I. — Continuité du devenir
Temps veut dire en premier lieu préformation et immanence. Toute chose mûrit à travers des moments successifs dont chacun revit dans le suivant. L’enfance, dit Herder, est une joyeuse promesse de maturité, et à chaque instant on peut dire que nous sortons de
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l’enfance, quel que soit notre âge. Pour parler le langage de Leibniz, la fleur n’est pas seulement dans le bouton comme la statue complète est dans le marbre brut : c’est une anticipation plus intime et plus vivante encore. L’âme de l'enfant ne ressemble donc pas, ainsi qu’on l'a dit, à une table rase ; c’est plutôt une miniature du caractère à venir, mais une miniature à laquelle rien ne manque pas un trait, pas une tendance (1). Le temps de Schelling est, lui aussi, le temps du biologiste, la croissance organique dont chaque étape implique par avance toutes les étapes postérieures. Le propre du germe est de contenir, sous forme potentielle ou enveloppée, tout ce que le développement actualisera ; la vie est donc, en quelque sorte, actualisation continuée, puisque chacun de ses moments renouvelle ce miracle du passage à l’acte. La Philosophie de la Mythologie ne dira pas autre chose (2) : le premier moment de l’existence divine annonce déjà le deuxième, mais tacitement ; et le deuxième enferme encore le premier, mais en latence. De même (3) chaque degré (« Stufe ») dans la hiérarchie des vivants est plein de réminiscences et d’allusions aux moments antérieurs ; le présent, amputé du passé et du futur, ne s’exprime que suspensivement. Aucun événement ne disparaît sans laisser de traces et sans modifier le tout. De cette implication réciproque est faite justement la continuité du devenir ou, comme dit Schelling, du processus. C’étaient là à l’époque romanti-
(1) Herder, Vom Erkennen und Empfinden der menschlichen Seele (1778), II, 3. Cf. Audi fine Philosophie der Geschichle zur Bildung der Menschheit (1774), IV : « ... Siehest du jenen wachsenden Baum, jenen emporstrebenden Menschen ? er muss durch verschiedne Lebensalter hindurch, aile offenbar im Fortgange ! ein Streben aufeinander in Kontinuitât ! »
(2) 3e leçon (XII, p. 50). Cf. au tome VIII, le Discours sur les divinités de Samothrace, passim ; et XI, p. 198, 499; X, p. 113, 383.
(3) X, p. 111. Cf. XIII, p. 131 ; XI, p. 234.
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que des idées assez courantes, dont il ne serait pas difficile de trouver l’origine dans la spéculation herderienne (1) et où le traditionalisme d’un Baader, d’un Molitor, d’un Frédéric Schlegel cherchait comme la justification d’une philosophie de l’histoire organiciste. Molitor, par exemple (2), attache une grande importance à cette idée qu’un patrimoine héréditaire circule à travers les générations, dont la transmission assure la perpétuité de la culture. Il y a donc dans la ôS6ç divine quelque chose de substantiel qui ne disparaît pas, mais survit au contraire aux catastrophes variées de la théogonie.
De cette immanence suit également le caractère prophétique du devenir (3). Pas de science sans divination. Immanence signifie conservation quand on se place au point de vue du passé ; au point de vue du futur, immanence = promesse et prophétie. On sait quel rôle démesuré la théorie du prophétisme a joué non seulement dans la philosophie judaïsante du catholique Molitor, mais chez des poètes comme Novalis, chez des « Naturphilosophen » comme G. H. Schubert, à qui la découverte de la télépathie, du somnambulisme et du sommeil magnétique inspire toutes sortes d’analogies bizarres (4). En France, même nos théocrates, en particulier Joseph de Maistre, élèvent le don de clair-
(1) Cf. par exemple VAbhandlung über den Ursprung der Sprache (1772). Ideen zur Philosophie der Geschichte der Menschheit, XV, 4, 1° : « Die Allmacht selhst kann es nicht ândern, dass Folge nicht Folge sei... », etc.
(2) C’est ici plutôt Molitor qui a subi l’influence de Schelling. Sa Philosophie der Geschichte commence à paraître en 1827. Les Weltaller, le Discours sur les divinités de Samothrace et les premières leçons de YEin~ leilunq in die Philosophie der Mutholoqie datent de 1815 environ.
(3) IX, p. 228.
(4) Voir en particulier G. H. von Schubert, Symbolik des Traums 1815. Il est souvent question du sommeil magnétique dans les Weltaller.
