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puis, lorsqu'il n’est plus possible d’agir autrement, on imite le naturaliste qui fait passer sous le microtome un animal mou, le débite en une quantité de tranches parallèles qu’il range méthodiquement les unes à la suite des autres et qu’il observe ensuite de manière à faire en quelque sorte de la géométrie dans l’espace avec de la géométrie plane. On profite de caractéristiques perméttant d'individualiser un échantillon d’eau et de le reconnaitre au milieu de la masse liquide et, grâce à elles, on débite l'océan par tranches parallèles sur chacune desquelles on reconnaît les individus, on les suit dans leur mouvement et là encore on se rend compte de l’espace par des séries de plans, on étudie la dynamique par la statique en des points et à des moments différents. Le sujet en apparence compliqué devient alors clair, le procédé de travail
est trouvé et pour avoir la clé de la circulation et même l'utiliser
pratiquement, il n’est plus besoin que du temps qui seul permet de recueillir les innombrables documents expérimentaux indispensables pour l'élaboration définitive. On trouve donc une nouvelle application de cette observation si souvent faite — ne plus considérer l'océan comme une masse unique, mais comme une collection de bassins juxtaposés ayant chacun leur vie indépendante et qu'il faut examiner un à un. Les lois générales ne résulteront plus que de la comparaison de régions connues séparément d’une manière complète. On ne saurait trop le répéter, pour les courants comme pour le reste, le temps des grandes explorations océanographiques est passé. Quiconque se propose le réel progrès de la science et non la satisfaction plus ou moins désintéressée d’une vaine gloriole, doit aujourd’hui se résoudre à étudier les espaces limités mais à les étudier complètement.
Afin de simplifier l’exposé du tableau d'ensemble de la circulation océanique, nous diviserons le sujet et nous nous occuperons successivement de la circulation superficielle et de la circulation profonde. Où finit la première et où commence la seconde ? Les limites, mêmes artificielles sont impossibles à établir et l’absolue rigueur de la mathématique serait ici hors de propos. Prenons les mots dans leur sens le plus ordinaire, compris de tous, avec le
vague qu'il n’est pas possible de leur enlever et convenons que la circulation superficielle sera celle qui affecte les hautes couches de l’océan, tandis que la circulation profonde est celle des couches profondes.
L'historique de l’étude de la circulation océanique se résume brièvement. La connaissance des courants marins date sinon du jour de la découverte de la navigation du moins du lendemain, alors que monté sur son radeau, près de la terre, le premier sauvage s’aperçut que sans voile ni rame, par mer tranquille, il changeait de place par rapport aux rochers de la côte ou qu'il ramassa sur le sable, pour en entretenir son feu, des troncs ou des branches d'arbres qu'il n’avait vus nulle part dans son île. L'existence des courants constatée, l'humanité s’efforça de profiter de son expérience, empiriquement comme toujours, puisqu'il ne lui était pas possible de les étudier, faute d'instruments de mesure. Dès qu'ils eurent été inventés, quelque imparfaits qu’ils fussent, on se mit au travail et chaque fois que les outils devinrent meilleurs, l’œuvre devint plus précise. La connaissance des courants superficiels fit d'immenses progrès depuis la fin du xvnr siècle. Maintenant on s'attaque à la circulation profonde pour laquelle les procédés de mesure sont établis et dont l’étude se développerait plus rapidement, si l'on ne manquait de renseignements expérimentaux qui, plus particulièrement dans ce cas, doivent être nombreux. On attend d'elle la solution de bien des problèmes et, au point de vue des applications pratiques, c’est certainement l’une des branches de l’océanographie appelée à rendre le plus de services.
