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DES SUJETS OUI NE VOIENT NETTEMENT QU'A COURTE DISTANCE

De la myopie. Ce que c'est. — Caractéristique de la myopie. — Caractères de la vision rapprochée chez le myope. — Physionomie de l'œil myope. — Myopie progressive. Symptomatologie. — Son mécanisme. — Asthénopie musculaire ou par insuffisance des forces de la convergence. — Mécanisme du strabisme divergent, symptomatique de la myopie. — Hygiène du myope. — Le myope a-t-il besoin de verres différents pour la vision distante et la vision rapprochée? — Influence des progrès de i'âge sur la myopie. — La myopie est un produit de la civilisation. — Influence que doivent avoir ces considérations sur l'éducation de la jeunesse. — Complications secondaires de la myopie. — Myopie apparente, due aux spasmes de l'accommodation.

§ 51. Myopie. Ce que c'est que la myopie. —

On a vu (§ 44 en note) ce qu'il fallait entendre par œil myope : un œil trop long pour son système réfringent, un œil dont le foyer principal tombe en avant de la rétine, dans le corps vitré.

Cet état de l'œil qui correspond à un excès de la réfraction de l'appareil dioptrique relativement à la distance qui le sépare de la rétine, n'est point, comme on l'a cru longtemps, la conséquence d'un excès absolu de la réfraction : en un mot, contrairement à l'opinion ancienne, la cornée et le cristallin y ont les mômes courbures que dans l'œil

normal, et les milieux, le môme indice de réfraction.

C'est le globe lui-môme qui est trop long pour l'appareil de la réfraction (on l'a vu mesurer presque jusqu'à un tiers de la longueur totale de l'œil sain, en sus de cette longueur elle-même. Voy. fig. 6, p. 49.)

Cet allongement du globe, cause prochaine de la myopie, reconnaît lui-môme pour origine une altération anatomique caractérisée par une ^tasie (distension) des membranes profondes, suite de leur atrophie ou absorption progressives. (Staphylôme postérieur.)

§ 52. Caractéristique de la myopie. — La

myopie est d'un diagnostic facile : vision nulle ou confuse de loin, immédiatement et extrêmement améliorée par l'approche d'un verre concave approprié.

§ 53. Caractères de la vision rapprochée chez le myope. — Mais s'il y voit mal de loin, le myope, au contraire, voit très-bien de près; mieux, en apparence, mais en apparence seulement, que tout autre œil. Son punctum proximum s'est en effet rapproché de lui en même temps que le punctum rcmofim ; n'a-t-il pas la môme étendue d'accommodation que tout autre œil du môme âge? Ne possède-t-il pas comme

tout autre un muscle ciliaire ? Pouvant ainsi rapprocher notablement de ses yeux les objets menus et délicats, il se procure de ces petits objets des images beaucoup plus grandes que ne le peut l'œil moyen, et, par là, avec une acuité réellement moindre de la vision, il semble jouir d'une faculté visuelle supérieure. Ajoutons que, eu égard à la condition habituelle de sa pupille, naturellement beaucoup plus dilatée que celle de l'œil moyen, il réclame moins de lumière dans la vision de près. Toutes circonstances qui ont concouru à fonder ce préjugé regrettable « que l'œil myope était un bon œil ».

L'allongement graduel, dans la myopie progressive, du globe oculaire repose sur la distension et le ramollissement de ses enveloppes qu'entraîne la choroïdite séreuse, compagne presque inévitable d'une myopie tant soit peu prononcée. Aussi n'y a-t-il rien dans l'hygiène oculaire de plus digne de la préoccupation du médecin de la famille, que la surveillance d'une myopie. Abandonné à lui-même, soumis à la continuité d'action des causes qui ont décidé de sa forme, l'œil trop long a pour perspective fatale, soit la myopie progressive, soit l'asthénopie musculaire. L'œil myope ne devient un œil à'peu près normal que lorsque le processus de l'atrophie et la distension des membranes profondes sont arrivés à un état station-

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naire; et cela n'arrive qu'à la suite d'une hygiène oculaire spéciale, ou de la cessation du travail de près. Toute l'attention du médecin doit donc être portée sur les conditions propres à entraver cette marche progressive.

