‹ L'odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de SchellingChapitre 17 sur 39 · II. — Irréversirilité · texte numérisé non relu

II. — Irréversirilité

C’est peu de dire que la progéniture est libre ; la progéniture, à peine émancipée, porte contre son auteur une main sacrilège, de même que les possibles (2), aussitôt venus à l'existence, changent de visage et se retournent contre leur mère. On a parlé naguère du devenir « ascensionnel » : telle est en effet la cruauté du destin que chaque moment sera nécessairement victime de sa postérité et que la priorité ne va pas sans la défaite. Il faut qu’à tout

(1) XIV, p. 295.

(2) XII, p. 164.

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instant quelque chose succombe pour que le devenir puisse marcher. Le « malheur de l’existence » n’était pas un malheur aussi aigu, aussi tragique. Le malheur de l’existence était simplement une fatalité métaphysique, impersonnelle ; mais il s’agit ici d’un attentat positif ou, pour tout dire, d’un péché : deux libertés, deux volontés distinctes sont aux prises ; ce n’est plus le meme qui est d’abord créateur, et ensuite créature, puisque la génération consiste précisément dans l’apparition d’un être nouveau, à la naissance duquel le créateur peut survivre. Le malheur de l’existence exprimait l’impossibilité pour une même essence d’être à la fois infinie et existante. Mais la génération signifie que là où il y avait Un, il y aura réellement Deux ; la progéniture coexiste avec son auteur : il y a eu une multiplication de la personne et de la vie. Le parricide qu’il nous reste maintenant à expliquer est donc un acte de liberté. La vie spirituelle nous en offre de nombreux exemples : les idées venues à la conscience tiennent captive l’âme qui les enfanta (1), les images de l’imagination, aussitôt libérées, ne demandent qu’à trahir et meurtrir le génie qui est à leur source (2). La progéniture est naturellement oublieuse et ingrate : c’est la loi cruelle de la vie ; mais c’est aussi une angoisse propre à l’artiste. L’imagination grecque, ayant créé l’Olympe, ne se prend-elle pas à redouter ses propres chimères ? Les uns s’effrayent de leur ouvrage, et les autres en tombent amoureux, comme Pygmalion de la statue de Galatée. Beaucoup de romantiques, à l’époque de Sehelling, ont expérimenté dans leur œuvre ce reniement de l’esprit par l’esprit. Frédéric

(1) VII, p. 347. J’ai trouvré chez Bôhrne la pensée suivante : « Der Vaille ist ^rosser als die Mutter, die den g-ibt : denn er ist IlerrinderMutter» (Mysierium Pansophicum, II, 2y.

'2) XII, p. G15-G16.

IRRÉVERSIBILITÉ

Schlegel sait que l’esprit, dans l’acte de création, travaille à sa propre perte, et que la « culture » ment au génie, loin de l’exprimer. L’Homunculus du second Faust , à peine sorti de la fiole où le docteur Wagner l’a fabriqué, abandonne le laboratoire paternel pour visiter les grandes plaines du monde ; et Méphistophélès conclut profondément : « Nous finissons toujours par dépendre des créatures que nous avons fabriquées. » A tout instant l’artiste se sent lui-même enfanter, comme dit Eschyle, un fils plus fort que son père, 7rodSoc cpéprspov TrocTpoç, comme si quelque chose de plus puissant que lui-même travaillait dans son esprit, à la place de son esprit ; l’œuvre achevée le domine bientôt dangereusement, et il croit l’avoir trouvée là devant lui alors qu’elle est fille de son génie ; il ne se reconnaît plus dans ce monstre : car il y a dans toute création quelque chose de monstrueux, une sorte de piège que la nature et l’esprit se tendent à eux-mêmes. Dans la théogonie même de Schelling on pourrait distinguer deux périodes : la période de la voracité paternelle, et la génération frondeuse, irrespectueuse des Olympiens. C’est d’abord l’âge barbare d’Ouranos et de Kronos, règne étouffant où il n’y a pas de place pour la progéniture. Ensuite c’est le contraire. Kronos, le premier, a donné l’exemple du parricide ; sur le parricide Zeus édifie sa monarchie : c’est la revanche de la progéniture ; aux anciens souverains les jeunes divinités refusent l’air même pour respirer ; mais Prométhée sait que l’impiété se retournera contre Zeus.