À l’aurore de l’histoire, les divers peuples de ces thalassocraties qui se succédèrent sur les côtes orientales de la Méditerranée, après eux les Grecs et plus tard les Romains, exécutèrent leurs voyages de piraterie ou de commerce dans des régions à courants particulièrement caractérisés et violents, entre le Palus-Mæœotis et lEuxin, dans le Bosphore, aux Dardanelles, entre la Sicile et l'Italie, au détroit de Gibraltar. Il leur fut facile de remarquer la direction suivant laquelle coulaient les eaux. La mer se couvre alors de rides qui donnent à sa surface un aspect moiré, les débris
d'herbes flottantes s’y disposent en traînées, l’eau change parfois de couleur et, caractère le plus frappant de tous, même par vent favorable, sans voiles, la marche du bâtiment est retardée ou le travail des rameurs devient plus pénible. Je me souviens qu'un jour, passant devant les Casquets, dans la Manche, sur un excellent sloop, portant toute sa voiture, l’étrave fendant l’écume, je voyais avec surprise les îlots et le phare, au lieu de reculer, s’éloigner en avant comme si nous étions immobiles et qu’ils fuyaient devant nous. Autre signe pratique des courants, les traversées d’un même point à un même point sont plus rapides dans un sens que dans l’autre. Les anciens furent si frappés de ces phénomènes qu'ils firent de l'océan entourant la terre, par delà les Colonnes d’Hercule à l'occident et la Caspienne à l’orient, un fleuve c’est-à-dire une nappe d’eau courante. Plusieurs d’entre eux rédigèrent de véritables instructions nautiques, entre autres, Timosthène de Rhodes, amiral de la flotte égyptienne sous Ptolemée Philadelphe, auteur d’un ouvrage de ce genre, aujourd'hui perdu mais employé par Eratosthène et Hippale qui découvrit le régime des moussons dans l'océan Indien et enseigna le parti à en tirer. Tous ces marins durent nécessairement connaïtre pratiquement les courants. Aristote voulut les expliquer en attribuant leur production à des inégalités dans le relief du fond ce qui était absurde ; en quoi en effet une différence de niveau entre les fonds des deux mers en communication, était-elle capable d’intéresser l'équilibre des portions supérieures de l’eau remplissant leurs bassins et de produire un déversement ? Du reste, si la légende est vraie, l’auteur lui-même fut médiocrement satisfait de sa théorie car il se noya, dit-on, désespéré de son impuissance à comprendre le double jeu en sens inverse du courant de l’Euripe. Les philosophes, les littérateurs à commencer par le maître d'Alexandre et à finir par Buffon, inventeur lui aussi d’une théorie des courants marins un peu plus absurde encore que celle de son prédécesseur, furent rarement heureux dans leurs tentatives d’explications littéraires ou philosophiques des phénomènes naturels.
Jusqu'à l’époque de la découverte de l'Amérique, si les connais-
Ed
sances pratiques augmentèrent en conséquence des progrès de la navigation, les connaissances théoriques restèrent stationnaires. On avait bien vu échouer sur les côtes occidentales d'Europe et d'Afrique des débris de bois exotiques, peut-être même travaillés de main humaine et l’on avait compris qu'ils devaient venir de loin, du côté où le soleil se couche, de la mystérieuse île de Saint- Brandan ou d’Antilia. Tels étaient les propos que le pilote portugais Martin Vicente qui avait recueilli une de ces' épaves en pleine mer à 450 lieues du cap Saint-Vincent, tenait à Christophe Colomb rencontré pendant une relâche à Porto-Santo près de Madère. Dans l’Atlantique, dans le nord comme dans le sud des colonnes d'Hercule, les Phéniciens et les Carthaginois Hannon et Himilcon, les Massaliotes Pythéas et Euthymène, avaient eu à lutter contre les courants ramifications de la branche nord-orientale du grand circuit atlantique. Les Northmen aux xr°, xu° et xr° siècles, dans leurs incessantes traversées exécutées plus souvent à la rame qu’à la voile, entre la Scandinavie et l'Angleterre, l'Irlande, l'Islande et le Vinland qui était l'Amérique, apprirent par une dure expérience à les connaître. Ils leur servirent à nommer diverses localités de ce même Vinland, Straumsoë, l’île des courants, Straumsfjord, la baie des courants, Straumness, le cap des courants. À la fin du moyen âge, avant Colomb, Gênois, Vénitiens, Portugais, Espagnols, Dieppois, Basques, dans leurs voyages à Madère, aux Canaries, aux îles du Cap Vert, pendant les nombreuses tentatives faites à l’instigation du Prince Henri le Navigateur pour. accomplir le périple de l'Afrique, eurent eux aussi à naviguer à travers des régions à courants. Encore aujourd’hui, on rencontre à l'archipel du Cap Vert, de petites barques de pêcheurs de corail, venues d'Italie par étapes, portées par le courant, poussées par l’alisé de nord-est et qui ne reviennent jamais en Europe parce qu'il leur serait impossible de remonter ce courant qui leur est maintenant contraire. Au x1r° et au x siècles, les Arabes qui commerçaient par mer avec la Chine, utilisaient les courants et les vents des moussons et ils en expliquaient le régime à Marco Polo.
