CHAPITRE Il
£ seul moyen d'obtenir une idée générale précise de la forme du bassin océanique, de ses rivages, de la disposition de son lit, consiste à prendre des cartes géographiques ou bathymétriques, à les examiner avec attention, à se mettre, comme l’on dit, dans l'œil, les contours des continents, les dentelures des côtes, les colorations bleues plus ou moins intenses de la bathymétrie et à avoir cet ensemble tellement présent à la mémoire que lorsqu'on doit y penser, il ne cesse point de rester sous les yeux. de sorte qu’en parlant, en réalité on lise. La considération muette d’une carte, d’un dessin ou d’un schéma en apprend plus en quelques minutes que la lecture des interminables et indigestes descriptions des auteurs accoutumés à ce genre d’éloquence. Celui qui ne craint pas de publier des mémoires longs et pesants n'a besoin que d'y introduire une dose suffisante de termes techniques, de noms propres, d'infimes détails et il passe pour un profond génie. On se laisse duper aisément par les volumes épais. Combien sont considérés puits de science qui lorsqu'on examine de plus près leurs travaux se transforment en simples farceurs du genre sérieux. La géographie physique est la science des cartes, des dessins à défaut de la vue des objets eux-mêmes, des schémas et par-dessus tout, du bon sens.
L'humanité a éprouvé de bonne heure le besoin de posséder l’image, le portrait réduit d'un vaste espace de terrain. Les explo-
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rateurs de pays inconnus sont presque toujours guidés par des images informes tracées par des sauvages pour accompagner leurs explications. Dans nombre d’expéditions polaires arctiques, les marins ont été renseignés au moyen de dessins analogues exécutés par des Esquimaux. De là à nos cartes marines actuelles, la distance est considérable. Celles-ci n’ont pas besoin d'explications ; elles sont précises, claires et immédiatement compréhensibles. On est parvenu lentement au résultat qui nous paraît aujourd’hui si simple. Il faut longtemps pour que l’idée en vienne à un homme plus clairvoyant que les autres et ensuite pour que tous la comprennent et l’acceptent. La fleur s’est plusieurs fois desséchée avant l'apparition du fruit et il est peu de découvertes qui n’aient été découvertes avant leur découverte : nouvelle preuve après tant d’autres de cette loi sociale que la moyenne intellectuelle d’une foule est notablement inférieure à la moyenne intellectuelle individuelle de ceux qui la composent.
L'histoire désigne comme l'inventeur des cartes de géographie Anaximandre, disciple de Thalès de Milet, l'un des sages de l'École lonienne qui, entre 610 et 547 avant J.-C., s’efforça de faire une image, car on n’oserait dire une carte, des contrées alors connues de la terre. Ces premiers essais durent ressembler aux dessins des Esquimaux. Le travail d’Anaximandre fut repris et perfectionné par Hécatée de Milet, de cette même École Ionienne, vers la fin du vi° siècle.
Environ trois siècles plus tard, Dicéarque (326-296 av. J.-C.) entra dans la voie féconde de la précision en appliquant la g'éométrie à la construction des cartes. C’est lorsque le but poursuivi est compliqué qu'il importe surtout de procéder d’après une loi, une règle fixe, füt-elle insuffisamment exacte. On est encore très éloigné de la vérité, mais on reste dans sa direction. Les hommes passent, le document reste; d’autres arrivent qui font mieux en imaginant une règle plus précise que la première et à laquelle ils obéissent ; ils disparaissent, d’autres reviennent et travaillent. Ainsi, pas à pas, d'amélioration en amélioration, la perfection est atteinte. L’humanité a du temps devant elle.
Dicéarque imagina une loi et y obéit; avec lui, l’image, le portrait cessa d’être un portrait et devint une carte qui, bien que grossière ébauche, contenait en germe la perfection comme l'enfant dès sa naissance possède à l’état latent toutes les forces et la puissance de l’homme mür. La loi de Dicéarque est celle de la proportionnalité de l’image avec l’objet représenté ; c’est la loi des coordonnées.
