‹ L'odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de SchellingChapitre 14 sur 39 · III. — La collision des puissances · texte numérisé non relu

III. — La collision des puissances

Qui peut dire pourquoi Dieu jugea ce détour préférable ? Et cependant il n’est peut-être pas impossible de découvrir après le fait les raisons de ce choix. D'abord l’absolu prend un plaisir infini à s’affirmer, à se révéler (1), — cette « unendliche Lust » traduisant d’ailleurs, à notre avis, une exigence spéculative plutôt que sentimentale ; il faut que le possible se limite, que la volonté « s’exhibe » (2) et passe à l’acte. C’est, on le verra, une loi nécessaire que tout le possible se réalise, et Dieu luimême semble s’y soumettre. D’ailleurs il plaît à Dieu d’être connu et glorifié par sa créature. On a vu (3) pourquoi il était bon que Dieu inégalisât les puissances et en brisât le cercle éternel ; dès l'instant que — A déloge +A, que le possible ambitionne indûment les prérogatives de l’Acte, les trois principes sont promus de l’existence rationnelle ou essentielle à l’existence effective. Dieu se réjouit de cette promotion, de cette Steigerung à laquelle l’altérité doit le jour et qui anime Sa solitude immémoriale, surnaturelle, sempiternelle (4). Il n’y a ni bonheur ni liberté pour qui adhère à soi. Dieu n’est pas, comme dans la philosophie négative, une triste voyjœiç voyjaetoç perpétuellement absorbée dans l’ennuyeuse méditation de sa propre pensée (5). Ce

(1) II, p. 362 : « ... unendliche Lust, sicli selbst au offenbaren ; VII, p. 199 : « reine Lust des Bejahens » ; cf. p. 204, p. 374. Dieu doit nécessairement se révéler.

(2) Sich zeigen, darstellen, herausstellen (XIII, p. 255, 261 ; XIV, p. 348).

(3) Voy. p. 75-76 de notre livre ; IX. p. 313-323 ; XII, p. 83-84 ; XIII, p. 275. Cf. XI, p. 318. B est le bienvenu : XIII, p. 267*268 ; XIV, p. 342.

(4) XIII, p. 274 ; XIV, p. 351.

(5) XI, p. 559 ; XLII, p. 106 ; XIV, p. 351.

LA COLLISION DES PUISSANCES

Dieu oisif et impotent est celui de l’idéalisme arupaxToç t àç è'Çco iç, ou 7tot,7]TLxoç, Dieu se complaît au contraire dans le spectacle de ses œuvres ; comme un artiste, il met sa joie éternelle à créer quelque chose « praeter se », à s’éloigner de lui-même. Et l’on sait de reste quel prix Schelling attache à l’existence effective. Dieu n’a pas voulu jouer avec son ombre, il sort de soi vraiment au lieu de s’enfoncer dans son propre rêve ; cette séparation, cette « Scheidung » (1) n’est-elle pas dans la vie de l’homme la condition de toute connaissance consciente, et de la moralité elle-même ?

Pour rompre la monotonie de l’éternité et pour introduire dans les puissances le mouvement et la circulation de la vie, Dieu ne craint pas d’affronter les dissonances (2), car le devenir commence par une dissonance, par l’insurrection du « Seynkônnendes » et non point comme dans la dialectique languissante de Hegel par la plus vide et la plus pauvre des catégories. Ahriman est plus ancien qu’Ormuzd et la contraction précède l’expansion ; c’est le principe nocturne ou méphistophélique qui est le commencement de tout (3). La tension insurrectionnelle de — A modifie profondément le visage des puissances : — A devient B, +A devient A1 2 et ±A lui-même se trouve contaminé. Sous cette forme nouvelle Schelling compare ses trois puissances tour à tour aux causes d’Aristote et aux principes du Phi lèbe, à moins qu’il ne préfère le langage des Pythagoriciens (4). Si nous appelons B la cause matérielle du monde, il faudra dire que A2 en est la cause efficiente ou formelle et A3 4 la cause finale. Nous n’avons pas le

(1) VII, p. 433, 436, 439 ; VIII, p. 295.

(3) XII, p. 221-222.

