LA 2® CONCESSION DU PRINCIPE ILLÉGITIME
mais à expier quelque chose. La conscience fait la « part du feu » ; elle déchoit provisoirement en barbarie pour sauver le principe de la civilisation ; car il n’est guère de crimes pour Schelling qui ne puissent se justifier en quelque mesure. Et en effet ces horreurs ne seront pas inutiles. Kronos nous fera cadeau de son fils ; il sera bienfaisant sans le vouloir. Lui qui pouvait consumer le divin adolescent, lui refuser non seulement la royauté mais l’existence elle-même, voilà qu’il lui fait place. Kronos concédera l’existence au héros secourable à condition qu’il dépouille toute majesté : Dionysos, sera non pas un dieu, mais un démon, le serviteur des hommes, l’Hercule des Douze Travaux. Il n’en faut pas plus à la conscience. La Conscience kronienne de Schelling ressemble à la philosophie de Hegel, dont Schelling dit quelque part (1) que si on lui accorde seulement trois pieds de sol (à savoir les trois Idées d’Etre, de Rien et de Devenir) elle conquerra, comme le Vichnou de la fable, le ciel, la terre et l’enfer. Naturellement Kronos garde une inclination incoercible à dévorer A2, à redevenir Ouranos, à rentrer dans l’invisible ; il voudrait bien révoquer ses imprudentes concessions. Trop tard ! le nain sera géant. Dieu lui-même hésiterait à défaire une chose faite... Il faut maintenant aller jusqu’au bout de l’histoire. En permettant Dionysos, l’être démonique, Kronos a permis le Christ et la mort de tous les dieux.
Bien entendu nous n’en sommes pas encore là. Pourtant la tyrannie de Kronos est plus fragile encore que celle d’Ouranos. L’apparition de Cybèle, la « grand’mère des dieux » phrygienne, marque l’assouplissement définitif du principe rigide. Cybèle joue par rapport
(1) Zur Geschichle der neuercn Philosophie, X, p. 144-145.
HISTOIRE DE LA CONSCIENCE
à Ivronos le même rôle qu’Ourania par rapport à Ouranos ; elle diffère d’Ourania comme Kronos d’Ouranos par le moment du temps qui la voit naître. Pour la deuxième fois B apparaît chancelant, efféminé ; mais c’est maintenant une catabole effective, et non plus seulement possible. Le passé immémorial entre en convulsion, et son déclin provoque l'orgiasme enthousiaste des Corybantes et des pompes cybéliennes. C’est un délire, une rage sacrée. Le nom même de Cybèle exprime ce vacillement de la conscience. Le vieux despote est culbuté des hauteurs où il trônait ; autrement dit : B, qui régnait dans le ciel des généralités infinies, doit se relâcher et descendre dans la plaine ; toute la nature, en proie à une joyeuse folie, célèbre bruyamment l’apparition des formes déterminées qui essaiment là où régnaient seulement l’orgasme des forces et l’unité monstrueuse. Sur le char où elle est représentée assise, la déesse est entourée de sièges vides, destinés sans doute aux multiples dieux de l’avenir dont elle se pressent mère. Sur tout le passage du cortège on sème l'airain et l’argent qui sont les symboles de la civilisation urbaine (1). Cybèle avance, précédée par la musique sauvage des fifres, des tambours, des cymbales et des cornes phrygiennes. Jamais il n’y avait eu autant de cris, de chants et de vacarme sur la terre de Dieu ; c’est la conscience qui s’étourdit ellemême et qui assourdit le despote astucieux afin de lui escamoter Dionysos. Quel est donc ce jeune demi-dieu dont la conscience titubante fête la libération ?