Ces coordonnées étaient peu précises. Une ligne, le diaphragme, passant par l'ile de Rhodes et les Colonnes d'Hercule, une seconde droite perpendiculaire à la première passant par l’île de Rhodes et par Alexandrie, servaient d’axes. Sur la carte, chaque localité était fixée d’après sa distance aux axes de coordonnées. On a peine à se figurer ce que devait être une telle carte dressée au moyen de distances évaluées, sur terre, en journées de marche, sur mer en journées de navigation, avec l’inexactitude provenant des inégalités du terrain, des sinuosités de la route maritime, de la façon peu exacte de mesurer le temps et qu'il fallait encore, sans être en possession d'aucune méthode précise, ramener à des directions déterminées perpendiculaires entre elles.
Ératosthène (276-196 av. J.-C.) apporta un peu de cette précision grâce à la mesure qu'il exécuta d'un arc de méridien terrestre. Pour cela il fallait d'abord admettre que la terre était ronde. L'idée s’en était répandue appuyée probablement sur des faits directs tels que la disparition de la base d’une montagne avant celle de son sommet pour un navire s’éloignant du port. Le phénomène est si net, si aisé à observer, qu'il a dû être remarqué par les premiers navigateurs et son explication touche à l'évidence. Puis il y avait l'ombre ronde des éclipses. La notion primitive du cercle pour l'horizon et par conséquent pour l’océan a été certainement suivie par celle de la sphéricité de la terre. Les marins n’en doutaient plus bien avant que les savants, les philosophes, arrivassent à la même conclusion par la route si trompeuse du raisonnement pur. Pour eux la terre était ronde parce qu’elle est la demeure de l’homme qui est l’être le plus parfait et que la sphère est le solide le plus parfait. Une perfection en appelle une autre.
Ératosthène supposant qu'Alexandrie était située sur le même méridien que Méroé où, le jour du solstice, le soleil venait éclairer le fond d’un puits très profond, ce qui prouvait que cette dernière ville se trouvait exactement sur le tropique, mesura la distance de ces deux localités et la trouva égale à 5 000 stades. Ce même jour du solstice, il mesura d’après la hauteur du soleil au-dessus de horizon, prise au gnomon, l’angle formé par les deux verticales d'Alexandrie et de Méroé ; il l’estima égal à 1/50 de la circonférence céleste et par conséquent de la circonférence terrestre. Un calcul simple lui donnait alors la circonférence terrestre totale. Les mesures étaient inexactes et les suppositions fausses, car Méroé n'est ni exactement sous le tropique ni sur le méridien d’Alexandrie. Cependant, comme Ératosthène obéissait à une loi plus précise que celle de Dicéarque, un grand progrès était accompli et l’on était désormais en état de choisir une échelle pour les cartes.
Hipparque (162-125 av. J.-C.) transforma les coordonnées rectilignes en coordonnées circulaires ; celles de chaque localité terrestre étaient observées astronomiquement, ramenées à des coordonnées perpendiculaires entre elles par parallèles et méridiens terrestres et marquées sur la carte d’après une échelle uniforme. Une grosse difficulté pour établir la proportionnalité des mesures sur le terrain et sur la carte est que les lieux sont disposés, sur la terre, à la surface d’une sphère, tandis que, sur une carte, ils sont distribués sur un plan. Or la sphère ne peut s’étaler sans déchirure ; elle n’a pas, comme le disent les géomètres, une surface développable. La difficulté d'ordre géométrique est impossible à éviter ; les cartographes modernes ont à lutter contre elle tout autant que les cartographes anciens. Aujourd’hui comme autrefois, ils la surmontent de la même façon, celle dont eut l’idée Cratès de Malle {150 av. J.-C.) en représentant la terre non sur une surface plane, feuille de papier ou de parchemin, mais sur un globe. :
Pendant le 1° siècle après J.-C., Ptolémée pour qui la géographie était simplement l’art de dresser les cartes, rédigeait un catalogue des coordonnées de 8000 localités terrestres et les reportait géo-
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métriquement sur la carte. L'art de la cartographie était théoriquement établi, il ne s'agissait plus que d'améliorer les procédés pratiques et les instruments de mesure.
