I.A lre CONCESSION DU PRINCIPE ILLÉGITIME
fragiles hégémonies ; ils n’interrogent pas le sphinx qui seul leur apprendrait la grande nouvelle et qui voit bien plus loin qu’eux-mêmes.
La matérialisation du principe rigide prend souvent dans les fables des formes plus singulières encore : la conscience se la représente non pas seulement comme une castration, mais parfois aussi comme une liquéfaction. L’eau résulte en effet du premier relâchement de B devenu souple, mobile et fluide. De là vient que Mitra est souvent représentée sous les traits d’une Kopv] êSpocpopoç. Aprhodite, ne l’oublions pas, naît dans l’écume de la mer ; d’autre part, Poséidon symbolise cette même détente de la nature savourant pour la première fois la volupté de l’indépendance-; et il faut ajouter que le dieu libérateur (Osiris, Dionysos) est aussi un dieu de l’humidité : persécuté par Lycurgue, il cherche refuge dans l’Océan, auprès de Thétys, la déesse des poissons (1). Ainsi s’expliquerait surtout le récit du déluge c’est-à-dire de l’inondation universelle où sombrent 1 apxaïoç xocrgoç, la race monstrueuse des Géants et toutes les œuvres informes d’Ouranos (2). Il n’est pas jusqu’au baptême chrétien qui ne procède de représentations analogues (3). Dans l’eau du baptême meurt notre naturalité ; chaque chrétien baptisé anéantit à son tour le vieux principe brûlant qui s’est éteint une fois pour toutes en Jésus- Christ : la puissance embrasée, devenue « Base », ne peut plus se refuser au contact de l’Esprit.
Pendant que les hommes achèvent de se débarrasser d’un dieu qui n’est plus ni faux ni absolument vrai, un travail grandiose s’accomplit, qu’on pourrait appeler
(1) XII, p. 203, 581 ; XIII, p. 42G, 497 ; cf. XII, p. 626 (sur Hestin) ; VIII, p. 356-357, 391-392.
(2) XI, p. 153; XIV, p. 304.
(3) XIV, p. 171-172, 304. Sur le baptême, cf. XIV, p. 85; V, p. 434,
JANKÉLÉVITCH. - CONSCIENCE
HISTOIRE DE LA CONSCIENCE
l’Ethnogonie : la meme inclination au morcellement qui multiplie le divin dans l’espace sépare les unes des autres les nations et les langues. L’originalité de Schelling est de rapporter ce phénomène à une crise religieuse : la différenciation des langues et la séparation des peuples qui en résulte ont pour origine commune la profonde altération spirituelle qui précipite la conscience dans le polythéisme (1). De là l’importance médiocre des faits matériels et des circonstances extérieures dans tout ce qui touche à l’histoire de la conscience : l’ethnogonie n’est pas un problème de géographie, pas plus que l’« hétéroglossie » n’est un phénomène philologique ; il s'agit d’un principe métaphysique qui ébranle la conscience dans sa nature la plus intime : du jour où le ressort de la puissance indomptée se relâche, le genre humain perd toute cohésion ; la dispersion elle-même n’est donc que le châtiment, la catastrophe, la sanction qui marque le déclin de B. Les races sont originairement inégales (2) et la force répulsive qui les éloigne l'une de l’autre tient à des antipathies internes bien plus qu’à des causes physiques (3). 11 y aura des « Gentils » (IOvt], « gentes ») (4) des nations étrangères les unes aux autres, et cantonnées chacune sur un morceau de continent. L’idée de « peuple primitif » serait donc au fond pour Schelling une contradiction. Primitivement il n’y a pas de « Volk » : il n’y a
(1) La crise religieuse déclenche donc la séparation des langues, et la séparation des langues celles des nations. Pour un Max Müller, au contraire, c’est le langage qui conditionne la mythologie. 11 n’est pas inutile de remarquer que Max Müller suivit en 1825 les leçons de Schelling sur la séparation des peuples et des mythologies. Il le cite avec éloges, par exemple dans ses Nouvelles éludes de mythologie (Paris, Alcan, 1898), p. 33.
