III. — Du BIEN
Anselme demande dans le Bruno (2), si le beau et le vrai ne sont qu’une seule et même chose. La même question pourrait être posée du beau, du vrai et du bien : et ce serait encore, sous une forme métaphysique, le problème de la Totalité que nous rencontrerions, le problème des problèmes dans la philosophie de Schelling. Que le beau et le vrai coïncident, la Philosophie de la nature et la Philosophie de la mythologie nous l’ont prouvé chacune à leur manière, se proposant l’une et l’autre, en somme, de réconcilier la Poésie avec la Science. Mais la distinction du savoir et de l’action, à son tour, est une distinction inessentielle et abstraite (3). On obtient des facultés de l’âme unilatérales telles que : volonté, connaissance, lorsqu’on déracine la partie au
(1) Essais, I, 24.
(2) IV, p. 218 sqq., 226.
(3) VI, p. 55 (où il cite Eschemmayer) et 540-541 ; cf. XIII, p. 67. V, p. 122-123 et 276-277.
IL n’y a que les totalités
sein du tout, et le péché a justement pour origine une scission artificielle de ce genre ; c’est pourquoi la véracité, qui est peut-être la vertu des vertus, se définirait comme la fusion de l’action et du savoir : c’est le même qui sait et le même qui agit (1). M. Emile Bréhier attache une grande importance au dédain de Schelling pour les questions pratiques, et il explique ce dédain par la tournure exclusivement spéculative de sa pensée (2). L'aversion de Schelling pour la pratique est en effet remarquable, mais nous l’expliquerions un peu différemment. Schelling ne dédaigne pas la morale comme telle, bien au contraire (3) : et comment n’aurait-il pas eu une vive expérience de l’action, lui qui dans la Philosophie positive se concentre exclusivement sur le « fiat » irrationnel, sur l’impulsion de la volonté qui est la source du « was » ? ou prétendra-t-on que cette impulsion elle-même soit de nature contemplative ? Mais ce qui est vrai, c’est qu’il n’y a pas pour Schelling de fait moral distinct de la raison théorique ; c’est qu’il n’y a pas, comme Kant nous l’a fait croire, deux Raisons : pas plus qu'il n’y a deux substances. A chaque devoir répond, comme un monde à part, une idée : car l’action puise dans la théorie sa matière et son sens moral, si bien qu’elle repose finalement sur de l’intellectuel. Selon notre devenir empirique, action et savoir correspondent assurément à deux directions inverses de la « Bildung » ; mais selon . la raison, je découvre qu’ils expriment tous deux la même exigence philosophique de pureté et de libération. L’action n'est pas plus sans la spéculation que la foi
(1) Sur la « Gewissenliaftigkeit » : VI, p. 558 ; VII, p. 392. Une remarque analogue attira naguère l’attention de Gustave Belot sur le problème de la Véracité. Voy. Etudes de morale positive , 2e édit. II, p. 169-208.
(2) Bréhier, op. cil., p. 296.
(3) V, p. 1 14 ; XI, p. 532 et la 24* iegon.
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sans l’intellect, et la religiosité toute sentimentale de Jacobi et aussi incomplète à sa manière que la morale des moralistes.
La morale que Schelling condamne — - mais avec quelle âpreté — c’est la morale qui ne veut être que soi et qui se refuse à la totalité. Tel est le sens de la distinction qu’il fait entre le Mosaïsme et l’Evangile (1), entre les œuvres mortes de l’Ancien Testament et l’esprit de la Nouvelle Alliance, ou, pour tout dire d’un mot, entre la Loi — l’esprit de Pierre — et la Grâce. La moralité qui a sa source dans une loi (2) est une moralité partielle et contrainte et à jamais malheureuse. C’est ce que nous a découvert pour la première fois la méditation delà chute : Némésis, c’est-à-dire Noyoç interdisant à Adam la science du bien et du mal, lui révèle le dilemme et la tentation de la volupté, et la possibilité même de la faute ; car l’excellence imposée par une loi est toujours une excellence fragile : comme tout ce qui est forcé et violent, elle n’extirpe jamais la possibilité de son contraire (3). Celui qui fait le bien par désespoir ne possède qu’une vertu pharisienne et toute locale ; sa volonté reste à jamais distincte de la volonté divine. Hegel lui aussi retrouve dans la dure réalité juive cette disposition sérieuse, inamicale et servile de la conscience à l’égard d’une loi qu elle n’aime pas (4). Mais y a-t-il une morale sans amour, sans confiance, et sans ce quelque chose de filial et d’heureux qui rayonne de toutes les vertus ? La loi est donc une geôlière : rien ne saurait adoucir son despotisme, dimi-
(1) VI, p. 556, 559; XI, p. 571 ; XIV, p. 200.