Arrêtons-nous donc un peu sur ce sujet si intéressant pour tous les travailleurs.

L'amoindrissement, souvent extrême, de l'acuité visuelle du myope ressort avec une écrasante vérité d'un tableau présenté par nous à l'Académie de médecine le 15 juin J875, dans une étude sur la myopie, dans ses rapports avec le service militaire. Ce tableau offrait cinq courbes reproduisant sous forme graphique le relevé de l'acuité visuelle de 900 cas de myopie, divisés en cinq classes, différant de l'une à l'autre d'un douzième d'excès de réfraction (3 dioptries).

Dans la 1" classe (myopies comprises entre 0 et 1/12), sur cent cas, un tiers (28,44 0/0) présente l'acuité normale ou = 1 ; les 4/o environ (soit 79,10 0/0) une acuité au moins égale à 1/2; au-dessous de ce dernier chiffre, 21 0/0, par conséquent, dont 1,25 d'yeux perdus.

Dans la 2« classe (myopies comprises entre 1/12 et 1/6), l'acuité normale ne se rencontre plus que 10 fois sur 100. L'acuité 1/2 -y figure encore pour les 2/3 à peu près ; mais au-dessous de 1/2, on trouve 34,25 0/0 dont 1,85 d'yeux perdus.

Entre un quart et un sixième, les myopes corX^^ mencent à fortement décliner, au point de vue dè^ l'acuité de la vision. Sur 100 d'entre eux, on ne compte plus que 3,62 doués d'une acuité entière. La fraction 1/2 y figure pour les 2/5 (soit 43,44 0/0) ; mais si l'on poursuit, les nombres correspondant aux degrés d'acuité inférieurs s'accroissent sensiblement et s'élèvent à 56,56 0/0, dont 11 au-dessous de 1/10 et 4,34 perdus.

Entre 1/4 et 1/3 la disproportion s'accentue : Plus un seul cas d'acuité normale ou égale à l'unité; l'acuité 1/2 ne figure plus que pour 22 0/0, moins que le quart des sujets ; .avec une acuité inférieure à 1/2 se montre des plus menaçants le <ihiffre de 77,20 pour 0/0, dont 28,80 au-dessous de 1/10 et 11,40 d'yeux perdus (plus d'un dixième).

Mais le tableau est plus sombre encore quand on aborde la dernière catégorie, les myopies supérieures à 1/3.

Ici, le nombre des cas où faculté n'atteint pas 1/2 s'élève à 45,55 0/0, dont 31,15 au-dessous de j/10 et 28,48 perdus. En somme, 60,63 0/0 sans valeur industrielle quelconque !

Et l'on notera que sous la rubrique (.c yeux perdus » nous faisons allusion aux accidents suivants : Scotômes centraux par hémorrbagie choroïdiennc, ou envahissement de la région polaire par le staphylôme postérieur, décollement de la rétine,

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synchisis ou ramollissement opaque du corps vitré, cataractes consécutives, etc..

Tel est le bilan de la myopie en fait d'acuité visuelle.

§ 53 bis. Valeur effective de l'œil myope dépourvu de lunettes, dans ses rapports avec les objets éloignés. — La question de la myopie dans ses rapports avec le service militaire, et le port des lunettes dans l'armée, a fait naître le besoin de savoir : « à quel degré d'affaiblissement de l'acuité visuelle, correspond, dans la vision des objets distants, la perception de l'œil myope sans lunettes. »

L'expérience sur des yeux emmétropes rendus myopes par l'apposition de verres convexes, nous avait permis d'établir qu'un œil physiologique voyait dans cette épreuve sa vision s'affaiblir de wi demi pour une première dioptrie d'excès de réfraction (1/36); cette même acuité tombant ki/\0 pour un excès de 2 dioptries (1/18).