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voyance à la hauteur d'une loi historique, qu’ils appliquent surtout à la divination des événements de leur temps. Mais pour Joseph de Maistre les oracles expriment simplement la victoire des inspirés sur le temps ; « l’homme est assujetti au temps, et néanmoins il est par nature étranger au temps... ; l’homme en essayant, à toutes les époques et dans tous les lieux, de pénétrer dans l’avenir, déclare qu’il n’est pas fait pour le temps ; car le temps est quelque chose de forcé qui ne demande qu'à finir ». Préoccupé par l’attente d’un ordre nouveau, il regarde le prophétisme comme une fuite surnaturelle dans l’éternité (1). Dans l’évolutionnisme de Schelling au contraire, anticipation n’exclut pas nouveauté. Se développer veut dire aller du moins au plus, de l'étroit au large ; il y a dans le germe de quoi expliquer tout l’organisme futur, mais Demain n’en représente pas
moins un progrès et une conquête sur Aujourd’hui.
Le commencement n’est clair qu’à la fin, l’antécédent ne se révèle que dans le conséquent, la cause que dans l’effet, l’enfant que dans l’adulte, la semence que dans la plante en fleurs (2), et cependant la semence est le gage et la promesse des fruits. La nature elle-même est
(1) Soirées de Saint-Pétersbourg, 11e entretien : « Le matérialisme qui souille la philosophie fie notre siècle, l’empêche de voir que la doctrine des esprits, et en particulier celle de l’esprit prophétique, est tout à fait plausible en elle-même, et de plus la mieux soutenue par la tradition la plus universelle et la plus imposante qui fût jamais. » Un peu plus loin : « ... Jamais il n’y eut dans le monde de grands événements qui n’aient été prédits de quelque manière. » Sur l’avènement de l’éternité, cf. les notes du 11e entretien. Pour Ballanche au contraire, le prophétisme n’enchaîne pas toujours la liberté de la volonté. Le futur garde donc sa valeur de futur. Cf. La Ville des expiations (Ed. A. Rastoul, Paris, 1926, Bibliothèque romantique), p. 116. Ibid., p. 82, 90 : « Je n’entre pas même dans l’avenir, je reste dans le présent. Je ne suis pas prophète, je suis voyant. » Voy. Lamennais, De V Indifférence en matière de religion, IVe part, chap. XIII.
(2) Voir les textes déjà cités : XII, p. 280, 625, 645 ; XIII, p. 482; XIV, p. 250.
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visionnaire (1), ou, comme disent Saint-Martin et von Schubert, somnambule ; sa finalité ne fait qu’exprimer le pressentiment d’un futur qui se réalisera bien plus tard et que devine l'instinct des animaux. Il y a aussi, en ce sens, une téléologie des représentations religieuses : c’est là, comme dit Ballanche, un phénomène d’« électricité toute morale », de « magnétisme intellectuel ». Le prophétisme hébraïque, par exemple, n’est que l’exaltation d'un pouvoir toujours vigilant et capable d’inspirer aux enthousiastes, lorsqu’une crise surnaturelle se prépare, le don de lire dans le futur. L’Histoire ellemême est un long enchaînement de prophéties. L’Ancien Testament prophétise le Nouveau. Dans l’Ancien Testament le Père prophétise le Fils, et dans le Nouveau le Fils prophétise l’Esprit saint, car chaque puissance devient pour ainsi dire le héros et l’ange (u7uocpY)TYjç) de son héritière. Le Judaïsme tout entier n’est que le véhicule d’un avenir qu’il a pour fonction d’annoncer (2). C’est l’esprit d’Elie (3). On ne comprend rien à l’histoire si l’on ne s’en représente pas les époques successives penchées les unes sur les autres, attentives au futur lointain qui les fascine ; et de même on ne comprend rien à l’Ancienne Alliance si on ne se la représente perpétuellement absorbée dans l’incubation de la Nouvelle ; c’est ce que fait la « théologie typique », qui nous montre les sacrifices juifs tendus en quelque sorte vers l’Evangile (4).
(1) Wellalter, VIII, p. 290. Cf. Saint-Martin, De V esprit des choses (1801 ). Cet écrit du « philosophe inconnu » a été tradnit en allemand en 1811 par von Schubert. Voir le recueil Romantische N alur philosophie (Iéna, 1926), p. 155.
(2) Philosophie des Offenbarung, 27e, 29e leçons (notamment XIV, p. 128-129 ; p. 150).
(3) Ibid., 36e leçon (XIV, p. 103).
(4) Ibid., 25e, 27e, 29e leçons. C’est le sujet du Christus im Allen Testament, de Johann Arnold Kanne (1818).
