L'OUVERTURE DU CHALUT REMONTANT
une belle caisse en zinc, puis dans une non moins belle caisse en bois, et ils habitent maintenant le musée océanographique de Monaco.
Pendant le cours d’une campagne sur mer, il convient surtout de recueillir des documents aussi nombreux que possible en notant jusqu'aux moindres circonstances qui s’y rapportent. L'idéal serait
de n’en négliger aucun ; combien de fois arrive-t-il qu’une particularité futile en apparence prenne à l’étude une importance capitale. J’ai fait bien des campagnes, je suis pénétré de la recommandation que j'énonce, j'ai pris bien des notes dans ma mémoire et surtout sur le papier, et il n’est pas un de mes voyages qui ne m’ait laissé non des remords, car j'ai fait de mon mieux, mais des regrets de n'avoir pas remarqué certains détails qui prenaient subitement un intérêt inattendu. C’est pourquoi, à mon avis, toutes les expériences, les mesures, sauf les plus rigoureusement indispensables, doivent être laissées de côté pour n'être exécutées qu’au retour, dans la tranquillité et le confortable scientifique du laboratoire, chacune par son spécialiste. Quelque parfaite que soit l’installation à bord, on aura toujours à compter avec le manque d’espace, la gène mutuelle de personnes travaillant les unes à côté des autres, le mouvement du navire, le peu de lumière. Il faut y avoir passé pour être réellement convaincu. A bord la récolte des documents, les mesures absolument nécessaires, la prise de notes, de beaucoup de notes, la conception d'idées générales résultant de la vue d’ensemble des phénomènes, à terre la mise en œuvre des matériaux, l'élaboration complète et définitive par la vérification expérimentale des hypothèses.
C’est pour obéir à cette maxime qu’à n'importe quel moment, en marche comme en opération, il faut s'emparer de tout ce qui passe à portée. Une épave flottante, si on parvient à mettre un canot à la mer pour s’en saisir, peut être un butin précieux. De grands haveneaux sont disposés du côté intérieur des bastingages, filets arrondis comme les épuisettes des pêcheurs à la ligne, munis d'un long manche en bambou à la fois solide et léger. Si l’on traverse
des parages abondants en vellèles, en physalies et qu’on en voie
défiler près du bord, le haveneau servira à les prendre. On recueillit ainsi, un jour, un jeune céphalopode excessivement rare. Au mouillage, s’il y a des rochers, on pose le tramail. Près de l’île de Santa-Lucia, dans l’archipel du Cap-Vert, au coucher du soleil, on le tendit ; le matin on alla le relever : il rapporta une telle abondance de poissons qu'il en fournit le laboratoire aussi bien que le garde-manger glacière, ce qui ne fut pas à dédaigner. Jamais je n’ai admiré plus riches couleurs; les plus éclatantes pierreries n’en sauraient donner une idée, poissons en rubis, en émeraudes, en saphirs, en topazes, crustacés bizarres, sans compter neuf requins qui avaient entortillé et déchiré les filets d’une façon dont se souvient le matelot qui consacra plusieurs jours à les ramender après avoir commencé à en couper une bonne partie qui n’était certes pas une partie bonne. À ce propos, il est remarquable de constater combien 1l faut peu de chose pour prendre des animaux si puissants, si vivaces. On en ramène qui ne sont retenus que par un simple fil et qui, probablement, sont morts asphyxiés.
D’autres pêches se font encore d'animaux infiniment petits, de plankton, avec le filet de traine en gaze de soie fine, le filet Buionet, le filet à rideau qui, s’ouvrant et se fermant à volonté lorsqu’il a été descendu à une profondeur déterminée, permet de ne récolter que les êtres vivant à cette profondeur sans aucun mélange d'individus que, s’il était resté ouvert, ce filet aurait pris au passage dans les couches d’eau supérieures, pendant sa montée ou pendant sa descente. Il suffit de citer ces engins, leur description entrainerait trop loin et les spécialistes qui auraient intérêt à la connaître ne seront pas embarrassés pour la trouver. Je ne parlerai plus que d’une autre pêche, celle des cétacés.
