I,E MAL
pu se réaliser tout de suite, il aurait traversé l’épreuve du mal, uniquement afin de passer le temps (1), pour le plaisir ? — Ainsi du démon. Il apparaît aujourd’hui que ce personnage représente un principe empoisonné, car rétrospectivement nous voyons que l’histoire tendait à toute autre chose, et que s’il n’avait tenu qu’à Satan, Christ serait mort en vain ; il faut donc souhaiter que le principe assoupi ne se réveille plus, car son intervention, salutaire dans le monde païen, serait désastreuse dans un monde racheté. Pourtant le Mal n’est pas un luxe déplorable que l’humanité se serait offert, de gaieté de cœur ; ces caprices n’existent pas dans l’univers. Personne n’a le droit de dire que Satan ait tourmenté les hommes en pure perte, qu’il n’ait pas été quelque jour reconnu et toléré par Dieu. Le Démon, néfaste aujourd’hui, a pu être bienfaisant à son heure : tout est question de temps. — On voit assez par tout cela que si la Philosophie de la Révélation rend hommage au principe maudit, ce n’est plus parce qu’à la suite des théosophes elle s’exagère la virulence du péché ; c’est au contraire par un souci tout scientifique d’intelligibilité. Il y a un devenir plein de sens, et il importe d’en justifier toutes les fantaisies, tous les paradoxes apparents.
Le mal est donc un élément nécessaire au gouvernement du monde. Le mal a une fonction. Quelle est cette fonction ? Sur ce point Schelling est bien moins original, et presque toutes ses formules sont empruntées à Bôhme. 1° Satan met en doute l’indécis, afin que rien ne reste caché. Voilà peut-être l’idée la plus personnelle de Schelling. C’est, nous le verrons une grande loi du devenir que tout le possible doit arriver (2). Il faut que la
(1) « Pour faire du temps », comme dit la Darstellung en un français bizarre (X, p. 253).
(2) Voir notre chapitre IV, p. 196 sqq.
JANKÉI ÉVITCH. - CONSCIENCE
DU DEVENIR
chose de Dieu soit franche et claire ; 2° Satan travailleà exalter le Seigneur : de là sa dignité, sa majesté (1), Le vrai nom du Diable (SiaêàXXstv) est l'Antagoniste. 6’Avt(,x£L[jl£voç. Or l’antagonisme est nécessaire à la révélation de Dieu (2). Sur cette idée toute bôhmiste, et qu’on retrouve dans la dialectique de Hegel, Schelling brode toutes sortes de brillantes variations. L’union se révèle dans la discorde et l’amour dans la haine ; toute volonté de révélation appelle une contrariété ; en sorte que si Dieu renonçait à sa malveillance, il renoncerait à soi (3). On peut donc bien dire que Satan raconte la gloire de Dieu ; à l’obstacle vaincu se mesure la grandeur de la victoire ; 3° Par rapport à l’homme le mal est surtout un des principaux ressorts de la conscience réflexive. Il « aiguise » et « précise ». Comme le principe satanique est le trône de Dieu, car en lui Dieu se possède et se connaît (4), ainsi, par exemple, l’inégalité permet à l’égalité de se sentir elle-même (5). C’est le grand excitant sans lequel la vie somnolerait, tomberait en stagnation (6). Grâce à lui le bien devient intelligible pour soi, se contemple et s’articule en idées au lieu de rester tacite (7). Satan mobilise l'immobile-, trouble notre sécurité, conteste nos certitudes reposan-
(1) Philosophie der Offenharung, 33e leçon (XIV, p. 243; p. 221 î Satan est nécessaire « zur Verherrlichung Gottes »).
(2) Philosophische Untersuchungen (VII, p. 373 suiv.) Cf. Bohme, De elertione Graliae, IX, 12 : * Soll die Liebe oITenbar seyn, so muss etwas seyrv dem die Liebe Noth thut ». On pourrait multiplier les citations à l’inllni. Voir l’écrit contre Jacobi : VIII p. 75.
(3) VII, p. 403.
(4) VII, p. 378.
(5) VII, p. 381 ; cf. p. 400 : « die... empfindlich gewordene Güte ».