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Cette divination magique de l’avenir circule à travers tout le paganisme. Dionysos et Zeus vivent et agissent dans la conscience grecque bien avant d’être explicitement nommés. On donne un nom à Dionvsos à la fin
du processus, mais le dieu innommé luttait depuis longtemps pour le triomphe de l’Olympe spirituel qui témoignera rétrospectivement, de ses combats antérieurs contre le principe aveugle. Pareillement les Titans, Cyclopes, Géants expriment les pressentiments de la conscience grecque que le futur spirituel a effleurée (1). L'imminence de la bonne nouvelle aiguisera ces pressentiments ; tel est le sens des Mystères, qui représentent à l’intérieur de l'Hellénisme le même principe que les prophètes à l’intérieur du judaïsme. Le nom même d’Eleusis n’exprime-t-il pas la venue, T « avent » du Dieu spirituel (2) ? Les Mystères sont pleins de secrètes espérances, tout y converge vers l’enfant lacchos, le Dionysos puîné, le Dieu futur promis aux initiés. Le même pressentiment tourmente toutes les religions : comme Janus est la porte ouverte sur le futur de Jupiter (3), ainsi l’Anubis égyptien pressent Horos, le dieu spirituel (4). Le beau Discours sur les divinités de Samolhrace décrit la chaîne des « Gabires «comme un devenir concret perpétuellement orienté vers l’avenir ; dans Hermès- Kasmilos, le messager des dieux futurs, se concentre 1’ « Augurium Dei « (5). Mieux encore : la mythologie
(1) Philosophie der Mythologie, 27e leçon (XII, p. 619).
(2) Philosophie der Offenbarung (XIII, p. 519). Cf. Philosophie der Mythologie, 27e leçon (XII, p. 635). Sur le dieu Iacclios cf. l’appendice à la Philosophie der Mythologie, sur une peinture morale de Pompéi (XII, p. 675-685).
(3) Philosophie der Mythologie, 26eleçon (XII, p. 614). Dans la 17e leçon de VEinlcitung (XI, p. 391). Schelling place le « Seynkônnendes » initial « à la porte de l’Etre ». Cf. XII, p. 565.
(4) Philosophie der Mythologie, 17e leçon (XII, p. 378).
(5) VIII, p. 414 ( Ueber die Goltheiten von Samolhrake, note 112).
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tout entière prophétise sa propre ruine (1) ; c’est le grand secret de la conscience païenne ; le monde antique grandit dans l’attente et l’appréhension du Messie qui le glorifiera en bannissant les religions polythéistes. De là cette mélancolie profonde qui traverse l’hellénismey et qui s’exprime aussi bien dans le pessimisme voilé d’un Marc-Aurèle (2) que dans la noble amertume de l’art grec. Les dieux de l’Olympe devinent leur propre crépuscule (3) :
... O mnes pariîer deos Perdei mors aliqua el chaos ,
prophétise un chœur devant le bûcher de Héraclès, et la conscience mythologique pressent la caducité de ces dieux qu’elle adore ; Ouranos et Kronos prévoient leur propre déclin ; Prométhée enchaîné annonce au chœur des Océanides la chute finale de Zeus. Le Paganisme tout entier prophétise la Révélation comme l’ Ancienne Alliance est un gage de la Nouvelle (4). C’est que la dernière étape du processus (A1 2 3 4 5 dans la nomenclature de Schelling) attire toutes celles qui la précèdent ; son appel retentit dès le principe des choses (5). De là
(1) Einleitung, 11e leçon (XI, p. 256) ; Philosophie der Mythologie, 15e leçon (XII, p. 346-347) ; Philosophie der Offenbarung, 22e leçon sub finem et 23e leçon init. (XIII, p. 509-510 et 511-512) ; Darstelhing des Philosophischen Empirismus (X, p. 268).
(2) Einleitung, 23e leçon (XI, p. 545).
(3) Philosophie der Mythologie, 26e leçon sub finem (XII, p. 614). Cette idée vise sans doute indirectement le paganisme olympien de Goethe. Cf. une belle page de la Philosophie de V Inconscient (tome II, p. 436 de la traduction française) où von Hartmann interprète également le « pessimisme » grec, comme une anticipation, un pressentiment. Voy. XIII, p. 529. Hegel au contraire oppose sans nuances la « sérénité grecque » et la « douleur chrétienne ». (J. Wahl, Le malheur de la conscience dans la philosophie de Hegel, Paris, 1929.)
(4) XII, p. 346.