(2) XI, p. 95, 503 et sqq.
(3) XI, p. 96-97, 509.
(4) XI, p. 106, 156. Schelling critique chez Bailly (Histoire de V Astronomie, Lettres sur l'origine des sciences), l’idée de « Urvolk », XI, p. 87 ;
XIII, p. 381.
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que rhumanité indivise au sein de laquelle on distingue seulement des tribus ; tels sont restés longtemps les Hébreux, le peuple anhistorique par excellence (1), le seul qui au milieu de l’idolâtrie universelle n’ait pas trahi l’Alliance primitive, le peuple « élu » enfin, ou mieux encore l’Humanité authentique hors de laquelle il n’y avait que des gentils et des barbares. Pourtant Israël parmi les nations et les mythologies n’est déjà plus rhumanité primitive, de même que dans le lait caillé ce qui reste liquide n’est plus le lait véritable ; la particularité d’Israël est justement d’être resté universel ; mais c’est bien là une particularité, renforcée par les liens du sang, par l’exclusivisme et par l’orgueil. Les peuples ne se déterminent que les uns par rapports aux autres en même temps que l’inclination païenne affecte la conscience. C’est ce que la tradition a appelé la Confusion babylonienne. Il y a « confusion » lorsque des éléments discordants qui ne peuvent s’unir ne peuvent non plus se séparer. Et en effet les nations ne peuvent pas, ne veulent pas se séparer ; elles ne se résignent pas à une dispersion irrévocable. De même que l’attraction de la pesanteur manifeste dans l’espace la nostalgie de l’unité, de même les migrations des peuples (2) compensent partiellement les effets de l’émiettement ; le Christianisme, d’autre part, s’offre à regrouper les hommes dispersés. Ainsi l’on peut dire que livrées aux actions profanes et séculières de l’histoire, les nations ont sauvé ce qui pouvait être sauvé : elles ont sauvé le principe de la Conscience. Puisqu’il faut renoncer à l’unité intégrale, du moins l’Eglise et l’Etat restaureront-ils des communautés
(1) XI, p. 157 ; XIV, p. 148.
(2) XI, p. 109. Dans la Philosophie dcr Kunst (V, p. 428) Schelling compare les Grandes Invasions à la déclinaison de l’aiguille magnétique. Sur l’idée de Confusion : XI, p. 114 et XII, p. 600.
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particulières. Une fois extirpée la race héroïque et barbare des Géants (1) de gros Etats se différencient dans les contrées de l’Orient jadis peuplées de nomades : c’est l'époque où l’Asie antérieure voit naître le royaume de Babylone, l’empire des marchands phéniciens, la monarchie égyptienne. En même temps, la conscience s’engage dans de vastes entreprises informes ; la conscience, encore toute pleine des ébranlements monstrueux de la préhistoire, vient de secouer le joug du sabisme, mais ce n’est pas encore une conscience artiste, capable de jouer avec les figures d’un Olympe anthropomorphique ; les hommes rassemblés veulent bâtir une tour qui irait jusqu’au ciel : ils n’achèveront pas l’œuvre inhumaine; « Audax Japeti genus »... car ces entreprises profanes seront surtout le fait de la race japétique ou prométhéenne, la plus ardente dans ses travaux, la plus capable aussi de supporter les grandes douleurs de la vie.
La séparation des peuples résulte de la séparation des langues, mais la séparation des langues est ellemême un phénomène religieux, et qui intéresse le philosophe beaucoup plus que le grammairien. C’est que le « mot » a cessé d’être pour les Romantiques, pour Schelling, pour Kanne (2) ce qu’il était encore au xvme siècle, et par exemple chez un Condillac : un signe fixé, un élément logique et conventionnel (pii n’est que l’instrument de la science. Le mot est vénérable, significatif, chargé de toutes sortes de vertus et d’allusions. De là sans doute la superstition des étymologies (3) que Schelling et ses contemporains, Baader,
(1) XI, p. 150, 511 ; XII, p. 619.