Au moyen âge, les besoins de la navigation firent imaginer les portulans, cartes indiquant le contour des côtes et dressées, non d’après des coordonnées astronomiques, mais d’après des azimuths, c’est-à-dire les directions rapportées aux points cardinaux d’où la localité terrestre à marquer est relevée par rapport à d’autres localités déjà placées sur la carte. Ces portulans apparurent en Italie au xum° siècle ; le plus ancien connu date de 1511 et a été exécuté par Petro Vesconti, de Gênes. Le seul instrument employé pour les construire était donc la boussole. La célèbre carte catalane de 1375 représentant le monde en six feuilles est due à un pilote de Majorque. Maintenant encore sur des cartes destinées à des marins peu instruits, sur des cartes de pêche par exemple, on indique au moyen de lignes les rhumbs du compas montrant la route à suivre entre les localités les plus communément fréquentées.
Les cartes marines sont construites aujourd’hui d’après des données géodésiques, c’est-à-dire astronomiques. On établit ainsi un réseau de triangles reliant un certain nombre de points terrestres remarquables entre lesquels on intercale les points secondaires d’après les procédés de la topographie. Sur mer où l’on ne peut mesurer de longueurs, on se raccorde par des mesures d’angles, les seules possibles à bord d’un navire, à des repères fixés à terre et dont les distances réciproques sont connues. Comme, quoi quon fasse, les points terrestres seront toujours sur une surface sphérique, alors que les cartes, pour être maniables, seront faites non sur des globes ou portions de globe, mais sur des feuilles de papier planes, on emploie un mode de report des localités de la sphère terrestre sur la carte qui se nomme une projection. La véritable définition d’une projection serait d’être la loi géométrique permettant de transporter mathématiquement, avec déformation forcée quoique toujours possible à évaluer, une portion de sphère qui n’est pas développable, sur une portion de plan. Il existe de nombreuses espèces de projections dont chacune possède ses avantages et ses
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désavantages. Les cartes marines sont généralement dressées dans le système de Mercator.
On suppose la sphère enveloppée le long de l’équateur dans un cylindre droit. La projection de chaque localité est obtenue de telle sorte que son azimuth réel soit égal à son azimuth tracé sur la carte à l’aide d’une ligne droite. Cette direction, nommée loxodromie, joue un rôle important en navigation puisque c’est la route que doit suivre au compas un bâtiment afin de se rendre d’un point à un autre. Lorsqne tous les points terrestres ont été ainsi projetés, on fend longitudinalement par la pensée le cylindre, on l’étale et on possède la projection de la surface terrestre. Les méridiens seront représentés par des lignes droites parallèles équidistantes, tandis que les parallèles qui, sur la sphère, sont figurés de l’équateur aux pôles par des cercles de plus en plus petits pour finir par n'être plus qu’un point, au pôle lui-même, seront indiqués sur la carte par des droites perpendiculaires aux méridiens à des distances de plus en plus croissantes depuis l'équateur, figuré en vraie grandeur, jusqu'aux pôles situés à l'infini. L’impossibilité de
représenter les régions polaires est un réel inconvénient de la pro-
jection de Mercator, racheté d’ailleurs par de sérieux avantages tels que la simplicité du canevas exprimé par des lignes droites
perpendiculaires entre elles et la facilité d’estimer les azimuths
réglant la marche des navires.