(6) VII, p. 400 ; XIV, p. 270-271 : Satan est « der immerwahrendo Erreger und Beweger des menschlichen Lebens, das Prinzip, ohne das die \Yelt einschlafen, die Geschichte versumpfen, stillstehen würde ». T. 275 : « ... ail un Starren entgegengeset/.ter Geist ». Cf. VIII, p. 319.
(7) Weltalter, VIII, p. 200.
LE MAL
tes. Il y a quelque chose dans l’homme qui lui dit que toujours sa vie entière déplaît à Dieu, quoi qu’il fasse ; quelque chose qui l'accuse auprès de Dieu. L’Antagonisme est là pour raviver perpétuellement notre faute. Il entretient la malédiction, le contraste et la dispute (1), pour que le péché ne cicatrise pas ; il électrise la volonté toujours prête à s’installer dans ses bonnes vertus confiantes. Où est la vie, est aussi la guerre (2) ; le mal, notre ennemi, nous initie aux amertumes et aux angoisses de la conscience.
C’est ce que montrent plus clairement encore ces formes variées du mal humain qu’on appelle : péché, déraison, erreur. Quiconque n’a pas l’étoffe du mal, disent les Recherches philosophiques (3), est rarement capable du bien. Il y a un enthousiasme pour le mal comme il y a un enthousiasme pour le bien (4), et nous verrons plus tard pourquoi Schelling défend contre la Théodicée la théorie du mal positif. Dieu opère en l’homme malfaisant par sa contre-volonté ; dans le péché luimême on retrouve Dieu, comme dans la maladie on retrouve la santé (5). A plus forte raison notre morale négative a-t-elle mille fois tort de proscrire les passions. Les passions sont viriles et généreuses ; les passions ont la même racine que les vertus. La colère n’est-elle pas le principe primordial ? L’âme de la haine ne passe-
(1) XIV. p. 250 suiv., p. 275. XII, p. 445 : « Nicht ailes Zerstôrende ist darum auch gleich bases Prinzip ». (A propos de Chiva.)
(2) VII, p. 400. Bôhme : « Der Zorn ist eine Ursache... des Lebens und aller Beweglichkeit, wie auch im Menschen die Gift, etc. » [De Triplici Vita, VII, 41). « Darum so ist das Bôseste so nützlich als das Beste... » {De Signaiura rerum, VIII, 7.)
(3) VII, p. 400.
(4) VII, p. 372. Voir notre chapitre II, p. 105 sur le néant.
(5) VII, p. 403 : XIV, p. 52 (où Schelling cite un psaume célèbre : cf. VII, p. 400), 188. ’
DU DEVENIR
t-elle pas dans l’amour, qui l’ennoblit (1) ? La folie, dit Schelling dans ses conférences de Stuttgart (2), se révèle (« tritt hervor ») quand l’âme, c’est-à-dire l’élément divin de la personne, ne gouverne plus l’esprit ; elle ne surgit pas du dehors, mais s’actualise simplement toutes les fois que l’âme cesse de la refouler : elle préexistait donc à titre de fondement (« Basis »). Chacun de nous porte en soi sa folie intérieure, c’est-à-dire l’être fondamental qu’il serait ou qu’il redeviendra pour peu que la discipline de la conscience vienne à faiblir. Et cependant comme dit Herder (3), la folie devait régner d’abord, pour succomber à la sagesse. Tout être a ainsi pour source un non-être qui est son fondement ; l’esprit est le non-être relatif de l’âme, et le non-esprit de l’esprit; « dementia » enfin est le Grund résistant de « mens ». Un entendement réel, actif et vivant n’est guère que de la folie réglée ; ou, comme on dit, « nullum magnum ingenium sine quadam mixtura dementiae ». L’esprit est vide et stérile qui ne se manifeste pas dans son contraire ; car les natures vraiment énergiques sont celles qui domptent leur démence, loin de l’extirper. De là cet enthousiasme divin dont parle Platon. Mais il arrive parfois que la convoitise assoupie trompe notre censure, que toutes les forces réprimées, l’entendement, la volonté, l’appétit entrent en rébellion avec l’âme : alors naissent l’erreur et les rêveries insensées, qui sont une revanche du « Grund ». Plus nettement encore la
(1) VIT, p. 388 et 400-101. Dans ce dernier texte Schelling cite un passage de Hamann. S’il eut été Français, il aurait songé à Ballanche, à Lamennais ou à Ch. Fourier. Il est vrai que la différence n’est pas petite entre tout ce « satanisme » allemand et la sentimentalité de nos Romantiques, dont certains accents rappellent Rousseau. Cf. VIII, p. 291 : les instincts naturels sont sacrés.
