‹ L'odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de SchellingChapitre 6 sur 39 · IV. — Le mal · texte numérisé non relu

IV. — Le mal

On vient de découvrir dans la durée : 1° la continuité d’une histoire toujours prophétique, toujours penchée vers le futur ; 2° des révolutions brutales où sombre périodiquement le passé ; 3° un principe (le <( Grund ») qui, par sa nature ambiguë, germinale explique à la fois la liquidation du passé et la préformation •de l’avenir. Nous devrions maintenant rechercher à quoi tend cette histoire ; et si la conscience peut se guérir de ces déchirements, de ces sacrifices. Ce serait le problème de l’Eternel. Mais avant que nous l’abordions, une difficulté s’offre à nous. Le Grund est-il mauvais ? Entre le Grund et le Mal quelle est la différence ? A cette question il ne saurait être ici répondu que dans la mesure où le problème du Devenir dépend de sa solution.

Il y aurait, croyons-nous, deux cas à distinguer ; le Mal qui reste Fondement et qui n’est pas malveillant ;

DU DEVENIR

le Mal qui devient malveillant parce qu'il a cessé d’être fondement. Celui-ci fait surtout l’objet des Recherches philosophiques qui, ayant pour centre l’étude de la volonté humaine, envisagent le mal, à la suite de Bôhme et à l’exemple de Baader, comme l’œuvre d’une liberté exubérante et positive. Au premier, qui nous retiendra bien davantage, sont consacrées deux admirables leçons de la Philosophie de la Révélation (1) ; à cette époque Schelling s’est en grande partie débarrassé des influences théosophiques auxquelles il devait sa théorie du Mal positif ; son langage se fait plus scientifique ; il raille maintenant l’idée bôhmiste de l’archange rebelle, qu’il trouve trop dramatique, trop mystique ; il fait un effort vigoureux pour réduire au minimum la part des initiatives personnelles et des décisions contingentes, pour enrôler Satan, s’il se peut, dans un système où il n’y aurait que des notions intelligibles et nécessaires. Assurément la contingence n’est jamais éludée : elle subsiste toujours dans la Faute immémoriale du premier Homme ; d’autre part on ne peut faire du diable le principe mauvais par nature sans tomber immédiatement dans le dualisme désespéré des Manichéens. On peut bien dire, en ce sens, que le personnage de Satan est devenu, non point originel. Pourtant la mystique chrétienne n’a pas raison elle non plus. Le diable ment par nature (« seiner Natur nach »), et non point à la suite d’une impiété accidentelle (2). Ce n’est pas sa volonté mais sa nature de tromper les hommes ; c’est une jonction qui lui revient dans l’ordre universel. Plus nettement encore : sa fonction tentatrice s’exerce en vertu d’une loi générale. Satan n’est pas un trouble-fête

(1) 33 et 34e8 leçons (tome XIV). Cf. V, p. 437.

(2) XIV, p. 260-262 et 266-267. La 33e leçon dit le contraire (p. 245)..

LE MAL

qui serait venu un beau jour, on ne sait pourquoi, prevertir l’humanité innocente. Satan n’est pas un ange déchu, ni une créature, mais an principe. Satan n’a jamais été saint, il pèche dès qu’il agit : un <xp-/r\c, 6 StàooXog agapravci ; s’il se mouvait, il anéantirait la conscience* La vérité est qu’il y a une Economie divine (1) et que de cette économie le diable est un moment. Un moment, disons-nous, et non point une catastrophe. C’est qu'il n’y a rien d’absurde au sein du devenir, rien qui n'ait sa raison d’être, sa vérité intérieure ; il faut que tous les moments de cette succession servent à quelque chose, car tous sont égaux en dignité ; que le scandale lui-même devienne naturel et organiquement nécessaire. Or le diable, qui est bien le personnage scandaleux xax’èÇox^v, le diable est un être historique agissant diversement en des temps divers, changeant au cours du processus ; il devient de plus en plus agressif à mesure que le principe de vie reprend l’avantage (2) ; très respecté dans l’Ancien Testament, il n’est plus dans l’Apocalypse qu’un être haïssable et absolument contre-divin. Christ l’a en horreur car tous les tourments qu’il souffre, il les souffre à cause de Satan ; le Sauveur douloureux n’est pas là pour excuser ce mauvais ange. Satan est donc un « moment » ; et qui dit moment dit Rationalité ; le moment, chaînon d’un devenir continu où tout est solidaire, exclut l’absurdité. Comme la mort est un moment de la durée (3), ainsi le mal est un élément nécessaire de l'histoire. C’est ce que Schelling exprime dans son Exposition de V Empirisme philosophique (4)

(1) Voir ici même p. 5-6 du présent ouvrage. XIV, p. 247, 250, 261.

(2) XIV, p. 249-250, 275-276. Cf. VII, p. 379.

(3) Philosophie der Oflenbarung, 32e leçon (XIV, p. 213).

(4) X, p. 252. L’exemple lui-même est expliqué dans la 19e leçon de l’ Einleilung (XI, p. 440).

DU DEVENIR

sous une forme encore plus frappante. Bien et Mal, nous dit-on, sont des concepts relatifs ; le principe réel (Schelling ne parle plus du « Grund » dans cet écrit) se trouve être le mauvais comme le cœur est à gauche ; il n’est pas à gauche en soi, àpiavepov xcx G'oAto, mais à la suite du processus. Que signifient ces formules si condensées ? Elles signifient, croyons-nous, que le mal s’explique d’abord dans la perspective du devenir. Après le fait, quand le devenir a réalisé sa fin, nous voyons que le Fondement était provisoire, qu’il ne méritait pas de survivre ; et nous le disons mauvais, exprimant par là qu’il n’est pas ce que le processus voulait. Mais cela nous le savons après coup, maintenant que le sens du processus nous est devenu clair, maintenant que les espérances de l’avenir, devenues la réalité du présent, confinent le passé dans un anachronisme irrémédiable ; et surtout nous savons que si la « vieille nature » se mêlait à présent de revendiquer sa part d’existence, tout notre fier édifice s'écroulerait ; car l’épanouissement triomphal du devenir repose entièrement sur la docilité du passé à accepter l'exil que notre présent lui impose. Mais savions-nous, pendant le fait, quelles existences subiraient cette disgrâce ? Les choses passées ont été jeunes elles aussi (1) ; avant de succomber à l’élan des négations dévorantes les moments surannés ont connu, comme autant de dvnasties succèssives, leur heure de gloire dans la conscience. Car le passé est toujours devenu. Et d’ailleurs qui osera prétendre que quelque chose ait été inutile ou insignifiant au cours du processus ? Pense-t-on que si le principe idéal avait

(1) Einleilung, 6e leçon (XI, p. 123-124 : « Es geht gegen die Natur, dass etwass gleich als vergangen gesetzt werde : zum Vergangenen kann ailes nur werden, es muss also erst gegenwartig gevvesen sein... »). Cf. XIII, p. 381, et la 21e leçon de l 'Einleilung.

Page 1