Sur une carte marine, la surface continentale qui n'offre d’intérêt que sur la côte, est couverte d’un grisé uniforme, tandis qu’au contraire, la surface de la mer est plus ou moins chargée d’indications : profondeurs fournies par les sondages et mesurées en mètres, lignes isobathes, secteurs de visibilité des phares et autres encore. Lorsqu'un sondage n’a pas atteint le fond, on inserit à la place le nombre de mètres de corde inutilement filés et on le surmonte d’un trait horizontal.
Nous n’avons pas ici à nous occuper de géographie descriptive et néanmoins, pour donner une idée de l’immensité de l'océan, quelques chiffres sont indispensables.
Les eaux sont très inégalement distribuées sur le globe. L’hé-
misphère situé au nord de l’équateur contient relativement à l’espace continental, une étendue de mer notablement moindre que l'hémisphère au sud de l'équateur. L’inégalité de répartition se distingue mieux si on partage la sphère terrestre en deux hémisphères ayant pour pôles un point situé par 48° latitude nord et 1° 5 longitude ouest de Paris, près de Cloyes dans le département d'Eure-et- Loir, et son antipode, en Nouvelle-Zélande. Dans l’un, véritable hémisphère continental, le rapport de la surface de la terre à celle de la mer est de 4 à 1,1 tandis que dans l'hémisphère aqueux, il est de 1 à 8,5. Au total, sur le globe entier, la superficie du sol exondé est à celle du sol inondé dans le rapport de 1 à 2,54. Lasur-. face de la mer est deux fois et demie celle de la terre.
Pour se rendre compte de la précision de cette évaluation, 1l est bon toutefois de se rappeler que 5,8 p. 100 de la surface du globe sont inconnus et, comme il s’agit de régions situées au voisinage du pôle arctique et surtout du pôle antarctique, on ignore si audessous du manteau de glace qui les recouvre, il existe de l’eau ou de la terre ferme.
La masse totale des eaux océaniques est évaluée à 1 279 600 000 soit à un milliard un tiers de kilomètres cubes. Ces chiffres ne représentent rien à l’esprit, une comparaison en rendra la portée plus facile à saisir. Depuis la naissance de Jésus-Christ jusqu’en 1904, il s’est juste écoulé un milliard'de minutes. Il en résulte que le bassin actuel de la mer étant supposé vidé, un énorme fleuve débitant 1 kilomètre cube d’eau à la minute et coulant depuis le commencement de l’ère chrétienne, devrait encore couler pendant six cents ans environ avant de le remplir tel qu’il l’est aujourd'hui.
La plus grande profondeur marine actuellement connue est de 9427 mètres, à l’est de la Nouvelle-Zélande ; elle dépasse de 600 mètres environ la plus grande altitude connue, celle du mont Everest ou Gaurisankar, dans l'Himalaya, qui est de 8 840 mètres. En admettant que toutes les montagnes soient nivelées, tous les abîmes comblés, l’eau contenue dansle bassin océanique actuel cou-
vrirait le globe entier d’une couche ayant une épaisseur uniforme de 2300 mètres.
Les cartes géographiques indiquent d’une manière très nette par une ligne sinueuse la séparation d’entre le sol ferme et l’eau. Cependant, dès Le début, plusieurs questions se posent : Cette ligne est-elle une ligne de niveau ? En d’autres termes, le niveau des eaux marines est-il partout le même, semblable au niveau d’un liquide dans un vase ou tout au moins, puisque la terre est une sphère, ce plan est-il une surface sphérique partout également éloignée du centre du globe, ou bien est-il une surface plus ou moins ondulée comme celles que les mathématiciens appellent surfaces gauches ? En second lieu, le niveau des eaux en une même localité est-il permanent ?
Dès à présent, on peut répondre à la première question que le niveau océanique sur la terre entière est une surface gauche et, à la seconde question, que le niveau, en un même point, subit des variations continuelles. Le niveau actuel constaté aujourd'hui en un point quelconque des côtes ne sera pas le même dans un mois, dans un jour, dans une heure. Il est continuellement en mouvement plus ou moins violent car il dépend de causes multiples qui elles-mêmes varient sans interruption.