(2) Cité dans V Einleilumj avec éloge, XI, p. 224-225 ; cf. le Panglossium et (1811) Panthéon der (illesten Natur philosophie.
(3) Yoy. par exemple XI, p. 469 ; XII, p. 353. N’est-ce pas déjà le langage de Hermann Usener ( Gôlternamen, Versuch einer Lehre von der religiôsen Begriffsbildnny ) ? Le premier lexique, dit llerder aurait pu
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Creuzer, Kanne ont poussée jusqu’au mysticisme ; ce n’est pas là une vaine fantaisie héritée du Cralyle, des Stoïciens, de Philon ou du Néoplatonisme : c’est plutôt la conviction que le langage, loin d’être un « chiffrage » arbitraire, une symbolique toujours plus ou moins infidèle à la conscience, possède une dignité propre et comme une magie intérieure ; que l’essence même des choses s’est déposée dans les mots et que les traditions perdues pour notre mémoire, notre langue les sait encore ; car elle pense bien souvent pour nous. Dans les mots on peut recueillir la vie spirituelle (1). Cette découverte n’aurait sans doute pas été possible sans Herder, qui le premier avait assigné pour fonction au langage, non pas tant la communication sociale des idées que l’expression instinctive des sentiments. La conscience ouranie-nne rappelons-le, est une conscience muette, incapable de projeter les êtres démoniques sur la scène de la mythologie ; sans ce minimum d’objectivité, sans cette distance du spectateur au spectacle, il n’est pas de « nomination » possible ; on ne nomme pas ce qui emplit la conscience tout entière. Les noms servent à désigner les personnes ou les concepts les uns par rapport aux autres dans un univers composé de parties distinctes.
Le dieu envahissant du sabisme est donc un dieu sans nom ; on ne lui fait pas sa part : comment invoquer l’Etre avec qui aucune relation libre n’est possible ? L’idolâtrie progressant, le Jéhova anonyme des Juifs va se définir de plus en plus nettement par opposition
être un panthéon grammatical. — On sait comment Goethe raille cette manie philologique des Romantiques dans la Nuit de Walpurgis classique : il s’en prend surtout au Discours sur les divinités de Samothrace. Schelling lui-même a raillé ces étymologies : XI, p. 29. Cf. Hegel, Vorlesungen über die Æsihelik, Werke, X1, p. 392.
(1) Voy XI, p. 50, 520. Cf. Ilcrder. Ueber den Ursprung der Sprache,
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aux faux dieux. Dionysos travaille dans la conscience grecque bien avant de porter un nom (1) ; il est sur le point de dompter le principe réel, et il est encore inexprimé et implicite. Quand la force du ciel cesse de réprimer toute particularité, le mot s’émancipe à l'intérieur de la phrase où il était enchâssé, il s’épanouit comme un corps à trois dimensions ; grâce à l’alphabet qui l’analyse en caractères d’écriture, la langue devient plus maniable encore, plus déliée, plus volubile. De même que la puissance générale précède l’Olympe des dieux particuliers, de même la pesante unité du Récit engloutit d’abord les mots ailés et subtils : le discours primitif, qu’habite encore la puissance des astres, n’a pas plus besoin de formes grammaticales que l’univers n’a besoin de pieds pour marcher (2), il se fige dans une immobilité de préhistoire. De même que le polythéisme succède au monothéisme, et le polysyllabisme avec ses mots bien articulés au monosyllabisme substantiel, de même l’hétéroglossie s’installe à la place de la langue commune ; de tous côtés s’élève l’essaim des paroles bourdonnantes. Tous les mystiques du temps, Saint- Martin, Kanne, Joseph de Maistre, déplorent la ruine du Verbe intérieur, dépossédé à Babel par les langues nationales. « Ils parlent tous la langue de leur pays d’exil... » Le résultat de cette dispersion est que les hommes ne se comprennent plus. Certains sauvages sont tombés sous ce rapport au dernier degré de l’émiettement, ayant perdu toute réminiscence du Xoyoç divin (3) ;
(1) XII, p. 247, 259-260, 277, 281. C’est Creuzer qui prétendait que Dionysos a reçu son nom dès l’origine. Schelling lui oppose que cette divinité ne s’épanouit pas avant la crise marquée parles poèmes homériques. Cf. XIII, p. 470-472.
