‹ L'odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de SchellingChapitre 37 sur 39 · IV. — Finitisme · texte numérisé non relu

IV. — Finitisme

Tout ce qui est, est complet. L’action n’est pas sans le savoir ; l’esprit n’est pas sans la matière, qui n’est pas sans l’esprit. D’autre part, Schelling, si attentif au donné, a eu un sentiment très vif de la pluralité du réel. Puisque l’être est « plusieurs » et puisqu’il n’y a que des totalités, tous ces univers, infinis en profondeur, seront clos et achevés les uns par rapport aux autres (1). L’univers étant, par définition, ce qui est Tout, se suffit

(1) XII, p. 51 ; XIII, p. 238, 253.

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parfaitement à soi-même ; si donc il y a plusieurs univers, chacun d’eux se comportera à l'égard des autres comme un organisme individuel, c’est-à-dire comme un système total infini en compréhension, mais limité en extension. S’il n’y avait qu’une seule synthèse, celle-ci serait dite à bon droit infinie, car en dehors d’elle il n’y aurait rien. Or il existe une multiplicité de synthèses, toutes également absolues, toutes complètes : car il y a, si contradictoire que cette idée puisse paraître, plusieurs absolus ! Qui aurait compris ce paradoxe d'un « Absolu dérivé » ne serait pas loin, je crois, d’avoir compris l’intuition fondamentale du système de Schelling. Evidemment l’Absolu est seul, puisqu’il est absolu ; mais à un autre point de vue, ne peut-on dire que l’Asolu est « au pluriel » ? Par exemple : la conscience orinelle est Y Autre Absolu. Dans ces vues on a déjà deviné l’explication profonde d’une théorie de Schelling à laquelle nous attachons une extrême importance, et que nous intitulions : l’autonomie de la progéniture. Il y a une chose qui est peut-être plus précieuse encore que l’Absolu : c’est l’acte par lequel l’Absolu engendre une créature hors de soi ; cette reproduction n’est pas une vaine fantaisie, et nous savons tout au contraire à quel point le moment de l’altérité ou de la Révélation est essentiel dans la vie de Dieu ; il faut que la créature fasse honneur à ses parents, et pour cela, qu’elle n’en soit pas simplement l’annexe ou l’appendice — car il n’y a que des totalités.

Zweck sein selbsl isl jegliches Thier ; vollkommen enlspringl es

Aus dem Schoss der Nalur und zeugl vollkommene Kinder

dit Goèthe dans La Métamorphosé des animaux. Si donc Dieu ressemble à l’homme, l'homme à son tour est comme Dieu : et c’est ainsi que l’anthropomorphisme de la théolo-

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gie schellingienne trouve sa contre-partie dans le « théomorphisme » de la créature. Voici les deux choses qu’il faut penser ensemble si l’on veut comprendre ce que Schelling appelle te mystère de la « dividualité » et qui n’est, en somme, que le mystère de l’Individualité (1) : 1° l’acte tout à fait réel par lequel l’Absolu se multiplie et devient visible ; 2° la loi qui force toute existence à être absolue et complète. Biologiquement parlant, c’est l’instant insaisissable, où la personne, qui était seule, va se dédoubler et proliférer ; supposez cet instant éternel (car dans notre monde fini l’œuvre échappe tout de suite à son auteur) et peut-être saurez-vous ce qu’est 1’ « Alleinheit » divine, cette totalité dont toutes les parties sont à la fois distinctes et identiques. Rétrospectivement il apparaît que si la plupart des hommes croient la liberté et la nécessité incompatibles, c’est pour n’avoir pas suffisamment approfondi le rapport organique du générateur à l’engendré. La progéniture de l’Absolu est absolument déterminée, puisqu’elle est son œuvre ; mais, pour les mêmes raisons, elle est absolument libre puisqu’elle est absolue elle aussi : deux absolus ne font qu’un seul et même Absolu infiniment libre, quoique redoublé.

C’est là tout le mystère de la Trinité chrétienne (2) dont Schelling dit lui-même quelque part qu’elle n’est qu’un cas particulier de l’a Alleinheit ». N’ayons pas peur d’exagérer la « trimorphie » de Dieu (3) ; et s’il faut choisir entre l’unilatéralité pluraliste et l’unilatéralité moniste, eh bien : plutôt le pluralisme ; plutôt le trop que le trop peu , plutôt l’hétérousie » que la « tautousie » stérile. Mais, en réalité, au delà de l’hétérousie comme au delà de la « tautousie », il y a 1’ « Homousie »

(1) VIII, p. 274.