L’épave trouvée par le pilote Martin Vicente fut un des arguments dont Christophe Colomb se servit pour démontrer la possibilité d’atteindre l'Asie par l’ouest. Dans chacun de ses voyages d'Espagne en Amérique, dans la mer des Antilles, du Mexique et jusqu’à l'embouchure de l’Amazone, il ne quitta guère les courants. Le 19 septembre 1492, en plein Atlantique, il effectua la première observation en notant la direction oblique de sa ligne de sonde mise à la mer par temps calme, chargée d’un poids assez lourd quoique ne touchant évidemment pas le fond. On ne saurait s'étonner du manque d’observations précises lorsqu'il n'existe encore aucun instrument pour les exécuter, ni boussole, ni loch, ni Chronomètre, ni thermomètre, ni connaissances en astronomie nautique suffisantes pour déterminer exactement une position en haute mer. La précision des observations suivit pas à pas la découverte, puis le perfectionnement des instruments. La déviation de la ligne de sonde fut la première méthode employée. Plus tard, on prit, en guise de plomb de sonde, une simple marmite, moins lourde et de surface plus considérable, offrant par conséquent plus de prise au courant qui l’entrainait. Le procédé est décrit par Sir Humphrey Gilbert au xvi° siècle. On se servit ensuite de floiteurs libres, puis de mesureurs mécaniques dans le genre de ceux d’Arfvedson, d’Aimé et de Pillsbury, puis d’aréomètres et maintenant, pour les mesures relatives à la circulation profonde, on a recours .à l’analyse chimique. L’humanité a fait du chemin. Cependant, quelque précieux que soient les instruments perfectionnés, les instruments grossiers rendent plus de services qu’on ne serait tenté de le croire; ils forcent la sagacité de l’observateur. Avec un outil mauvais, si l’ouvrier est de bonne volonté, il n’en devient que plus habile. Renan attribuait sa parfaite connaissance du latin à ce qu'il avait eu le bonheur de l’apprendre dans des livres mal faits. L’observation des courants à la ligne de sonde et à la marmite facilita la découverte de l'Amérique et, après Colomb, celle de l'Amérique du Nord par Cabot en 1497, qui utilisa le courant du Labrador, celle de l'Amérique du Sud, de la Guyane et du Brésil, de la route de l'Inde en doublant le cap de Bonne-Espérance par Diaz et
Vasco de Gama qui profita du courant de Mozambique, de toute la côte occidentale d'Afrique par les Portugais.
Christophe Colomb avait observé que la mer, dans l'Atlantique nord, suivait le cours apparent des astres, d’est en ouest, à l’équateur. Il observa les faits et en tira les conséquences pratiques. D’autres en cherchèrent les causes. Léonard de Vinci admettait une circulation de l'équateur vers les pôles, due à la température qui dilatait les eaux tandis que le courant inverse, des pôles à l'équateur, résultait de l’équilibre tendant à s'établir. Le cycle était ainsi fermé. Lenz, Arago et Humboldt devaient, bien des années après, reprendre l'hypothèse sans la modifier essentiellement. Au xvu siècle, on accordait Le rôle principal à l’évaporation et on invoquait la rotation de la terre pour expliquer le courant atlantique équatorial. En 1665, le P, Athanase Kircher traçait une carte générale des courants sur laquelle s’appuyait Vossius pour invoquer l’action d’un motus proprius des eaux qui, dans la zone torride, leur faisait suivre le cours du soleil quitte à attribuer les exceptions à cette marche, aux latitudes plus élevées, à un mno{us lertius priori semper contrarius, c’est-à-dire à un contre-courant. Le P. Fournier, plus prudent et en vrai praticien qu'il était, vingt ans avant Vossius, s'était borné, sans émettre la moindre théorie, à dresser la liste des vingt localités où des courants avaient été observés et à donner le résultat des mesures.
