte sur la crête des lames de houle ou disparaît dans leur creux ; on s'approche d'elle, on met une embarcation à la mer et trois hommes s’en vont allumer le fanal. Cette nuit comme la précédente, on croisera dans son voisinage.
Le lendemain matin le travail reprend. La bouée est hissée à bord et le câble de la nasse s’enroule lentement autour du tambour.
FF nr.
La nasse sort de l’eau ; elle est soulevée au-dessus des bastingages, descendue sur le pont et son contenu est recueilli, poissons aux formes bizarres, à la tête énorme et au corps grêle, quelquefois filiforme, à la bouche gigantesque faite pour qu'aucune des proies si rares dans les solitudes des abîimes ne puisse échapper et nourrisse ce corps réduit à son minimum de volume; on y trouve des crustacés, de longues crevettes écarlates destinées à être l’ornement des collections et dont on s’amuse à faire cuire quelques-unes afin de permettre à ceux auxquels elles seront servies, de se vanter d’avoirmangé un met aussi rare que précieux, — Car il vaut beaucoup plus que son pesant d’or, — que mauvais au goût parce que cette chair n’est qu’une matière gélatineuse molle et insipide. Les pièces sont dessinées, s’il y a lieu, et mises dans l'alcool.
Mais en même temps qu'apparaissait la nasse, arrivait aussi l’anneau auquel était fixée l’extrémité des palangres. On hisse à bord cette longue ligne ; les avançons montent un à un. Beaucoup sont vides car les très grandes profondeurs sont peu peuplées, surtout de gros poissons susceptibles d’être pris à l’hameçon. Les captures n’en ont que plus de valeur. J’ai vu arriver un jour deux requins et jamais il ne m'a été donné de contempler bêtes plus hideuses et plus répugnantes. Le requin de surface possède une figure de brute et d’assassin, en même temps vile et féroce. Dans l’eau calme des tropiques, autour du navire immobilisé par la pêche, du haut de la dunette, on les voit évoluer chacun accompagné de son poisson pilote rayé de noir et de jaune qui se tient en avant, tout contre son museau pointu et de sa daurade qui nage constamment sous son ventre. Le requin erre à droite et à gauche, il monte et descend sans se presser, happe ce qui vient du bord, débris de cuisine tout comme l’homme qui tomberait à l’eau, tout comme le morceau de lard dont il est particulièrement friand et avec lequel on amorce l’émerillon destiné à l’accrocher: L'animal est doué d’une incroyable puissance vitale; on dirait qu'il est insensible à la douleur. Dans l'archipel du Cap Vert, au mouillage, une embarcation montée par un nègre était amarrée à l’échelle de bäbord, Un requin tournait autour d’elle, si près de la surface que
parfois la pointe de son museau sortait de l’eau. Le nègre qui le guettait lui appliquait chaque fois un violent coup d’aviron, la seule arme qu'il eût à sa disposition ; le requin passait sous l’embarcation, relevait le nez et recevait un autre coup d’aviron ; il revint trois ou quatre fois. Un autre jour un requin qui se promenait le long du bord, reçut à travers la tête une balle à pointe d’acier ; on vit le trou. La bête se retourna plongea et s’en alla un peu plus loin, à quelques mètres, essayer de saisir le morceau de lard qui amorçait un émerillon que lui tendait un matelot. Il le manqua et partit soigner sa blessure, à supposer qu'il l’ait sentie. Peu après, on s’empara d’un requin d’espèce rare. Âmené sur le pont, solidement amarré, le malheureux eut affaire à quatre naturalistes — ils étaient quatre — qui lui ouvrirent le ventre, prirent des échantillons de ses divers liquides intérieurs, introduisirent partout des thermomètres, taillèrent, coupèrent ses viscères, le cœur, le foie, l’estomac, déroulèrent ses intestins, y cherchèrent avec des pinces les parasites qui y abondent — il y a de ces malpropres petites bêtes dans l’eau comme dans l’air, chez les requins comme ailleurs, — tout fut détaché éparpillé ; l’intérieur était vide ; l'opération dura bien une demi-heure. Au bout de ce temps, comme on lui touchait l’œil, l'animal fit un soubresaut, la gueule s’ouvrit, montrant ses terribles rangées de dents et se ferma avec le bruit sec d’un ressort. |
Si horrible que soit le requin de surface, le requin des profondeurs est plus horrible encore. Je conserve le souvenir de l’aspect répugnant des deux que j'ai vus pris à la même palangre. Qu'on s’imagine deux masses noires, molles, flasques, aplaties sur les planches du pont, à peau non pas rugueuse mais lisse, luisante, une tête plate rappelant un peu celle de la vipère et un œil que je ne sais comment qualifier sinon par le mot atroce : œil petit, éclairé d’une lueur phosphorescente, livide et profond comme un immense souterrain, aux parois tout imprégnées jusqu’au plus profond, toujours plus profond de ses profondeurs, d’une lumière pâle et verdâtre. On vida les deux requins, on les bourra d’étoupe imbibée de formol, on recousit proprement leur ventre, on les allongea dans