Ces animaux, mammifères marins et par conséquent obligés de venir respirer hors de l’eau, sont intéressants par eux-mêmes et pour un autre motif, Les céphalopodes, pieuvres, calmars, poulpes, seiches, classe d'animaux dont plusieurs possèdent d’énormes dimensions, ne viennent jamais à la surface pas plus qu’ils ne se tiennent à l'extrême fond ; ils demeurent continuellement à des
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profondeurs intermédiaires, d’ailleurs encore inconnues, où l’on ne sait les aller surprendre et c’est pourquoi leur histoire est l’une | des plus incertaines de la zoologie de la-mer. Les exemplaires ! complets sont d’une grande rareté, à supposer même qu'il en existe; on ne se les procure qu’en fragments. Or les céphalopodes servent à la nourriture des célacés qui les chassent dans leur zone d'habitat certainement assez peu profonde, puisque le cétacé peut y descendre, chercher sa proie, la trouver, la poursuivre, s’en | emparer et remonter dans l'intervalle de temps compris entre deux 4 aspirations d’air. Prendre le cétacé c’est prendre le céphalopode, ; et le premier soin, lorsque quelque globicéphale ou quelque orque est capturé, est d'ouvrir son estomac et de récolter les débris de céphalopodes non encore digérés qu'il contient. La besogne ne laisse pas que d’être assez peu ragoütante ; comme elle est indispensable, les zoologistes l’accomplissent bravement, et il y a lieu de leur en savoir incomparablement plus de gré que ne le supposent les personnes ayant assisté, même de loin, à l'opération. | Les petits cétacés, marsouins, souffleurs et autres, se pêchent au harpon. Un homme s’installe dans une cage spécialement installée à cet effet sous le beaupré, tenant son harpon muni d’une longue corde. Les marsouims en se jouant tournent autour du bateau et bondissent hors de l’eau ; on leur lance le harpon au passage ; on laisse filer la corde à laquelle est attachée une bouée que l’animal emporte avec lui lorsqu'il est frappé. On met aussitôt une embarcation à la mer. Il plonge, entraînant le flotteur, et ne tarde guère à remonter pour respirer, mais la bouée indique sa trace, ses forces s’épuisent et on finit par s’en emparer. Les gros cétacés, globicéphales, baleines, se pêchent au fusil- 4 harpon. L’instrument est terrible, et même trop terrible. Les Norvégiens se livrent à cette pêche dans les Lofoten et autour de Vardô, sur des bâtiments à vapeur avec de véritables canons-harpons qui lancent un projectile si perfectionné que non seulement il pénètre dans le corps de l’animal et s’y fixe de telle manière qu’il n’y a guère de chances pour qu’il se détache, mais, en outre, il porte une balle explosible, éclatant comme un obus au choc contre un os et
qui foudroie la victime. Cette source de richesse pour le pays est en train de se tarir rapidement et le dépeuplement a lieu dans des proportions effrayantes. Le massacre est d'autant plus complet que ces animaux sont peu farouches. Dans les régions intertropicales de l’Atlantique, j’en ai vu entourant le bâtiment par troupeaux d’une centaine d'individus. Il montrent alternativement leur nageoire dorsale et leur tête globuleuse qui leur a valu leur nom ; ils plongent, disparaissent et reparaissent. Quelquefois ils s’arrêtent, se redressent verticalement, sortent en partie de l’eau et considèrent curieusement le bateau, cet autre animal encore plus gros qu’eux, puis ils s’enfoncent doucement en produisant derrière eux un tourbillon. On s’explique bien à ce spectacle les vieilles fables des sirènes, les tritons joufflus soufflant dans leurs conques, toute la cour du puissant Neptune et le cortège d’Amphitrite. En cela comme dans le reste, les Grecs ont revêtu la réalité des divins ornements de la poésie ; ils l’ont embellie, l’ont énormément embellie et sont pourtant restés vrais.