Des essais directs sur des myopes doués d'une acuité physiologique, ont conduit le professeur Noël de Louvain aux résultats suivants, plus près de la vérité :

L'acuité utile au loin varie entre 2/3 et 2/5 pour les myopies inférieures à 1/42;

Elle est plus petite que 1/4, de 1/30 à 1/20 ;

Descend à i/1 entre 1/Ï8 et 1/45;

A 1/12 entre 1/13 et 1/10; puis tombe lourdement à 1/30, pour des myopies comprises entre 1/6 et 1/5.

§ 54. Aspect de Tceil myope. — L'œil du myope porte le plus souvent avec lui des signes apparents propres à le faire distinguer ; il est relativement volumineux, dur sous la pression : la cornée (sans être pour cela plus courbe que dans l'œil régulier) se continue sans saillie avec la courbure même de la sclérotique ; le globe est donc pointu en avant ; il forme l'extrémité antérieure d'un ovoïde à grand axe antéro-postérieur.

Le myope lui-même a une allure qui lui est propre ; voyant fort confusément à distance, il ne se donne pas la peine inutile de chercher à distinguer les traits ou la physionomie des personnes qui feront partie du même cercle. Enfin, quand il veut voir avec un peu plus de netteté, il cligne (d'où son nom de myope : [aueiv, cligner), c'est-àdire rapproche instinctivement les paupières. Quelques mots sur cette pratique, si caractéristique.

§ 54 bis. Du clignement. — Le resserrement de l'ouverture palpébrale , réduite ainsi à une étroite fente horizontale, a pour effet immédiat une singulière amélioration de la vision. Cet effet

est communément attribué à la correction de l'astigmatisme ou asymétrie de la réfraction qui accompagne souvent les liauts degrés d'anomalie de cette fonction. Le véritable mécanisme (optique) de cette pratique est plus complexe dans ses causes : il a été, dès le xvir siècle, mis en lumière par Dechâles, savant jésuite. Il est dû, non à la réduction dans tous les sens, un seul excepté, des cercles de diffusion dans les images produites par un appareil de réfraction non adapté, comme cela aurait lieu dans un appareil lenticulaire homogène. Le cercle de diffusion rétinien n'est pas, à proprement parler, un cercle, ni une ellipse, ni une autre figure simple. Il est constitué par un groupe circulaire de plusieurs images disposées à côté les unes des autres, et produites, chacune, par l'un des secteurs très-tranchés dont se compose le cristalhn. Toutes ces images se superposent parfaitement, lorsque l'appareil est exactement accommodé pour la distancé de tobjet. En toute autre circonstance, elles empiètent plus ou moins les unes sur les autres et peuvent même être entièrement séparées ; et tel est le cercle de diffusion physiologique. C'est par ce mécanisme que se produit le phénomène de la polyopie unioculaire, accusé dans certaines maladies de la réfraction dynamique (paralysies de l'accommodation) et dans les anomalies de la réfraction statique.

On en a un exemple commun dans le dire des myopes qui ne voient le croissant lunaire que terminé par plusieurs cornes.

Or, la réduction de l'ouverture palpébrale réduit ces images à deux, placées dans le même méridien (horizontal), chevauchant par conséquent moins l'une sur l'autre que celles fournies par deux secteurs contigus. De plus, l'une d'elles est toujours plus éclairée et plus centrale que l'autre, et attire alors davantage l'attention. Enfin les deux images les plus notables qui appartiennent à chaque œil, se fusionnant dans l'acte binoculaire, à l'exclusion des plus faibles, il en résulte pour le myope une amélioration visuelle dont on ne peut apprécier la valeur que par l'expérience. On n'a, pour cela, qu'à se rendre myope par l'apposition devant ses yeux de deux verres convexes de 6 ou 8 pouces, par exemple ; tout devient immédiatement confus. Que l'on cligne alors, et l'on se rendra compte de toute l'importance de ce petit acte instinctif dans la vision des myopes.