(2) Philosophie der Offenbanmg, 15e et 16e leçon.

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— l’Homousie, je veux dire : l’unité chorale, la « Dreieinheit » où trois Absolus, sans se confondre, coïncident dans l’Identité originelle ; le même est tautousique au même ; il n’est homousique qu’à un autre. Les trois Personnes doivent avoir été une bonne fois en dehors l’une de l’autre pour que la Trinité ne soit pas une trinité nominale, pour que sans dégénérer en polythéisme la Totalité soit vraiment multiforme et connaisse cette heureuse variété qui est la marque de la vie (1). Et d’ailleurs, le polythéisme n’est peut-être pas cet épouvantail dont les théologiens menacent quiconque a le respect de la pluralité ; un ciel tout peuplé de créatures divines vaut mieux, en somme, qu’une nature déserte. Non, le polythéisme n’est pas, comme l’athéisme, une Gorgone qu’il faille éviter à tout prix, et notre théorie des Puissances montre exactement dans quelle mesure le monothéisme fera acception de la diversité ; la vérité relative du polythéisme représente par rapport à Dieu ce que représente pour la nature la vérité relative de panthéisme : la Substance divine s’articule en « Potenzen » sans rien perdre de son unité, puisque en chacune elle figure tout entière — quoique sous un « exposant » variable. D’ailleurs l’histoire n’est-elle pas là qui démontre la vitalité du moment païen dans toutes les religions ? Derrière la souveraineté de Jéhova ne devinonsnous pas les Elohim (2) et toute une idolâtrie contenue, visible encore dans la loi cérémonielle du judaïsme, dans les miracles du christianisme et jusque dans le doctrine des anges ? Il y a ainsi dans tout monothéisme un aspect exotérique et réel qu’on ne saurait expliquer

(1) XIV, p. 66-67. Cf. VIII, p. 304 ; XII, p. 76 et toute la 5« leçon; XIII, p. 283. ^.Polythéisme et athéisme : XI, p. 188 et XII, p. 23.

(2) VIII, p. 272 ; XI, p. 161, 165-166 ; XII, p. 165-166 ; XIII, p. 366. Cf. V, p. 430, 436.

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trop littéralement et qui exprime, par les théophanies, par les sacrements et par les rites, les prétentions de la multiplicité. Il faut séparer là où Creuzer et l’émanatisme confondent ; respecter enfin l’autonomie des particularités.

Ces multiples absolus également complets (quoique différant par leurs « dominantes ») se comportent donc les uns par rapport aux autres comme autant d’univers fermés et tout à fait indépendants. La Totalité ne désigne pas seulement, comme l’Unité, quelque chose de général et d’indéfmi : elle fait mention des particularités et elle exprime qu’aucune de ces particularités n’est omise ; elle implique donc une idée d’épuisement ou d’intégralité exhaustive ; la totalité désigne toujours un ensemble déterminé et le finitisme apparaît ainsi comme le premier corollaire du pluralisme. La sagesse va naturellement aux choses finies, exigeant partout « Begreiflichkeit » et détermination. Au déisme infinitiste Schelling recommande volontiers la sentence de Sénèque : « Si qua fmiri non possunt, extra sapientiam sunt ; sapientia rerum terminos novit » ; seules les philosophies barbares se dissolvent dans une infinité amorphe, de même que les peuples barbares entassent les millénaires sans évoluer (1). On a vu que le temps de Schelling a une forme, qu’il comporte un « terminus a quo » et un « terminus ad quem » : àvàyxv j aTyjvoa. A une exigence de cet ordre répond sans doute la première catastrophe de l’histoire, le péché originel : il fallait que tout fût limité, intelligible et ramassé en un point. L’espace est fini tout comme le temps (2), et le monde en général paraît bien évoluer dans le sens de la forme

(1) XI, p. 222, 237, 317; XIV, p. 25-26.

(2) VIII, p. 253, 324-325 ; XI, p. 495 ; XIII, p. 145 ; XIV, p. 235, 332. Cf. la 19e leçon de YEinleilung sur la déduction des dimensions.