La pêche se fait le plus souvent en baleinière. Le fusil-harpon est à l'avant, sur son pivot; derrière le harponneur sont les hommes aux avirons et, à l’arrière, debout, afin d'être plus libre de ses mouvements et manœuvrer avec plus de précision, le patron gouverne, non avec le gouvernail dont l’action ne serait pas assez instantanément puissante, mais avec un long aviron. [animal passe à portée, le coup part, le harpon se fixe, le cétacé plonge en entrainant la corde attachée au harpon, dont l’extrémité reste à bord de la baleinière et qu’on laisse se dévider ou qu’on rentre tour à tour. Bientôt il remonte pour respirer; on cherche à le piquer de nouveau s’il est à portée. Quand il n’est pas grièvement blessé et que le harpon tient bien, il lui arrive de remorquer ainsi l’embarcation qui file sur les flots tous les avirons. rentrés. Mais la bête s’épuise ; une seconde baleinière armée comme la première essaie de lui envoyer un second harpon; le cétacé affaibli se laisse approcher; on l’achève à coups de lance et on le ramène près du bord. Cette pêche est l’industrie des Açores; les baleines tuées au large sont remorquées sur le rivage et y sont dépecées.
La pêche à la sardine a beaucoup fait parler d’elle et l’histoire seule de ses migrations, de ses apparitions ou disparitions subites sur les côtes a donné lieu à une littérature véritablement de poids, car je sais un savant qui, ayant commencé à collectionner les brochures ou mémoires publiés à ce sujet, en possédait déjà, 1l y a quelques mois, environ 700 kilogrammes ! Rien d'étonnant, par conséquent, à ce que la question soit encore un peu obscure. Quoi qu'il en soit, la pêche à la sardine, quand ce poisson veut bien donner, se fait de la manière suivante.
Les bateaux sardiniers partent de grand matin. Arrivés sur le terrain de pêche, selon la grosseur de la sardine, les pêcheurs choisissent un filet à mailles plus ou moins fines et teinté en bleu afin d’être moins visible et ils le mettent à l’eau. La forme est celle d’un grand rectangle assez long mais peu élevé et il est maintenu vertical par des morceaux de liège espacés sur son bord supérieur et souvent par quelques plombs à sa partie inférieure. La sardine se tient à une certaine profondeur ; pour qu'elle monte à la surface, on lui jette de la rogue, ovaires de morues bourrés d'œufs. La hausse considérable du prix de la rogue, qui a triplé de prix depuis deux ou trois ans, est une des causes qui ont eu une influence sérieuse sur la crise de l’industrie sardinière, pêche et
fabrication des sardines à l'huile. On met une certaine quantité de
ces ovaires dans un seau et, avec les mains, on les déchire pour qu’ils laissent échapper les œufs comme une bouillie claire qu’on jette par poignées autour du bateau. La sardine, très friande de cette boëtte, monte à la surface — quand elle se trouve dans la localité et qu’elle n’est pas trop repue, car alors la distribution de rogue est faite en pure perte — et on l'entoure silencieusement avec le filet. Bientôt effrayée, elle cherche à s’échapper et, dans sa fuite, elle se prend par les ouïes, se maille dans les mailles du filet. On embarque et pour démailler le poisson sans y toucher, car aucun n'est plus délicat et plus prompt à se corrompre, deux hommes placés en face l’un de l’autre reploient lentement le filet et lui communiquent par intervalles un très rapide mouvement saccadé de va-et-vient. La sardine se détache et on la range dans des paniers.
Le jour même elle est portée à terre, vendue et préparée les usines ou friteries. Des femmes lui arrachent la tête et a
des une en fils néaliaie ne où chacune est isolée, on la fait passer dans un bain d'huile bouillante. Egouttée ve) refroidie, on l’empile dans des boîtes dont on fait ensuite le plein ‘avec de l'huile froide, on soude le couvercle, on réchauffe les boîtes
à l’eau bouillante, on achève la soudure, et la boîte de sardines est us prête pour la vente.