(2) XI. p. 132-136 ; XII, p. 547, sur le passage du monosyllabisme au polysyllabisme.
(3) XI, p. 112-115, 505.
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mais l'hétéroglossie n’est elle-même que la conséquence d’un mal universel dont Schelling comme tous ses contemporains, a vivement souffert : le péché des époques « critiques » pour nos saint-simoniens, est dans cet isolement du moi, dans l’éparpillement des forces. Schelling est trop convaincu de la nécessité du devenir pour se lamenter bien longtemps sur cette fatalité ; pourtant il appelle de tous ses vœux l’époque bénie où doit se restaurer la catholicité du langage ; alors les montagnes s’abaisseront, et l’inégal s’aplanira, et le courbe se redressera, et toutes les œuvres d’Ahrimane seront détruites. L’ôgoyXwCTaLoc au jour de la Pentecôte fait pendant à Babel (1) ; là où n’étaient que tension et division, bavardage et mensonge, régnera, selon Kanne, le silence mystique ; les âmes communieront dans une Pentecôte des paroles et des pensées.
En attendant ce beau jour, la conscience doit se laisser écarteler entre le dieu matériel et le dieu spirituel. La seule religion qui ait résisté à la scission de B et de A2 et, par suite, au glissement vers l’idolâtrie est la religion perse (2). Mithra réunit en soi le principe matérialisant et le principe matérialisé : il se matérialise lui-même. Toujours indifférent entre Ahrimane et Ormuzd, entre la contraction et l’expansion, le refus et l’amour, Mithra réprime toute velléité mythologique, et la religion perse demeure une religion sans autels ni temples ni figures anthropomorphiques ni dieux sensibles, à une époque où le polythéisme se déchaîne de toutes parts. Partout ailleurs qu’en Perse l’idéal et le réel se séparent. C’est un déchirement. Sans doute la
(I) XIII, p. 524. Cf. Herder, Von der Gabe der Sprachen am erslen christlichen Pfingsljesl (« Christliche Schriften », 1794), éd. Suphan, Berlin, 1880), t. XIX, p. 1-59. — Joseph de Maistre. Soirées de Saint Pélersbourg, 10e entretien.
(1) Philosophie der Mythologie , 11e leçon.
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conscience, brusquement délivrée de la force oppressive qui l’étouffait, se grise tout d'abord de licence, de joie et de blasphèmes : ainsi s’expliquent la frénésie de la conscience babylonienne et plus tard, au temps de Gybèle l’ivresse des Corybantes ou la joie dionysiaque (1) ; partout la moquerie de la Grèce succède à la terreur orientale. N’importe : cette conscience railleuse est d’abord une conscience blessée ; elle adore au fond le dieu étroit qui l’opprime ; perdant Ouranos, elle craint de perdre Dieu lui-même, car elle ne sait pas que les dieux du ciel sont de faux dieux. Au moins Ouranos, c’est l’unité et le repos ; aussi la conscience pleine de regrets déplore-t-elle amèrement sa propre ingratitude : Saturne, abandonné par les générations impies, s’exile dans une contrée lointaine. La liberté traîne après soi tout un cortège d’angoisses et d’avanies; la conscience devine que c’en est fini de sa sécurité et qu’elle regrettera un jour la reposante tyrannie du ciel.