D'abord l’action même de la masse continentale. Les masses s’attirent entre elles. Si une montagne se dresse à pic au bord de la mer, comme le cas se présente en tant d’endroits, elle attirera la petite masse pesante attachée à un fil, autrement dit le fil à plomb qui indique la direction de la pesanteur. Or la surface de l’eau tranquille est perpendiculaire à cette direction, le niveau de la mer s’élèvera donc plus haut contre Le pied de la montagne que du côté de la plaine et de la plage situées plus loin. D’ailleurs la montagne fixe et l’eau mobile s’atlirant mutuellement, il est évident que c’est l’eau et non la montagne qui se déplacera. Cette même loi de gravitation fera que le long des continents recouverts d’une épaisse calotte de glace, l’eau qui atteint un certain niveau s’élèvera encore davantage si l'épaisseur de glace augmente tandis qu'elle s’abaissera si l’épaisseur de la glace diminue. Sur les côtes polaires, l’eau est plus haute en hiver qu’en été lorsque les glaces sont fondues, abstraction faite de l’effet d’une densité moindre. La
mer est moins élevée autour des îles isolées au milieu de l'océan que le long: des continents.
Les études ayant pour objet la mesure de l’intensité de la pesanteur au moyen des oscillations du pendule prouvent que cette pesanteur est distribuée sur le globe d’une façon variable et comme si d'énormes cavités existaient au-dessous de certaines régions. IL est évident que le niveau de la mer doit subir l'influence d’un tel état de choses. Ces causes sont permanentes ou à peu près ; elles expliquent la différence de niveau en deux lieux différents, mais elles ne rendent pas compte de la variation en un même lieu. Celles qu’on peut invoquer pour l'explication du phénomène sont nombreuses.
En premier lieu, les marées qui, à ne considérer que leur cause élémentaire, l'attraction de la lune et du soleil, sont d'intensité variable. Elles le sont davantage si on prend en considération des causes secondaires qui les modifient : le vent qui amoncelle l’eau sur les rivages contre lesquels il souffle, les courants marins dont l'intensité change, la température qui dilate l’eau ou la contracte et aussi la pression barométrique car l’océan tout entier est un gigantesque baromètre à eau dont les oscillations sont à celles du baromètre à mercure dans le rapport de 1, densité de l’eau, à 15, densité du mercure. Des variations barométriques, de 5 ou 6 millimètres de mercure correspondent à des variations de 65 ou 90 millimèêtres dans le niveau de l’eau océanique.
Il en est d’autres. Une eau plus salée communiquant avec une eau moins salée, d’après un principe connu de la physique, les hauteurs de ces liquides seront inversement proportionnelles à leurs densités. C’est pourquoi le niveau de la mer est plus haut près des continents où se déversent les fleuves d’eau douce, qu’en pleme mer. Mais, même au large, combien de causes encore sont suscepübles de modifier ce niveau. La température de l'air le fera monter et descendre avec elle, la pluie lélèvera moins par apport matériel de liquide que par affaiblissement de la salure et par conséquent de la densité ; l’évaporation en augmentant la proportion de sel contenu dans un même volume d’eau, déprimera le niveau. Il
est vrai que cette même évaporation donnera en outre lieu à deux phénomènes antagonistes. D'une part l’évaporation est activée par une forte température, d’où élévation de la mer et, d’autre part, elle est accompagnée d’un refroidissement qui tend au contraire à l’abaisser.