(5) XIV, p. 82-86 ; XII, p. 603.
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l’intime collaboration des moments successifs ; ils ne se tolèrent pas seulement les uns les autres, comme les compossibles de Leibniz : c’est une véritable complicité ; ils sont littéralement faits l'un pour l’autre ; tels les « dii consentes » des Etrusques ou les divinités eabires, ils s'exigent réciproquement, ils s’arrangent pour occuper le trône tour à tour. Chaque fois qu’une puissance a fini son œuvre, une autre se présente pour lui succéder (1).
Le prophétisme est fondé dans la nature divine. Comment le futur ne solliciterait-il pas le mouvement de l’histoire, lui qui attire la vie même de Dieu ? « Ce qui sera, » dit Schelling (2) — voilà le concept xaTeÇo/Tjv. Dieu, l’essence, le pouvant-être est Celui qui sera. Dieu n’est pas une substance stationnaire, il vit et devient. C’est ce qu’on reconnaît déjà au nom du Jéhova mosaïque, qui désigne un futur (3). Vers cette grande promesse de l’avenir les patriarches eux-mêmes ont le regard tourné... Le monothéisme s'impose ainsi aux Hébreux comme une exigence, comme une dure loi. Le Seigneur n’est pas : il apparaît ; il faut donc l’appeler. Israël doit être perpétuellement exhorté à aimer son Jéhova, à le retenir de toute son âme. Mais l'avenir est lointain et l’attente sera longue. Le prophétisme représente ainsi à l'intérieur du devenir quelque chose d'analogue à ce que Cari Gustav Carus appelle, dans sa Psyché ,
le « principe prométhéen ». Il donne un sens profond aux
(1) Philosophie der Offenbarung. 27e leçon (XIV, p. 85-86). Cf. p. 71, sur les royautés successives des trois personnes de la Trinité.
(2) Philosophie dcr Offenbarung, 10e leçon (XIII, p. 216) : « Das, was seyn wird ist also der Begrilï par excellence » (en français dans le texte). Cf. p. 205, 255.
(3) Einleiluny , 7e leçon (XI, p. 165 et 171) ; Philosophie der Mythologie , 2e leçon (XII, p. 32-33); Philosophie der Offenbarung, 13e leçon (XIII, p. 270). Cf. XIV, p. 72 et surtout îe beau début de la 8e leçon de Y Einleilung (XI, p. 176-177). Voir encore XIV, p. 111; X, p. 315.
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péripéties variées de l’histoire théogonique. C’est une espèce de symbolisme et l’on ne saurait s’étonner que les Romantiques lui aient fait la place si grande dans leurs rêveries ; le prophétisme est, si je puis dire, la symbolique de la durée ; il repose, comme toute symbolique, sur une ambiguïté : mais ici le sens exotérique est l’événement présent, le sens ésotérique est l’événement futur dont quelques initiés savent discerner la promesse sous les allégories de l’histoire. Et ainsi le prophétisme, ou le messianisme, qui en est une variété, restitue au devenir de la conscience la dimension de la profondeur.
Cette conception du développement fait songer à des philosophies récentes, et l’analogie avec le bergsonisme va bien au delà de tout ce qu’on peut attendre. La conscience religieuse enregistre tous les instants du drame théogonique • — ■ car Schelling ne sépare pas la perspective subjective et la perspective objective. Cependant M. Bergson soucieux avant tout d’exprimer la continuité du devenir expérimenté, insiste beaucoup plus que Schelling sur la survivance du passé ; il s’ingénie à expliquer la collaboration intime du passé et du présent, et montre comment là même où il ne s’incarne pas pour enrichir l’action présente, le passé agit encore dans l'inconscient de la personne, dont il compose la température spirituelle et le caractère. C’est que M. Bergson, nominaliste et psychologue, n’a que faire d’un passé qui n’entrerait d’aucune manière dans l’expérience actuelle, d’un inconscient qui créerait le vide dans la plénitude de la vie réellement vécue. Mais Schelling, qui est d’abord un métaphysicien, porte toute son attention sur la production positive de l’Etre, sur l’actualisation du Possible. Cette création rend nécessaire, à un moment donné, un événement décisif, un coup de théâtre — le « fîat » qui extrait quelque chose de rien.
JANKÉLÉVITCH. - CONSCIENCE
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Ce fiat est une négation. Schelling s'évertue à nous en faire saisir l’importance pour toutes sortes de formules* brillantes et profondes ; et c’est en effet une idée si centrale dans sa spéculation qu’elle devra nous arrêter longuement.