DU PRINCIPE ILLÉGITIME
Le principe illégitime, traqué par A2, ne peut pas disparaître, car le devenir n'admet aucune régression ; comme il ne doit ni maintenir son hégémonie ni se volatiliser, il deviendra virtuel ; la potentialité, état moyen entre l’existence et le néant, est le refuge des choses qui, ne pouvant plus exister, ne veulent pourtant pas s’anéantir. Cet état intermédiaire, ce non-être positif, épargnant à B une disparition immédiate, permet à tous les possibles de se manifester ; d’ailleurs il importe particulièrement que le principe réel survive jusque dans l’esprit vainqueur. Ainsi donc B redeviendra sujet, mais c’est un sujet qui aura été objet et dont la défaite même portera les marques d’une grandeur révolue ; car toutes les époques de ce progrès ont leur raison d’être. B qui, absolument, continue d’être quelque chose devient inexistant par rapport à A2. Cette catabole représente le premier échec de la puissance fanatique; B, jadis suze-
(1) VIII, p. 312 ; XII, p. 281, 355-356 (langage contredit par la 19e leçon de VEinleitung), 620.
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rain incontesté de la nature, devient, à son tour matière. A ceux que le mot pourrait choquer Schelling explique que la matière — tel l’uTüoxeifjievov d’Aristote — peut avoir en général un sens relatif et qu’il n’est pas contradictoire de parler d’un esprit matériel ou d’une matière incorporelle (1). Par exemple la matière que le sabisme adore n’est pas du tout la matière physique des étoiles, mais quelque chose d’abstrait et de général. Plus tard le culte des hommes s’adressera à des éléments et à des corps particuliers tels que le soleil, la lune, les vents, la terre, le feu, l’air, l’eau... La conscience délaisse l’infini du ciel et des espaces cosmiques. Pourtant ces éléments de la religion nouvelle sont encore suprasensibles et relativement spirituels ; le feu auquel les hommes sacrifient n’est pas encore le feu concret de la nature, mais un feu céleste et astral (2). Et comment s’étonner que le mot matière puisse désigner même des incorporels, si l'on songe qu’il n'est pas de corps qui ne soit esprit par quelque côté ? A l'origine B, qui est spirituel en soi, se matérialise par rapport à la deuxième puissance, et dans la nature achevée, différenciée par l’entendement en corps hétérogènes, chaque créature est immatérielle absolument, matérielle par rapport à l’organisme supérieur ; le minéral par rapport à l’animal, et l’animal par rapport à l’homme (3).
Ouranos devient matériel, c’est-à-dire maternel (4) :
(1) Pour de plus amples éclaircissements, voy. mon chapitre sur la première puissance, p. 115. Voyez X, p. 310; NI, p. 422-423, 433, 493; XII, p. 27 ; sur l’idéed’un atojza nveup-aTixov : VIII, p. 281 ; XII, p. 576, 651 ; XIV, p. 221 ; XII, p. 190 Schelling interprète aù[n (acoÇeiv) comme P «abri » qui sauve B de la contradiction ; XI, p. 432 comme le « résidu » du monde des idées. Cf. XII, p. 258.
(2) XII, p. 173, 176, 179, 197.
(3) Philosophie der Mythologie, 13e, 14e leçons.
(4) VIII, p. 260, 269; XII, p. 193. Voy. p. 115-116, 165, 211 de notre livre. Sur la Mère de Dieu, cf. V, p. 433 ; XIV, p. 180.