On le voit, le niveau de la mer, de même quetous les phénomènes naturels, est la somme algébrique, c’est-à-dire composée de termes additifs et de termes soustractifs, d’une foule de variables dont quelques-unes seulement ont été citées. On ne peut done lPétablir que d’une façon empirique en chaque point, par des moyennes de mesures longtemps prolongées et comme, pour le nivellement d’une contrée, il est indispensable de posséder un repère initial unique, chaque nation en a adopté un qui lui est particulier. En France on a choisi le niveau moven de la Méditerranée, à Marseille, déterminé à l’aide d’un instrument appelé médimarémètre, installé sur un rocher, contre le rivage, dans l’anse du Prado. En Suisse, le zéro est une marque tracée sur un énorme bloc erratique, la pierre du Niton, qui émerge du Léman dans le port de Genève. D’autres pays ont simplement pris le sommet d’une borne plantée dans leur observatoire. Il importe peu que les repères soient marins ou terrestres ; les uns et les autres se valent. En définitive, le problème d’un zéro absolument fixe est impossible à résoudre puisque les points de repère sont toujours sur la surface terrestre dont aucune pare ne peut être considérée comme rigoureusement fixe. L’important est de relier entre eux tous ces points par un nivellement précis afin d’être en état de reconstituer le réseau dans le cas du déplacement accidentel de l’un quelconque d’entre eux. L'homme, sur cette terre instable, est incapable de faire davantage ; quant au reste, il lui faut prendre patience. Il y a quelques années, après les travaux de Saigey, d’Airy et d’autres savants, on admettait d'énormes variations du niveau moyen de la mer en des lieux divers et atteignant jusqu'à 1 309 mètres aux îles Bonin-Sima. L’ingénieur hydrographe Germain avait constaté, rien qu’en Provence, des déviations de la verticale variant entre 16/,6 à Nice, 12,7 à Saint-Raphaël et 14 à Toulon, correspondant par consé-
quent à de notables variations du niveau de la mer sur un espace assez restreint. Ces savants d’indiscutable notoriété s’appuyaient sur des calculs et des expériences très précises ; aujourd’hui les opinions ont changé et, même entre les diverses mers d'Europe, les différences arrivent à peine à quelques millimètres. En science comme dans le reste, il est des questions délicates sur lesquelles il n’est pas toujours facile de se former une opinion.
Les contours des côtes ne sont donc pas permanents. Ici la mer semble gagner sur la terre et là, au contraire, elle paraît reculer de sorte que des espaces jadis occupés par les eaux se transforment en terrain solide qui après quelques années, protégé par des digues artificielles contre l’invasion subséquente de l’océan, est livré à la culture et devient alors particulièrement fécond. Celsius et Linné en 1730 avaient constaté ces faits en Suède et depuis eux, ces observations se sont répandues. Après avoir reconnu de vastes régions soit d’émersion soit de submersion, on a été amené à subdiviser chacune d'elles en une infinité de portions juxtaposées, les unes s’enfonçant, les autres se relevant. Le sol s’affaisse en Hollande, en Belgique, sur les côtes de la Manche ; il se relève en France entre l'embouchure de la Loire et la frontière espagnole et en Languedoc sur la Méditerranée. Les régions d’émersion sont souvent caractérisées par la présence de dunes. Sur les côtes de la Baltique où ils ont été le plus particulièrement étudiés, les mouvements positifs ou négaüfs s’effectuent avec une vitesse variable ; il en est de même dans la région du Saint-Laurent et des grands lacs d'Amérique. On reconnaît un mouvement de bascule autour d’un ou plusieurs axes plus ou moins rapprochés les uns des autres. Le Pacifique tout entier bascule autour d’un axe dirigé de l’est à l’ouest, à travers sa partie médiane, et de telle sorte que sa portion nord s’enfonce tandis que sa portion méridionale se relève.