(2) VII, p. 469-470.
(3) Ideen zur Philosophie der Geschichle der Menschheil, IX, I : « Torheit musste erscheinen, damit die Weisheit sie überwinde..., etc. »
LE MAL
Philosophie de la Révélation distingue entre « Wahnsinn » et « Blôdsinn » (folie, imbécillité) (1). Folie émane du dedans : elle est, dirions-nous aujourd’hui, centrifuge, ayant sa source dans notre essence profonde. L’imbécillité, au contraire, est une maladie par défaut, non par excès ; le principe profond qui, activé, se déchaîne en folie, n’existe même pas virtuellement ; c’est le sommeil de l’âme. Une folie comprimée vivifie toutes les grandes inspirations. C’est ce que disait l’écrit des Weltallert en des termes où l’esthétique « génialiste » du Romantisme est encore plus aisément reconnaissable (2). La création poétique apparaît toujours comme le déploiement d’une inspiration latente, comme l’explosion d’un délire sacré ; il n’est rien de grand sans cette sollicitation du principe nocturne dont se grise la conscience ; c’est pourquoi l’on dit qu’une certaine ivresse dionysiaque est inséparable de la création. La raison n’est pas inutile dans la vie mais ne faut-il pas aussi, un peu de Déraison ? « Etre raisonnable », c’est en général fort peu de chose (3) et les stériles sont le plus souvent les prosaïques. Les accusateurs de Socrate étaient bien plus raisonnables que Socrate et Parménion plus raisonnable qu’Alexandre le Grand. La raison est immuable, elle ne devient jamais autre chose que soi, elle déteste tout ce qui est héroïsme. Par exemple aimer son ennemi est absurde. Les raisonnables, proscrivant « Unvernunft », devront renoncer à toute morale magnanime. Les hom-
(1) 14e leçon (XIII, p. 299-300). Les Stutlgarter Privatuorlesungen (p. 469) proposaient des définitions beaucoup moins instructives : Blôdsinn naîtrait de ce que le sentiment se révolte contre l’Entendement ; Wahnsinn , de ce que l’Entendement s’insurge contre l’Ame. Il y a une hiérarchie dont les principaux étages sont : Gemüt, Geist, Seele. Cf. Anlhropologisches- Schéma, X, p. 290-291.
(2) VIII, p. 337-339.
(3) Philosophie dcr Offenbarung, 24e leçon (XIV, p. 23-27). Gf. X^ p. 252-253 ; XI, p. 220.
DU DEVENIR
mes savent agir par déraison ; et Dieu ne le pourrait pas ! Dieu, qui opère toujours irrationnellement, qui fait profession de folie, loin de se prétendre raisonnable ! To (xtopov tou 0£ou, dit saint Paul, crocptoTspov tcov àvOpco-cov ecttL La folie de Dieu est mille fois plus sage que notre sagesse.
Il y a donc un sens où Ton peut dire sans vain paradoxe : comme l’erreur n’est pas toujours fausse, ainsi de mal n'est point mauvais , il prélude nécessairement à la sainteté. Le maudire, c’est maudire sa propre conscience (1). A certains égards le principe injuste est même supérieur à l’autre, car il peut exister sans le Bien, tandis que le Bien ne peut se passer du Mal (2). Le philosophe, comme Dante, rencontre l’enfer sur sa route avant de trouver le ciel. Schelling raille cruellement les philanthropes superficiels inaccessibles au découragement (3) et oppose à leur niais optimisme cette idée que toute tentation est salutaire, que de l’excès même de la catastrophe le bonheur sortira. N’est-ce pas la vieille idée allemande qui s’était incarnée pour les romantiques dans le personnage de Méphistophélès, cette force
Die stets das Bose will, und stets das Gute sehafït...