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la première catabole du principe réel est marquée en effet par l’apparition d’une divinité féminine — Mylitta chez les Assyriens, Astarté chez les Arabes, Mitra chez les Perses, et surtout Ourania, la reine du ciel asiatique. On a montré que le P> primordial — la Perséphone — se comportait comme un être passif mais fécond, comme la mère de la toutes les créations futures (1). Plus généralement encore une divinité féminine apparaît chaque fois que le vieux principe se relâche et mollit : Aphrodite, par exemple, naît de la virilité d’Ouranos mutilé par les Titans (2). Lorsque pour la première fois B devient le « Grund » ou matière de la jeune puissance démiurgique, apparaît Ourania, l’Aphrodite orientale ; plus tard Gybèle marquera le nouvel abaissement du principe illégitime décidément efféminé et soumis (3). D’ailleurs les déesses sont plus souvent clairvoyantes que les dieux (4) ; l’épouse du dieu régnant incarne en général un principe d’innovation, de révolte et d’instabilité : Gaïa s’entend avec ses fds pour mutiler Ouranos et le rendre inoffensif ; Bhéa passe son temps à conspirer contre Ivronos son mari ; Déméter, toute pleine de pressentiments, est déjà penchée vers le futur de la Révélation. Seule Héra, contemporaine de l’Olympe déjà constitué, songera plutôt à conserver qu’à innover ; toutes les autres, épouses ou mères, représentent chacune pour leur époque la conscience du dieu viril, l’annonce d’une révolution prochaine. G’est pourquoi dans les mythologies ces cataboles se ramènent souvent au récit d’une castration : Ouranos est châtré par son fds Ivronos, que Zeus
(1) Philosophie der Mythologie, 7e et 8e leçons. Sur la « magna deum mater » : 16e leçon ; sur Gaïa, XII, p. 615.
(2) Sur Aphrodite, XII, p. 194, 258, 624.
(3) Philosophie der Mythologie , 16e leçon.
(4) XII, p. 261, 625; XIII, p. 411-413. Sur l’entêtement de Héra : XII, p. 335. On trouverait chez Novalis des idées analogues.
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mutile à son tour; sous une forme plus elliptique la circoncision des Juifs célèbre elle aussi cet aiïaiblissement du principe sauvage rendu stérile et pacifique (1). L’Ecriture ne parle-t-elle pas d’une circoncision du coeur, d’une circoncision toute morale, apprivoisant et domptant le principe titanique de notre âme ? A ces représentations, qui toutes expriment la soumission du principe dévorant, il faut rattacher l’usage abominable de la prostitution rituelle en honneur à Babvlone (2). Le dieu nouveau s’offre à la conscience comme un étranger venu de très loin pour peupler l’espace barbare de figures humaines et lumineuses ; la conscience est la proie de ce jeune Dieu qui ne lui est pas familier, elle trahit son premier « époux », le principe de la colère, et se laisse entraîner dans la longue série des adultères mythologiques (3). L’incroyable superstition des Babyloniens met donc en évidence la susceptibilité de la conscience au principe nouveau, tandis que la fable d’Ourania raconte l’apaisement du vieux principe luimême. Ourania n’est autre chose qu’Ouranos devenu femme. Les déesses sont toujours un peu plus mystérieuses que les dieux ; il y a en elles quelque chose d’ésotérique, et comme un grand secret qui est le secret du paganisme ; les dieux, dans leur imprévoyance, n’ont cure de ces énigmes inquiétantes qui pèsent sur leurs
(1) XII, p. 194, 249, 261. 363, 623-624 ; XIII, p. 424, 498 ; XIV, p. 134. A ces rites, Scheliing rattache les phallagogies, les catrastions rituelles chez les prêtres de Cybèle, etc. Autre explication VIII, p. 337-338. Dans sa jeunesse Scheliing donnait de ces fables une version allégorique et philosophique (cf. I, p. 74).
(2) Philosophie der Mythologie , 12e leçon. Cf. XIII, p. 391.
(3) Scheliing retrouve ici un vieux thème mystique dont l’origine est dans l’Ecriture et sur lequel brodent beaucoup de Romantiques, par exemple Kanne et Baader. L’allégorie du mariage spirituel se retrouve chez Bôhme, Ruysbrocek, Swedenborg ; c’est tout le thème de l'Ornement des noces spirituelles de Ruysbroeck. Cf. XII, p. 369 sur l’amour incestueux d’Isis ; XIII, p. 488 sur les noces de Koré et de Jacchos.