(2) VI, p. 556-557 ; VII, p. 394 ; XI, p. 532, 534, 553 sqq. ; XII, p. 145 ; XIII, p. 358 ; XIV, p. 200.
(3) VI, p. 558, 565 ; XII, p. 144 ; XIII, p. 358.
(4) Wahl, op. cil., p. 40.
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nuer l’écart où elle se maintient par rapport à notre cœur : une force impersonnelle, rationnelle et générale ne peut être qu'impitoyable ; lointaine comme un destin la loi ne nous rend pas heureux : elle n’accorde pas un iota à la personne, qui désapprend sous sa férule la joie et la spontanéité. Ailleurs pourtant (1) Schelling distingue entre un droit purement légal qui règle les GuvOYjxat et la communauté juridique, et une loi divine — SIxy) — qui serait la source irrationnelle de toute légalité ; les contrats ne font pas acceptation des intentions, mais la justice profonde, la justice auguste n’est pas sans une disposition vertueuse de notre cœur.
Au delà de l’Ethique morose il y aurait donc quelque chose de plus généreux et de plus noble, quelque chose que nous appellerions, d’un mot très simple, la Religion, et qui, loin de nier la culture morale, l’adopterait au contraire en meme temps que l'art et la science contemplative. Schelling n’a jamais désarmé devant le scandale d’une philosophie qui, comme 1’ « Aufklârerei », réduit son Dieu au rôle lamentable de postulat moral (2) : Dieu, heureusement réhabilité par le dogmatisme, Dieu rentrerait dans la cité avec un sauf-conduit de la Raison pratique et de la Raison d'Etat, sous la protection bienveillante de nos institutions ! En réalité Dieu n’a pas besoin, pour exister, de la permission des moralistes, pédagogues et législateurs, car il est lui-même avant toute morale, avant tout dédoublement en mal et en bien. La moralité humaine devrait pour sa part, au delà de ces alternatives, au delà du rigorisme pédagogique et de ses laideurs atteindre quelque chose de
(1) XI, p. 531. C’est une idée centrale dans la Philosophie du Droit, la Philosophie de la Religion, la Philosophie, de l'Ilisloire et Y Esthétique hégéliennes.
(2) VI, p. 53, 557; XI, p. 569; XIV, p. 199.
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plus profond et essentiel ; ce serait une manière d’être indivise de la personne. Cette manière d’être (« Beschaffenheit »), c’est ce que les Grecs, de tous temps, ont appelé Vertu. La Vertu s’oppose au devoir comme à la loi la « Grâce » (1) et l’amour. La morale de la vertu, qui ne fait plus appel au respect (2), exclut aussi toutes les idées orgueilleuses (3) de mérite et de salaire qu’un kantisme bourgeois a accréditées parmi nous ; trouble est la félicité proportionnelle au mérite, celle que l’individu s’est donnée médiatement à luimême et dont il se glorifie comme d’une récompense. La béatitude des vertueux serait au contraire un bonheur sans mélange, un bonheur immérité et incommensurable aux œuvres de l’agent. Dieu, dans l’âme belle, est devenu la substance même de toute pensée et de toute action ; et quel mérite y aurait-il à tenir pour vrai ce qui est la substance de la vérité ? La moralité n’est donc plus quelque chose de délibératif et d’hésitant qui connaîtrait un objet distinct du moi ; quiconque doit se formuler un devoir à la dernière minute pour choisir l’acte méritant n’est pas encore vertueux en ce sens divin. L’excellence des hommes de Dieu se résumerait en trois mots : Piété, Foi et Héroïsme (4). Leur piété n’est pas une dévotion sentimentale ; leur héroïsme n’est pas une sévérité toute négative et intolérante aux seules passions : les passions, malgré qu’en ait certaine philosophie d’eunuques, ne sont-elles pas l’âme de la bonté et la force de l’amour ?
Supérieur à l’antithèse du bien et du mal, le vertueux dépasserait également l’alternative liberté-néces-
(1) XI, p. 567 ; XIV, p. 327.
(2) VI, p. 558, 565; VII, p. 392, 393; XI, p. 555.
(3) VI, p. 559 ; XI, p. 567; VI, p. 55, 547, 565.
(4) VI. p. 559 ; VII, p. 394.