(4) X, p. 242-245 ; XI, p. 392 et sqq.

droit de dire que B soit vraiment la cause du monde — je veux dire sa cause efficiente, « ration déterminons », car au contraire il y met obstacle ; s'il le pouvait il refuserait cà la créature l'air pour respirer et le droit même de vivre ; c’est le principe étouffant, oppressif, insatiable qui veut tout accaparer — alors que la création n'est possible que par une distribution équitable de l'existence, par l'abolition de ce monopole illégitime. Mais si B n'est pas la cause du devenir, il en est indirectement l’occasion et, au sens propre, l’indispensable matière ; car une divine ironie veut que la création commence par le principe qui la contredit. La cause matérielle nie le monde futur ; mais il faut qu elle le nie pour lui donner le branle ; c’est la Fortune originelle, la Fortuna primi cjenia de Préneste tenant dans ses bras Jupiter enfant et que les Romains considéraient comme la nourrice et matière du monde (1). Il y a même un sens où l’on peut dire que B est plus entreprenant encore que A1 2 puisque c’est lui qui se meut le premier, lui qui prend l’initiative de l’action et qui peut amorcer tout le devenir. A2 serait-il donc une puissance réceptive possédant tout au plus une activité secondaire ou de réaction ? A2 enfin ne s’ébranlerait-il que par contre-coup, en écho à B ? A2 au contraire est vraiment la cause directe, efficiente, motrice de l’univers, l’ocpx?) ty)ç xivYjasoùç ; c’est un principe démiurgique, et saint Basile, qui retrouve les trois causes d’Aristote dans les trois personnes de la Trinité, réserve au Fils le titre de olWiol SYjgioupyixT] tandis qu’il nomme le Père olWiol 7ipoxaTapxTtxY) et le Saint-Esprit atria tsAsuotixt). ’E c, ocjto’j xal St. 'a’jToô xal zlc, aÙTÔv xà 7ràvxa, dit l’Apôtre aux Romains (2) ; et pareillement Schelling

(1) XII, p. 153, 158, 681 ; XIII, p. 294, 517.

(2) XIII, p. 342.

LA COLLISION DES PUISSANCES

cite dans le Discours sur les divinités de Samolhrace un passage de Varron où Déméter, Dionysos et Kadmilos sont nommés respectivement comme les trois principes, « de quo », « a quo » et « secundum quod aliquid fiat ». Le « secundum quod », qu’on peut appeler encore le ou £V£xa ouïe die, o (« in quam ») par opposition au u<p' ou (« per quam ») et à 1 ’è£ oO (« ex qua »), est à la fois substance et cause, matière et toSs tu Quelquefois, et notamment dans son Exposition de /’ Empirisme philosophique , Schelling présente les choses dans le langage de Platon ( 1 ) . La première puissance est l’àTcstpov, ou mieux elle est originellement le limité qui se pose comme infini : telle la Suàç àopiciToç des Pythagoriciens. Pour discipliner cet être dyadique, pour en réfréner l’ambition, la démesure, il faut une govàç ou, comme dit Schelling, un principe de « Temperatur » (2) — entendez un principe modérateur. La différence entre Dyas et Monas c’est que Dyas est l’être ambigu qui s’approprie l’existence sans la mériter, tandis que Monas même dépossédée reste toujours franche, décidée et ne veut qu’une seule chose. Ce deuxième principe est la limite, 7répaç, le limitant, t o TTspaivov, ôpiÇov qui entreprend de gouverner la puissance ingouvernable, qui impose une forme (elSotcolouv) à fàgopcpov, qui contient dans ses justes limites l’être mécontent (3), l’empêche de se répandre, le rend visible et intelligible. A1 2 3 est à B comme la voyelle aux consonnes : c’est lui qui rend sonore l’être muet et pesant.

(1) Dans la Darslellung l’adversaire de B s’appelle A et non A2. — Les deux dialogues platoniciens dont la philosophie positive (pour le reste surtout aristotélicienne) s’inspire le plus sont le Sophiste (sur l’idée de non-être) et le Philèbe (pour les trois principes). Sur la Au àç : X, p. 244, 256 ; XII, p. 59, 155 ; et XI, p. 396. Dans ses Abhandlungen zur Erlauterung des Idealismus der W issenschaftslehre (I, p. 356), Schelling appelle l’espace #7r£ipcv et le temps népccc. Cf. VI, p. 521.

