‹ L'Odéon; histoire administrative, anecdotique et littéraire du Second Théatre Français (volume 2)Chapitre 26 sur 218 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

loges, le public habituel du Petit-Trianon : les princesses de Lamballe, de Chimay, l’aimable duchesse de Polignac, la nonchalante M ,ne de Lascuse, M" ,e d’Avaray, la spirituelle marquise d’Andlau, la comtesse de Châlons, M" 1 * d’Estournel, la duchesse de Lauzun, et la gracieuse M m *de Senneterre; M rac * de Laval, d’Esparre, d’Escars,la comtesse de Balby ; M mes de Simiane, de Lachâtre-Matignon et Dudrenem , dans une même loge; aux balcons, la Duthé, Carline et C ie . Quel public d’élite ! Quelle bonne fortune pour nos reporters d’aujourd’hui !

Le vice-amiral bailli de Suffren, de retour en France depuis quelques jours, reçoit à son entrée dans la salle une ovation des plus enthousiastes; même accueil à M“ e Dugazon,* relevant de maladie.

A cinq heures et demie, la toile est levée : Dazincourt et Contât sont en scène. Préville avait fait distribuer à Dazincourt le Figaro du Mariage , que Beaumarchais destinait naturellement à l’inimitable barbier de 1775 ; mais neuf ans s’étaient écoulés, l’âge avait affaibli la mémoire de Préville, et à soixante-trois ans représenter l’amoureux de Suzanne, c’était difficile ! Le grand comédien se chargea du rôle secondaire de Brid’oison 1 , où Dugazon ne tarda pas à le doubler. De son côté, Dazincourt avait décidé l’auteur à confier le rôle de Chérubin à M lle Olivier, jeune et jolie blonde aux yeux noirs, qui y fut ravissante : Molé, avec sa souveraine autorité, joua le rôle du Comte; le gros des Essars, Bartholo; Vanhove,

1 . Du très-corruptible conseiller Goèzman il a fait don Guzman Brid’oison.

Bazile ; Belmont, Antonio ; M lle Sainval, la Comtesse ; le tragédien Larive se chargea du petit rôle de Grippe- Soleil, qu’il céda bientôt du reste au comique Champville. « Jamais pièce aussi difficile n’avait été jouée avec autant d’ensemble », dit l’auteur dans sa préface 1 2 . Trente ans plus tard, Népomucène Lemercier constate ainsi ce triomphe dont il fut témoin :« L’ensemble vraiment éblouissant que présenta la Folle journée est un de ces prodiges qu’on ne s’imagine plus,' et qui mit la critique en déroute 1 » .

Le succès se dessine, grandit, s’affirme malgré quelques huées et les sifflets, très-modérés d’ailleurs, de la cabale. La recette fut de 5,698 livres 19 sous. (Registre de la Comédie).

Monsieur, qui n’aimait pas les spectacles, parut s’ennuyer beaucoup. Le comte d’Artois resta — disent les uns — sur l’impression de Gennevilliers; d’autres l’ont présenté comme le protecteur de Beaumarchais.

On ne sortit du spectacle qu’à dix heures et demie,

1. « Je dois beaucoup — écrivait-il le 49 mai 4784 à M ,,e Montansier — au zèle des comédiens de la Reine et du Roi, lesquels jouent ma pièce beaucoup mieux peut-être que la comédie ne l’a été depuis trente ans. »

Préville et surtout Dazincourl eurent beaucoup de peine à obtenir de l'auteur la suppression de certaines gamineries , dignes peut-être des tréteaux et des parades do la foire, mais assurément déplacées dans la maison de Molière, telles que : a Ronjour, cher docteur de mon cœur, de mon âme et autres viscères . » (Acte 1 er ); et plus loin, acte IV, à Bazile : «Si vous faites mine seulement d’approximer madame, la première dent qui vous tombera sera la mâchoire , et, voyezvous mon poing fermé ? Voilà le dentiste ! »

Page 1