DU PRINCIPE ILLÉGITIME
Tl n’y a pas de devenir sans régressions apparentes (2). Sur le point de capituler, le dieu sévère reprend vie, de même que le principe de l'animalité, au moment d'expirer, s’exalte dans la rage des fauves (3) ; cet ulLime sursaut d’un dieu acculé à la défaite correspond dans la mythologie au règne de Kronos. Kronos ne représente pas un autre principe qu’Ouranos, mais ces deux personnages diffèrent par le moment du temps où ils apparais-
(1) XII, p. 247, 337, 351, 362, 387, 388. XIII, p. 434-435. Mais : XII, p. 273, 299-300, 628, 646 (sur la 8eunSai|jLov(a) ; XIII, p. 392.
(2) Philosophie der Mulholôqie, 14e leçon. Voy. ici même, p.25 et note 2.
(3) XII, p. 427. Cf. VIII, p. 337.
LA 2e CONCESSION DU PRINCIPE ILLÉGITIME 233
sent. Kronos, c’est Ouranos rendu soupçonneux par l’épreuve d’Ourania et par les entreprises du dieu nouveau : Ouranos devenu concret, historique, individuel. Le même principe qui était diffus chez Ouranos apparaît en Kronos concentré, distinct et unilatéral. Kronos a un contraire, il est par réflexion et volonté ce qu’Ouranos était par nature. Le rapport qui, dans l’ordre de la Vérité, s’établit entre le Dieu unique de la conscience primordiale et le Jéhovà du monothéisme formel, ce rapport est ici transposé dans l’ordre de l’erreur : car toutes choses cheminent ainsi de l’unité inconsciente à la totalité en passant par l’antithèse. Kronos n’ignore pas ce que veut le principe moderne, ce Dionysos ardent dont nul ne sait encore le nom ; il engage sa royauté et son existence elle-même : c’est pour lui une question de vie ou de mort. Kronos sera donc un dieu cruel, agressif et méfiant. Tel est le Baal des Chananéens, le Moloch des Tyriens et Carthaginois. Les Grecs, appartenant à une époque ultérieure du devenir, ne connaissent Kronos que par ouï-dire, comme un dieu suranné et détrôné depuis longtemps par l’Olympe des divinités mythologiques. Mais en Asie Kronos est le dieu du présent ; la conscience en a encore très peur et ne s’amuserait pas à raconter ses déboires dans des poèmes plus ou moins irrespectueux.
Donc, Kronos s’est ressaisi. Contre le progrès, contre l’épanouissement de l’histoire en passé, présent et futur il se raidit désespérément ; il ne veut à aucun prix d’une succession qui le reléguerait aussitôt dans le passé : là où le dieu favorable au progrès installe l’univers des choses particulières, divisées, hiérarchisées, Kronos prétend maintenir le chaos ; les dieux multiples, s’il ne dépendait que de lui, resteraient éternellement indifférenciés dans la matrice du dieu jaloux. Sournois, il complote furtivement contre le jeune dieu, et il faut
HISTOIRE DE LA CONSCIENCE
renoncer à dénombrer ses méfaits. Ouant à la conscience, elle hésite entre la menace de Kronos et les propositions de l’esprit qui souffle sur elle. Depuis qu’il y a eu Ourania, 13 n’est plus seul dans le ciel, l’inspiration spirituelle sillonne la nuit du vieux principe (1). La conscience qui ne peut ni persévérer dans la brutalité kronienne ni y renoncer, la conscience s’ouvre et se ferme alternativement, tour à tour illuminée par les fulgurations de l’esprit ou bien submergée par Kronos. Cette oscillation, cette « claudication » est la marque de la conscience kronienne. D’un côté c’est une conscience superstitieuse ou déïsidaïmonique (2) qui conserve le principe pernicieux comme un trésor. Pourtant, ce principe la persécute, car il ne tolère aucune vie séparée. La conscience, qui vivra la mort de ce non-dieu (3), a expérimenté la scission de B et de A1 2 3 4 ; au fond elle préfère ne pas revenir au temps de la monarchie ouranienne, elle a peur maintenant de son propre passé. Par-dessus tout elle désire que A2, le dieu enfant lui soit conservé. Pour apaiser Kronos et pour garder l’humble enfant qui un jour la sauvera, elle ne recule pas devant les offrandes les plus cruelles : ainsi s’expliquent les « hyothysies », les sacri lices humains qui ensanglantent le culte du Kronos phénicien ou punique ; les hommes offrent leurs fils à Kronos pour que Kronos conserve son propre fils au genre humain. Que n’ofïriraient-ils en échange de ce Dionysos précieux qui sauvera la nature et l’esprit ? Ces holocaustes où la crature sacrifie ce qu’elle a de plus cher servent donc non point à remercier Kronos (4),
(1) XII, p. 271, 280, 291. Cf. XIII, p. 449 sur certains détails de mise en scène dans les mystères d’Eleusis.
(2) XII, p. 300, 369, 646.
(3) XII, p. 294. Ce iangage fait penser à Hegel.
(4) Il y a quelque flottement sur ce point dans la pensée de Schelling. Comparez XII, p. 300, 323, 325-326. Cf. XIV, p. 76, 79, 122.