(2) VII, j. 203 et 370 ; X, p. 289 ; XI, p. 396.

(3) XII, p. 50 ; XIII, p. 226.

JAN Kr.I.É VITCH. - CONSCIENCE

DES PUISSANCES

A2 est le principe de la mesure (« Mass ») (1), il règle le temps, le nombre et le mouvement ; il est au sens propre du mot, le Médiateur, celui par l'intermédiaire

(St.dc ) de qui tout se fait. — Si B correspond à l'aTTsipov

et A2 à 7uépaç, il faudra appeler A3 le 7rs7uepaarpivov ou l'infini limité par izépaç. B résiste, A2 agit, mais A3 attire ; tout est fait pour le « Seynsollendes ». Nous dirons encore : B est individuel au pire sens du mot, puisqu'il ne veut que soi ; A2 est général, c’est-à-dire aussi désintéressé que clairvoyant ; A3 seul serait personnel : particulier sans égoïsme, universel mais non point indifférent à son propre « Selbst », l’esprit toujours lucide est personnellement et de plein droit ce que B était aveuglément...

Nous savons que la première puissance se révolte,, mais nous ne savons pas encore en quoi consiste cette rébellion. Au repos — A est le sujet ou le trône de +A, il lui est « obnoxium ». La faute de — A (cette expression, théologique n’est peut-être pas déplacée ici) consiste dans l’acte de rétraction par lequel le sujet se refuse à la puissance supérieure qui devrait être son objeL — A veut être objet lui aussi, bien qu’il n’v ait rien au-dessous de lui, et voilà comment — A devient B, le sujet-desoi. Mais ne nous y trompons pas, ce sujet de soi n’est pas le sujet-objet légitime comme ±A, la « causa sui », synthèse des puissances opposées : c’est un sujet-objet monstrueux qui s’enfle démesurément aux dépens de lui-même, un être vide qui doit à la violence et à l’orgueil sa fragile suprématie, un commencement qui se refuse à commencer, un Grund enfin qui voudrait culminer.. Il n’a pas, comme l’Esprit, digéré à la fois le sujet et l’objet ; il a simplement délogé -f A, et comme il n’est plus sujet de rien, comme il a renversé les rôles sans-

(1; VII, p. 200, 201, 203; XI, p. 393, 396.

LA. COLLISION DES PUISSANCES

pouvoir assumer l’actualité véritable, il ne maintient son hégémonie paradoxale qu en se tendant à 1 extrême. B n’est donc pas intraitable : il réussit à chasser +A mais non point à l'abolir. L’intervention de +A, qui réclame son dû, a ainsi sa raison d’être. Il va falloir que le sujet illusoire, et qui s’est cru objet, se reconnaisse sincèrement comme sujet, c’est-à-dire comme matière. Matière, il n’a au fond jamais cessé de l’être ; mais il ne l’avouait pas tant il se croyait spirituel (1). C’était une matérialité monstrueuse et qui prétendait être centrale. La puissance vagabonde, prenant l’initiative,; de ce grand bouleversement, est, au sens propre du mot, la première existence , 7rpcoTov è^wrrà gsvov (2). Telle est la volonté lorsqu’elle émerge de l’abstention, devient inégale à soi, « exstans ». La puissance qui décide d’ « exister » par une érection, ou, si l'on veut, par une « extraposition » (Entsetzung) de son vouloir, cette puissance est la proie d’une sorte de frénésie qui la met hors d’elle-même. Elle ne se possède plus, elle est au sens propre du mot « extatique » (3), c’est-à-dire ravie à soi, aveugle, effrénée : l’extase n’est-elle pas l’état naturel de la conscience païenne avant que l’action bienfaisante du Médiateur ne se fasse sentir ? Ce que la fausse extase a défait, une extase à rebours le refera.

B et A1 2 3, dressés l’un contre l’autre, correspondent,

(1) Dans la Darstellung des Naturprozesses, Schelling dit que B doit s’avouer l’objet pour redevenir sujet. Avant de retrouver sincèrement sa matérialité, il faut que B soit touché par l’esprit. Racontant le même débat à propos de la conscience (XII, p. 171) Schelling dit que B doit redevenir « spirituel ». Son langage est très flottant.