Ces mouvements eustatiques, comme on les nomme, ont été l’objet d’une foule d’hypothèses. On les a étudiés avec précision en faisant des marques sur des rochers du bord de la mer et en relevant soigneusement leur altitude par rapport au niveau de la
mer à des intervalles de temps éloignés. On les a attribués tantôt à une modification locale dans les conditions de la mer voisine : envasement, changement dans la direction et l'intensité des courants marins, colmatage accompli par les fleuves, ou même, ainsi que M. de Drygalski l’a supposé pour certaines parties de l’Amérique du Nord, dilatation d’un sol abandonné par la calotte glaclaire. Quelle que soit l'importance prise dans telle ou telle circonstance par l’une quelconque de ces causes, il est évident que, d’une façon générale, ces mouvements résultent de l'instabilité de la croûte terrestre. Le globe se refroidit et, par conséquent se contracte ; la croûte offre des résistance très variables et attribuables à la disposition des couches la composant, à leur nature lithologique et à leur solidité plus ou moins éprouvée par des mouvements antérieurs. Alors qu'il est évident pour tous que les diverses parties d’une construction faite par la main des hommes offrent des solidités différentes, on ne saurait ne pas admettre qu’il en soit de même de cet édifice ou plutôt de cette ruine qu'est déjà la croûte terrestre. Il s’y produit des affaissements et des redressements que rend visibles la modification des lignes de côtes et, par ces faits, l’océanographie se rattache à la série des manifestations si multiples du volcanisme. On cherche les lois rigoureuses de ces phénomènes ; il est douteux qu’on les trouve. Ce travail est maintenant à la mode. Il permet de témoigner d’une immense science géographique d’ailleurs assez facile à conquérir en se servant d’atlas à grande échelle et très détaillés, d'inventer ou d'employer beaucoup de mots techniques, d'écrire de très gros volumes et parfois même de découvrir quelques faits intéressants. On aura beau faire, il s’agira toujours des lois qui gouvernent l'effondrement d’une maison. J’ai consulté des démolisseurs, gens de métier et d'expérience particulière en ces choses ; leurs réponses ne m'ont pas encouragé à me livrer à ce genre de recherches.
L'océan n’a pas de divisions régionales nettement tranchées ; les divisions sont une concession à la faiblesse de l'esprit humain. Elles sont cependant indispensables pour permettre à celui qui
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enseigne de bien enseigner et à celui qui est enseigné de comprendre et de s’assimiler plus aisément l’enseignement qui lui est donné. Nous allons donc, pour ce motif, établir les divisions qui nous sembleront les meilleures pour le but que nous nous proposons, la facilité d'exposer et celle d’être compris.
L’océan est bordé par des rivages en donnant ce nom aux régions continentales toujours sèches des eaux océaniques quoique immédiatement contiguës aux plages.
Les plages qui font suite aux rivages sont tantôt presque nulles et tantôt assez étendues. Elles constituent à proprement parler la région qui, par le jeu des marées et des vagues, est alternativement sèche et mouillée. \
Ces deux divisions sont admises par la plupart des auteurs; leur régime est très net, différent pour l’une et pour l’autre et diffèrent de celui des autres parties de l’océan. Le zéro des cartes marines part de la limite inférieure de la plage, le niveau des plus basses mers.
La troisième région dite littorale est celle comprise entre le niveau des plus basses mers et une profondeur de vingt mètres. Elle est située à peu près à la profondeur de dix brasses anglaises et son régime, dû à l'agitation active et pour ainsi dire continuelle des eaux, est encore très caractérisé.
La quatrième région comprise entre 29 et 200 mètres de profondeur est celle que l’on a nommée le plateau, le soubassement ou le socle continental.
Vient ensuite la région de transition comprise entre 200 et 500 mètres de profondeur.
La sixième région, celle de la mer improfonde, s'étend jusqu à À 000 mètres de profondeur.
Enfin la septième et dernière région est celle de la mer profonde ou abyssale, au delà de 1 000 mètres.
Cette classification est purement topographique. Quoique tout aussi artificielle que les autres, elle est plus simple et plus commode à retenir. On a créé de nombreuses subdivisions, généralement d’après la présence de telles ou telles espèces d'animaux.