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visible : l’espace a un haut et un bas, une droite et une gauche ; le ciel est bien au-dessus de la terre, le monde des esprits est bien' situé quelque part au-dessus de la nature — de sorte que tous les êtres occupent leur lieu propre dans l’organisme cosmique. Mais ce qui est vrai du temps et de l’espace est vrai aussi de l’éternité et de l’Absolu (1) ; l’Absolu est un « chef-d’œuvre » — c’est-à-dire : l’Absolu, comme tout ce qui est organique, a un commencement, un milieu et une fin « Denn nur also beschrànkt war je das Vollkommene moglich. » Toutes les puissances sont complètes, mais aucune ne l’est plus harmonieusement que la troisième, parce qu’ici l’équilibre du sujet de l'objet trouve son point optimum. L’Esprit est vraiment to œpLCTgévov xal tsXslov — car perfection veut dire d’abord détermination, et l’on sait avec quel sûr instinct les Grecs ont toujours écarté du divin toute idée d’infinité. L’expérience très aiguë que Schelling a eue de la totalité a certainement à sa source une intuition d’artiste ; il y a dans l’œuvre d’art la statue sur son socle, le tableau dans son cadre je ne sais quoi d’arrondi et d’insulaire qui s’organise tout naturellement en totalité figurée, en microcosme (2). " VVas künstlich ist, verlangt geschlossnen Raum », dit fHomunculus du second Fciusl. L’œuvre géniale, isolée et close dans son quant-à-soi, ressemble à une miniature de f univers, car Dieu lui-même, comme un àrtiste, a voulu incorporer le 7iav dans des formes finies. Ce finitisme d’essence à la fois biologique et esthétique peut — il nous surprendre de la part d’un philosophe

(1) VIII, p. 212; XII, p. 42-43. Cf. XI, p. 291 ; XIII, p. 238-239, 258.

(2) Strich cite ce mot de Gœthe : « Ruhig vor Augen stehend zeigt die Kugel sich dem Betrachtenden als ein befriedigendes, vollkommenes, in sich abgeschlossenes Wesen. » Le « bonheur » classique ressemble à cette sphère. ( Deutsche Klassik uml Romaniik, p. 71.)

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qui identifie le Libérateur à -nipaç ? B n’est-il pas cette infinité illégitime que A2 travaille précisément à limiter ? Dieu enfin, loin d’être une généralité vide, Dieu ne s’appelle-t-il pas l’acte pur ? B, selon V Exposition de U Empirisme philosophique , est l’infini qui aurait dû rester fini ; mais du point de vue de Dieu (et c’était, bien des années auparavant, le point de vue des leçons de Stuttgart) (1), la révolte de B apparaît elle-même comme une limitation. La plus grande force et la plus grande vertu sont dans ce pouvoir de rétraction ; Dieu même se ramasse en un point avant de s’épancher en créatures, — car la contraction est la racine de toute réalité. L’esprit éprouve un plaisir d’artiste à la vaincre et, dans cet effort, devient sensible à soi.

Wer Grosses will muss sich zusammenraffen ,

In der Btschrànkung zeigl sich ersi der Meister.

Les natures fortes et originales sont les natures « contractées » parce qu’elles possèdent le pouvoir de créer, de commencer vraiment quelque chose. Au fond, la pensée ne déteste pas l’étroitesse, qui lui permet de se sentir elle-même ; très tôt elle délaisse le Dieu général pour un dieu palpable et resserré dans un temple ; elle cherche d’instinct une synthèse organique et vraiment libre qui laisserait aux particularités concertantes de l’air pour respirer.

(1) Voici ce qu’on lit chez Bôhme, De triplici vita I, 35-36 : « Denn die grosse Weite ohne Ende begehret die Enge und eine Einfasslichkeit, darinnen sie sich mag offenbaren. Dan in der Weite und Stille ware keine Offenbarung : so muss ein Anziehen und ein Einschliessen sein, daraus die Offenbarung erscheine. » II, 12 : « Die Weite in Enge um sich zu offenbaren.. » C’est le leit-motiv de la Philosophie de l'Art, V, p. 416-417, 419-423. Cf. VII, p. 428-429 ; VIII, p. 278-279.

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