(2) XI, p. 388 ; XII, p. 38, 8‘2 ; XIII, p. 209, 272.

(3) XII, p. 41, 173, 339 (sur Héraclès) ; XIII, p. 86, 209, 380 ; XIV, p. 174, 295. Cf. X, p. 186. Dans les Conférences d'Erlangen (IX, p. 229-230, 233), l’extase désigne l’intuition intellectuelle, contemplative du sujet absolu (Liberté éternelle) ; c’est l’état d’une conscience nesciente, absolument extérieure, et Schelling le compare volontiers au Oaupà^siv philosophique du Thééiète.

l’un au principe « réel », l'autre au principe « idéal ». On a vu que ces désignations ne pouvaient convenir au Sujet et à l’Objet au repos. Mais ce qu'il importe maintenant de bien comprendre, c’est que Réel et Idéal ne désignent pas, comme dans la plupart des philosophies unilatérales, deux aspects éternellement antagonistes de l'univers. Entre ces deux contraires, il y a, pour un philosophe qui admet l’efficacité interne du Temps, beaucoup plus de pactes que le dogmatisme ne pense. Par nature, - — A n’est pas « réel », mais il le devient en s’actualisant. Par nature +A n’est pas « idéal », mais il le devient en réprimant la puissance du mensonge. Idéal et Réel sont donc des choses « devenues ». D’ailleurs le réel s’idéalisera à son tour, tandis que l'idéal se réalisera; entre les deux pôles il y a un va-et-vient et comme un échange perpétuel de substance ; à tout instant le sujet est sur le point de virer en objet et l’objet en sujet. A3, l’Esprit, le Sujet- Objet, pour lequel tout est fait, n’est-il pas le fruit et le résultat suprême de cette vivante osmose, de cette perméabilité infinie de l’idéal au réel et du réel à l’idéal ? Le réel est donc une fonction plutôt qu'une chose ; une fonction, disons-nous, mais non pas une apparence. Le réel n’est pas, comme chez Fichte, posé par un moi souverain ; il résulte d’une décision spontanée de la première puissance, — ou mieux, il esl cette puissance elle-même, en tant qu’elle veut quelque chose effectivement. Le réel n’est donc pas le voulu mais le vouloir, surpris au moment où il endosse l’existence. Le réel désigne non point l’altérité, je veux dire l’œuvre du moi, distincte du moi, mais l’essence même du vouloir. Tout ce qu’il y a de réel, d’opiniâtre et d’indocile au monde a sa source dans le vouloir. De là la ténacité déplorable du principe égoïste ; il n’y aurait fias un devenir, et un Médiateur, et une Croix, si le réel n’était qu’un jeu

LA COLLISION DES PUISSANCES

de la fantaisie, un caprice de la volonté. Le réel ne naît pas d’un acte lfbre. Il est cette liberté, utilisée contre l'ordre légitime des puissances.

Pourtant cet être capricieux, récalcitrant, irrationnel, et qu’on peut bien appeler l’« Anti-Dieu », apparaît dans un autre sens comme l’auteur de toute créature : B est « omniparens » et vraiment maternel ; du principe féminin il a la passivité et la fécondité (1). A aucun moment, d’ailleurs, il n’abolit le principe idéal ; il peut seulement le contester ; même il ne réussit qu’à faire de — A un A1 2, à élever son ennemi à la deuxième puissance ; c’est une promotion, une « Steigerung » ; l’acte refoulé en potentialité, s’exalte comme s’est exaltée la puissance illégitime, et reconquiert par labeur une actualité qu’il possédait par nature ; au lieu que — A s’actualise directement, +A doit être potentialisé avant de retrouver l’actualité véritable (2). B était Dieu tout de suite ; Dionysos le deviendra par son labeur ; en cela consiste la médiation que la deuxième puissance assume. Elle sera positive dès que la première consentira à redevenir négative ; et vice-versa elle reste inexistante tant que l’autre se cramponne à l’existence. Dans cette crise qui le menace, A2 n’a pas le choix : il est obligé de se défendre, et c’est pourquoi, nous le disons « seynmüssend ». Il doit apaiser la dissonance originelle, imposer à B les modes et déterminations de la conscience réflexive. A2 est donc principe de science et de distinction ; grâce à lui la volonté intempestive, tout en protestant, s’analyse en formes discrètes. De cette diffé-

(1) Sur ce langage aristotélicien, voyez p. 115-116 de notre livre. Best « passif » bien que Schelling lui attribue par ailleurs l’initiative du devenir; c’est que par lui-même, il ne peut rien ; il faut qu’une Volonté active le veuille.