Méphistophélés n’a rage que de détruire et de défaire ; pourtant il sait que la nuit enfante « l'auguste lumière ». La croyance à la fécondité du pire, à la création dans l’inconscient — voilà le thème central du « satanisme » germanique (4) ; il n’est pas étonnant qu’on le retrouve
(1) XIV, p. 253. Cf. VI, p. 43.
(2) Darslellung, X, p. 251. Cf. Einleilung, 18e leçon :1e [zépiov inférieur de l’âme peut être sans le supérieur, mais non réciproquement (IX, p. 416.)
(3) XIV, p. 270 et 272.
(4) Cf. les textes d’Emile Boutroux que cite M. Léon Brunschvicg dans sa préface à la réédition des Vérités éternelles chez Descaries. (Trad. Canguilhem, Paris, 1927), p. xxix.
LE MAL
chez un philosophe attentif au jaillissement des existences et toujours disposé à assigner pour origine au droit et aux claires vérités quelque puissance irrationnelle. Mais il y a chez Schelling autre chose encore ; je veux dire l'idée que rien n’est absolument indigne d’exister, que Satan n’est pas méprisable (1). D’abord il faut tout respecter (2) ; certaines choses nous paraissent inintelligibles, qui ne sont que surnaturelles : Dieu seul peut les juger. Or Dieu est impartial (3). Il n’est pas Dieu seulement pour les bonnes choses, mais aussi pour les autres : il est « der All-Einige ». C’est là ce qu’on appelle la Justice de Dieu. Dieu serait injuste s’il laissait Satan disparaître ; pour lui le mal n’est pas moins précieux ni moins naturel que le bien. Sa majesté consiste à n’être jamais unilatéral, à accorder à Satan un droit relatif à l’existence. Mais les hommes s’y trompent, car eux sont partiaux, unilatéraux : ils confondent le principe qui manifeste le mal avec le mal lui-même (4) comme ils maudissent le chirurgien qui les guérira. Or Satan est ce chirurgien. Il faut savoir juger objectivement pour discerner la bienveillance du principe satanique.
Le mal qui n’est pas mauvais va devenir mauvais dès qu’il se refusera à rester fondement. C’est par exemple la volonté propre qui prétend devenir universelle, la créature qui quitte le centre silencieux pour la périphérie... Toutes ces formules dont l’inspirateur est Bôhme expriment à notre avis une seule et même chose : c’est que le mal (il s’agit désormais du Mal malveillant)
(1) XIV, p. 251-252. Les anges non plus ne méprisent pas la seigneurie -contre-divine.
(2) XIV, p. 22; XIII, p. 291.
(3) XIV, p. 194-195 et 53.
(4) XIV, p. 261. On remarquera comment Schelling, parti de l’extrême •opposé, arrive à retrouver le langage de Leibniz.
DU DEVENIR
n’est pas une substance, mais un acte, une décision de la volonté (1) ; ou, plus généralement encore, un rapport. Le péché originel, en tant qu’il est l’œuvre d'une liberté vivante et positive, consiste en cela même. Il y a des choses qui sont bonnes en soi, et qui ne deviennent mauvaises que parce Qu’elles ne sont plus à leur place . C’est ce que Schelling appelle l’Inversion des principes. La « place naturelle » des choses, dans le temps, c'est leur date. Tout est bon en son temps ; le mal commence dès que les choses se mêlent d’exister hors de leur date. Voilà le seul aspect du problème qui puisse intéresser ici notre théorie du devenir ; le seul aussi qui soit vraiment nouveau pour peu qu’on reconnaisse l'originalité des vues de Schelling sur le temps. La malveillance du principe sinistre apparaît sous ce jour comme l’irruption d’un passé que l’on croyait définitivement révolu ; ce qui était bon à l’état de possible devient mauvais en obtenant l’existence actuelle (2), tout comme la philo sophie de Hegel (3), qui serait inoffensive si elle se rési gnait à sa négativité, devient scandaleusement fausse en se croyant positive. Car l’erreur vient de l’abus. L’acte méchant est donc toujours une usurpation. Comme la partie qui était bonne à sa place, à l’intérieur d'un organisme harmonieux, engendre la maladie lorsqu’elle usurpe la place de ce tout ; ainsi le diable deviendra vraiment mauvais en persistant dans l’existence actuelle alors que la loi inexorable du devenir voudrait le reléguer parmi les ombres, dans le royaume du possible.