Ainsi donc l'homme se retourne contre Dieu. Mais l’homme lui-même va se faire prendre au piège. Lui qui se grise de sa jeune liberté, il ne connaît pas encore les embûches de la création, il ne sait pas quelles précautions exige toute initiative, toute entreprise de la

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volonté, et combien il faut être prudent avec soi-mème. C/est une affaire importante de vouloir quelque chose, et la créature ne soupçonne pas la profondeur et la puissance de ses propres actions. L’homme veut faire comme Dieu : à son tour il suscite la puissance illégitime, car il veut lui aussi obtenir des créatures. Mais il n'est pas libre d’apaiser les puissances déchaînées comme il était libre de déchaîner les puissances assoupies (1). Il ne savait pas que la volonté humaine peut susciter l’existence, mais non point la réprimer (2) ; et il lui arrive la même mésaventure qu’à l’Apprenti sorcier de Gœthe : il sait le mot qui évoque les puissances magiques, mais il ne sait pas le mot qui les refrénera.

Die ich rief , die Geisler ,

Werd’ich nun nichl los.

Il a voulu jouer avec le principe de la colère, et voilà que le principe de la colère se retourne contre l'apprenti, s’empare de sa conscience et maîtrise son ancien maître ; il ne peut plus s’en débarrasser. L’homme n’est donc, si je puis dire, qu'un demi-sorcier ; il est maître de ses actions pour les faire, mais non pas pour les défaire (3), il devient le prisonnier de ses propres œuvres (4). Méphistophélès lui-même, s’il entre comme il veut dans la maison de Faust, n’en peut pas sortir à son gré :

Bas ersie stehl uns frei , beim zweiten sind wir Knechle.

L’acte à accomplir dépend entièrement de moi, mais l’acte une fois accompli est irrévocable ; aucun

(1) XIII, p. 350; XIV, p. 257.

(2) IX, p. 219 ; X, p. 263 ; XII, p. 153. Voir aussi X, p. 144-145.

(3) X, p. 270 '< ... Wie (1er Mensch zwar Herr seiner That ist, um sie zu thun, aber der gethanen That ist er nicht mehr Meister ».

(4) XIII, p. 208-209. Sur l’irréversibilité en général : VIII, p. 317 ; XI, p. 192, 482-483 ; XII. p. 163, 190, 323-324, 650 ; XIV, p. 166.

IRRÉVERSIBILITÉ

remède à cette irréversibilité. « Facilis descensus Averni, sed revocare gradum... » Il n’y a qu’une chose à dire : il ne fallait pas descendre !

L'apprenti sorcier ne sait donc que la moitié du mot magique. Mais est-il bien sûr que Dieu sache le mot tout entier, qu’il puisse retenir B déchaîné comme il a provoqué — A endormi ? A partir d’ici Schelling n’ose plus parler que par énigmes ; mais on devine où il veut en venir. Dieu lui-même ity peut rien. Il y a une formule curieuse qui revient souvent dans les dernières œuvres de Schelling : lè Seigneur, dit Schelling, ne se reprend jamais ; Dieu ne revient pas sur ce qu’il a fait une fois (1), il va toujours de l’avant. Les voies de Dieu sont perpétuellement ascendantes. En droit, il pourrait sans doute révoquer le principe malveillant comme il l’a lui-même évoqué, car rien ne lui est impossible : tout serait fini dès le commencement. Mais il déteste la régression ; et plutôt que de reculer, plutôt que de défaire ce qu’il a fait, il préfère pour ses puissances le long circuit du devenir. Il y aura des religions païennes, et des erreurs sans nombre, et une croix. Tout se passe comme si l’irréversibilité était une sorte de destin devant lequel le Seigneur, librement, s’incline. Dieu attache tant de prix à l’œuvre achevée qu’il ne craint pas d’affronter le détour aventureux de l’histoire afin que l’homme, le chef-d’œuvre de sa création, se tire d’embarras par luimême. L’irréversibilité est la loi nécessaire du devenir, et nous allons la voir en action d’abord dans le Péché originel.

fl) VIII, p. 261 ; X, p. 270; XII, p. 124, 323-324; XIII, p .373 : <• (las Zurücknehmen ist nicht in Gottes Art ».

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