(2) XIII, p. 213, 266. Cf. XII, p. 275.

DES PUISSANCES

renciation naît l’Espace. Il est vrai qu’à l’intérieur de l’Espace la pesanteur exprime encore les revendications du sujet révolté : dans l'attraction on pourrait percevoir un tressaillement du passé et comme la sollicitation suprême d’un principe qui ne se résigne pas à sacrifier son unité tyrannique. Pourtant, de bonne ou de mauvaise grâce, B devra quitter son étroitesse, s’étendre, se résoudre en existences distinctes. Cette première catabole engendre le système sidéral. L’astralité commence avec l’adoucissement du principe dévorant ; toutefois elle n'exclut pas encore la domination de l’être désertique, intolérant au multiple, toujours capable de se rétracter. Le principe sidéral ne persiste-t-il pas chez quelques hommes comme un témoin de cette époque, immémoriale ? Il s’appelle alors Volonté, et il règne en maître dans la conscience, qui lui obéit aveuglément comme à son destin.

D’ailleurs A1 2, à son tour, ne travaille que pour A3. Sa vocation est le sacrifice. Il lutte et souffre pour reconquérir la seigneurie usurpée par la puissance dévorante, mais il ne la garde pas pour lui. D’abord il faut bien comprendre que la tension provoquée par B s’est propagée jusqu’à la troisième puissance, et que celle-ci ne peut rien par elle-même : quelqu'un doit se dévouer à sa place. A2 est l’instrument dont A3 se sert pour mettre à la raison 1’ « ipséité » embrasée, et la passion du Médiateur n’exprime pas autre chose que ce désintéressement (1) de la seconde puissance. Mais la troisième à son tour est une puissance désintéressée à sa manière. A3 est la seule puissance qui ne soit pas engagée directement dans le conflit. A3, comme un arbitre impartial (2),

(1) X, p. 249 ; XI, p. 295.

(2) XI, p. 410,; XIII, p. 289.

LA COLLISION DES PUISSANCES

départage B et A2. Surtout, la troisième puissance empêche la deuxième d'abuser de sa revanche ; B, l’être éperdu et informe, n’est pas absolument indigne d’exister, et l'on sait déjà qu’il ne devient funeste qu’en passant à l’acte (1).. Il y a pour le Mal , avant toute velléité créaturelle, une façon d’exister qui n’est pas contredivine, et l’on peut même dire en un sens que sa promotion est plus ancienne que celle de A2 ; le tiers-principe, qui est « affektlos », veille à la sauvegarde de B ; il assigne aux deux puissances unilatérales, l’idéale et la réelle, leur part relative d’existence. A3 est le dernier restauré ; A2 lui offre, comme un trône, la nature pacifiée, apprivoisée ; l’être trouble et impur a regagné le silence de la virtualité. C’est ainsi que B en expirant exhale l’Esprit, comme le résultat le plus achevé du devenir. L’Esprit — mais non point l’idée : le propre de l’Esprit, de l’Esprit réfléchi et maître de soi, est d’englober l’idéal avec le réel, de rendre justice à toutes choses. B n'était que double, perpétuellement indécis entre l’acte et la puissance ; mais A3 est l’être complet et qui se possède lui-même inébranlablement. A3 couronnant le long travail du processus intra-divin, inaugure le royaume de la libre mobilité, des corps et des qualités concrètes. A 1’ « Urseyn », homogène de l’âge antérieur succède un monde délié, multiple, industrieux : à l’astralité, l’organicité. Le mot de la création est enfin explicite et intelligible, •et l’âge de l’esprit se déroule à travers une suite d’ouvrages de plus en plus parfaits au bout desquels est l’Homme.

(1) XII, p. 111 ; XIII, p. 236, 285-286, 351.

Remarque. — Voici un schéma qui résumera la dialectique des puis¬

sances :

Puissances Causes

Pouvant être : — A ->B . A1

Purement existant : +A . A2

Esprit : dbA A3

Page 1