(1) VII, p. 352 (la liberté est avant tout « Vermôgen des Guten und des Bôsen »). Cf. p. 399 ; voir Saint-Martin, Des erreurs et de la vérité (Edition d’Edimbourg, 1782), p. 17 et suiv.
(2) XIII, p. 236, 285-286, 350-351 (sur le péché originel) ; XIV, p. 283-284 ; VIII, p. 267.
(3) X, p. 126-128 ; XIII, p. 80. Pour Baader aussi la maladie naît d’une ipséité usurpatrice (Werke, VII, 371 ; XV, 692).
LE MAL
La vérité c’est que le diable latent représente un certain moment du devenir (1), le diable actif un autre moment. Il ne faut pas brouiller l’ordre des moments si l’on veut obéir au destin. Un moment (2) est à la fois Etre et Non- Etre ; sa nature est d’exister provisoirement, avant de succomber à l’élan du processus. Lors de la création le mal a été déclaré inexistant, mais il a gardé la possibilité de renaître ; notre conscience n’en exclut que la présence effective. Satan devenu potentiel, Satan affamé d’existence va solliciter la volonté pour qu’elle l’aide à s’activer (3). Satan est toute indigence et envie ; il est si irréel qu’on ne peut le saisir, comme la matière du Timée , que par un « raisonnement bâtard », Xoynjgcp voôco. Par lui-même il ne peut rien, il dépend entièrement de notre décision. Il nous harcèle donc pour se faire accueillir ; il essaie de nous séduire par des prestiges de magicien, il exploite notre prédilection pour le mensonge. Tout lui est bon, et partout il se glisse ; il assiège la volonté de la créature ; toujours aux aguets, il utilise la moindre brèche. Ce sont des embûches toutes spirituelles, et qui nous menacent sans répit. Le mal est aussi avisé que pauvre ; infiniment variable, il joue sous mille formes, figures et couleurs et nous propose toutes sortes de possibles pour nous attirer. Comme Typhon, le démon égyptien, il est errant et sans asile ; notre conscience est sa maison. Ses pièges, si nous n’y prenions garde, éterniseraient les suites de la catas-
(1) XIV, p. 261.
(2) XIV, p. 13. Dans un de ses premiers écrits, Von der Weltseele, Schelling disait déjà : ce qui dure est et n’est pas tout ensemble (II, p. 364-365). Cf. aussi Philosophie der Mythologie, 14e leçon (XII, p. 296). Sur l’idée de « moment », cf. Einleilnng, 6e leçon (XI, p. 124), Philosophie der Mythologie, 3e leçon (XII, p. 50). Toutefois et quoi qu’en pense Hegel, le devenir est plutôt passage du néant à l’être qu’union de l’être et du néant (X, p. 135). Cf. II, p. 365; X, p. 114.
(3) XIV, p. 270-272, et toute cette 34e leçon ; VII, p. 390.
DU DEVENIR
trophe. Contre ses machinations, Trpoç Tàç tou Sia66Xou, endossez l'armure de Dieu. Il faut comme dit l’Apocalypse, s'initier aux mystères du mal, Tà pà07j tou Eoctocvoc, afin d’être expérimenté, afin que le mal reste profond, « ne promineat, exstet malum ».