Marsigli ne pouvait pas se désintéresser des courants, bien qu'ayant eu le bon sens de ne guère s'occuper que de questions locales. Ce n’est pas un des moindres mérites de ce créateur de l’'océanographie d’avoir compris que, réduit à ses seules forces, sans l’aide du Prince inconnu dont il souhaitait l'appui pour sa science de prédilection, il lui fallait se restreindre et procéder du particulier au général en étudiant complètement et à tous les points de vue, une région limitée. Dans ses explorations bornées à la côte de la Provence et à celle du Languedoe, il reconnut l’existence de courants continus et de courants interrompus, c’est-à-dire réguliers et irréguliers, de surface et profonds, différents les uns
des autres sur une même verticale et subissant l'influence du vent et du relief du fond. Il discerna le sens de la circulation en Méditerranée, mais il en constata l'extrême complication et en même temps ne se dissimula point son impuissance à résoudre seul un problème qu'il ne jugeait susceptible d’être résolu que par les observations simultanées de plusieurs observateurs. Son opinion était parfaitement exacte surtout devant Cassis où il opérait. La mer de Ligurie est un véritable détroit entre la Corse et le conü-
nent, une « Rivière » selon l'expression italienne, où passe le .
grand courant qui suit toutes les côtes du bassin de la Méditerranée, de l’ouest à l’est sur la côte méridionale et en sens inverse le long de la côte septentrionale. Nulle part les phénomènes de circulation ne sont plus compliqués que dans les détroits. Si l’on veut, comme il est sage, procéder du moins difficile au plus difficile, du simple au compliqué, en Méditerranée, c’est par le centre du tourbillon doué du summum de tranquillité qu'il faut débuter, c’est-à-dire entre les Baléares, la Corse et la Sardaigne. Or Marsigli n’en avait pas les moyens matériels.
On se rappelle les expériences de Franklin, à la fin du xvur siècle, ses mesures de température entre l’Europe et l’Amérique du Nord, son examen du Gulf-Stream, sa théorie de la navigation thermométrique continuée par son neveu Jonathan Williams, puis par l'anglais Blagden ét finalement abandonnée aujourd’hui comme toutes les théories trop exclusives qui ont le tort de tout expliquer par une cause unique alors qu’au contraire les forces de la nature s'unissent toutes quoique par parts inégales et variables dans la manifestation d’un phénomène. Franklin eut le mérite de donner au vent l'influence capitale dans la création des courants.
: En 1836-39, l'ingénieur hydrographe français de Tessan embarqué sur la Vénus commandée par celui qui devint ensuite l'amiral Dupetit-Thouars, étudia la branche nord-ouest du courant qui, dans le Pacifique, est l’exacte contre-partie du Guli-Stream dans l'Atlantique nord et qu’on appela longtemps courant de Tessan. Il porte maintenant le nom japonais de Kuro-Sivo, le courant bleu foncé, ce qui prouve une fois de plus, après Marsighi et
avant Aimé, que les océanographes ne moissonnent pas de lauriers .
sous pavillon français.
Aimé s’occupa peu des courants. Il voulut étudier le double courant superposé du détroit de Gibraltar; il fit même le voyage, mais des circonstances indépendantes de sa volonté l’empêchèrent de mettre son projet à exécution. Il se contenta de lancer des bouteilles flottantes sur la côte d'Algérie et de comparer leurs trajets à ceux d’épaves de navires naufragés. Il attribuait les courants au vent et n'ignorait pas que leur route était influencée par le relief du fond. Il admit l'existence de courants superficiels et profonds et, dans le but de mesurer ces derniers, imagina un compteur-indicateur ingénieux comme tout ce qu’il inventa et qui, par cette mauvaise chance qui ne cessa de le frapper pendant sa courte existence, servit non à son auteur mais à un étranger, l'amiral danois Irminger, pour prendre de nombreuses mesures dans l’Atlantique nord.
IL reste peu à dire maintenant pour achever l'historique des travaux relatifs aux courants. En 1856, Bailey examinant au microscope les 39 échantillons de fonds rapportés par le commandant Berrymann du bâtiment américain Arctic, à la suite de sondages exécutés entre Terre-Neuve et l'Irlande et relatifs à la pose d’une ligne télégraphique, reconnaît que les grains de sable y sont anguleux. Il en conclut avec raison que, contre le sol, à ces grandes profondeurs, les courants, s'ils existent, doivent être excessivement faibles, garantie précieuse de sécurité pour les cäbles destinés à y être immergés.
En 1870, Gwyn Jeffreys et Carpenter, à bord du Porcupine, explorent le détroit de Gibraltar et dès l’année suivante, le Chal- . lenger au moyen de la drague, dresse des roses de courants. Il prouve ainsi le fait de la superposition de courants indépendants les uns des autres et fournit un procédé pour mesurer leurs directions et leurs intensités respectives.
La manière la plus simple d'étudier un courant consiste à jeter à la mer un corps flottant et à noter la direction qu'il prend et la vitesse avec laquelle il est entraîné, Mais pour que la mesure soit