La plupart des maux viennent donc d'une résistance au devenir. La santé, disent les Weltalter (1), consiste dans l'évolution normale des puissances de l'organisme ; là où ce développement tourne court apparaissent toutes sortes de monstruosités et de maladies. Le présent ne réussit plus à contenir le passé sur lequel il exerçait sa bienfaisante censure ; l’ordre des moments est brouillé et notre organisme est livré au feu des contradictions aiguës. Dans l’ histoire cette rébellion des moments surannés engendre toutes sortes de fièvres spirituelles. Une superstition , par exemple (2), est littéralement une croyance périmée qui n’a pas voulu mourir, et qui survit (« superstare ») au moment de l’histoire pour lequel elle était faite ; les croyances superstitieuses ont échappé à cette liquidation implacable des moments anachroniques qui permet au devenir d’avancer. Elles circulent, dépaysées, dans un présent qui ne les reconnaît plus. On les traite comme des revenants, comme le résidu d’une époque inactuelle dont elles demeurent les seuls témoins. La même chose pourrait se redire du fétichisme (3) et même des Pharisiens (4). L'aveuglement est le péché
(1) VIII, p. 261. Voir un texte important, p. 266-268. Langage légèrement différent dans les Leçons d’Erlangen, IX, p. 212 et 241.
(2) Einleilung, 9e leçon (IX, p. 213). Cf. Philosophie der Offenbarung, 9e leçon (XIII, p. 194).
(3) Philosophie der Offenbarung , 18° leçon (XIII, p. 398). Cf. Philosophie der Mythologie, 23® leçon, sur l’immutabilité chinoise.
(4) Philosophie der Offenbarung, 31e leçon (XIV, p. 198). Après que Ilerder eut révélé aux Allemands la poésie hébraïque, le judaïsme connut une heure d’engouement dans les cénacles romantiques ; Bander et Molitor y contribuent beaucoup. Schelling est, en général, moins enthousiaste.
LE MAL
juif par excellence ; autant le judaïsme fut nécessaire pour préparer la Révélation, autant son obstination à rejeter le Messie apparaît anachronique et déplorable. Gomme l’hérésie est un moment nécessaire de la vérité (1,) ainsi le judaïsme sert à préparer la Nouvelle Alliance. Mais l’hérésie devient mauvaise à partir du jour où elle s’isole et où elle prétend, elle croyance particulière, tenir la place du dogme tout entier (2).
Le principe barbare a donc sa fécondité propre ; c’est un mystère qui contient déjà toutes les inquiétudes de la vie. Il y a par exemple au fond de nous un certain bouillonnement obscur et comme une effervescence des forces démoniques que réprime à grand peine le principe vigilant et prosaïque. C’est folie que de nier la réalité de cette tragédie latente qui nous menace sans repos et qui empoisonne nos meilleures actions. Le malheur de nos amis ne nous déplaît point ; on hait son bienfaiteur, et les intentions les plus pures deviennent venimeuses. Mais c’est folie aussi que d'en nier P utilité. Le mal est un ennemi qui ne se volatilise pas et qu’il faut prendre corps à corps. Ainsi faisait le Docteur Luther qui avait du péché une expérience merveilleusement aiguë, et qui se vantait d’avoir regardé le diable dans le blanc des yeux. Notre vrai combat est contre un mal spirituel et céleste (3). Le mal est l’esprit lui-même, mais l’esprit à Penvers ; et, en un certain sens, il n’y a pas moins voluptueux qu’un corrompu. Les vertueux sans esprit n’ont jamais attiré le mal spirituel ; mais les natures délicates
Il insiste sur l’orgueil des Juifs dispersés, sur l’inclination idolâtrique des Juifs de l’Ancien Testament. Hegel est plus sévère encore.
(1) Philosophie der Offcnbarung, 26e leçon (XIV, p. 67).
(2) Welialler, VIII, p. 208-209 ; Einleiiung, 9e leçon (XI, p. 209-210).
(3) XIV, p. 265 et 272 ; VII, p. 372-373. Les Stuttgarter Priuatvorle sungen (VII, p. 468), montrent surtout comment le mal et l’erreur viennent de l’esprit.
DU DEVENIR
lui sont plus vulnérables ; elles sont guettées par les passions dévastatrices. Ceux pour qui la vie n’est pas un pensum ou un rôle appris par cœur rencontreront inévitablement l'Antagoniste. Là est le vrai « côté nocturne », la « Nachtseite » de l’esprit. C’est la source de toutes les angoisses, mais aussi de tous les enthousiasmes.