§ 55. Myopie progressive. — Symptomatologie. — Passons maintenant à la symptomatologie de la myopie progressive.

Un sujet atteint de myopie progressive se reconnaît à des phases plus ou moins accusées et plus ou moins fréquemment renouvelées d'irritation

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congestive du côté des yeux ; si la rétine, la choroïde, deviennent le siège d'altérations que l'ophthalmoscope révèle seul de façon irrécusable, les annexes de l'œil et les sensations subjectives du malade témoignent auprès de lui et du médecin des altérations internes. Le malade sent de la chaleur locale, il a les yeux souvent rouges, collés le matin ; il sent des lourdeurs congestives vers les orbites, de la plénitude ; son œil lui semble trop gros pour l'orbite. Mais ce qui le frappe le plus et le tourmente souvent, c'est la présence, habituelle chez lui, des mouches volantes (§ 80).

Ces images entoptiques présentent tous les caractères et tous les degrés ; et s'il n'y a assurément point lieu de se préoccuper des petits spectres perlés, phénomènes presque physiologiques, il est certain cependant que le nombre et la teinte obscure des corps flottants de l'hyaloïde doivent être pris en considération.

Quand ces corps deviennent volumineux, quand ils exécutent, à chaque mouvement des yeux, de grands déplacements, l'intégrité du corps vitré est nécessairement compromise.

Si maintenant les malades voient parfois apparaître des éclairs, des pluies d'étoiles ; si de jour en jour la lumière extérieure les fatigue davantage, sachez que ce sont là autant de signes de l'atrophie qui dévore la choroïde et met à nu le fond nacré-

de la sclérotique. Bientôt les images sont interrompues dans leur étendue ou leurs contours (scotomes) ; l'acuité périphérique de la vision diminue de plus en plus rapidement ; le malade commence à ne plus pouvoir fixer avec un œil, et ce trouble fonctionnel s'étend plus ou moins tôt à tous les deux.

Parvenue à ce point, Taffection est tout à fait grave, le médecin ordinaire voit sa responsabilité engagée ; des épanchements de sang, des infiltrations séreuses, l'opacité du corps vitré, des décollements rétiniens, la cataracte, sont suspendus sur la tête de son client.

§ 56. Mécanisme de la myopie progressive.

— Mais sans arriver à cette période presque extrême, il est une autre complication de la myopie plus particulièrement intéressante en ce que son étude nous mène directement à l'établissement des lois hygiéniques propres à combattre l'affection elle-même.

L'analyse du mécanisme de la vision binoculaire nous apprend que si toutes les manifestations symptomatiques dont l'exposition précède sont à rapporter à l'allongement du globe, celui-ci reconnaît pour cause l'excès de la pression exercée sur le globe, dans l'acte de la convergence, par les muscles qui l'embrassent et gouvernent ses mouvements.

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Dans l'état d'équilibre de l'œil normal lui-même, le simple mouvement de convergence mutuelle des axes optiques entraîne invinciblement une augmentation de la pression intra-oculaire. Or cette tension, qui est loin d'être insensible dans un globe sphérique et dans des conditions régulières, quand l'objet est rapprocbé à une distance inférieure à vingt-cinq centim,, imaginez ce qu'elle doit être sous l'action de muscles distendus appliqués à un globe devenu ovoïde, engagé dans un infundibulum conique, la cavité orbitaire.

A mesure que le myope doit rapprocher les objets davantage, qu'il doit par conséquent amener ses axes optiques à un degré plus prononcé de convergence mutuelle, les forces nécessaires à produire cet effet doivent devenir plus grandes. Mais en même temps, et dans les mêmes proportions, la tension intérieure, qui augmente, accroît l'allongement du globe ou la marche du staphylôme postérieur.

Dilemme inévitable! La tendance delà maladie à une marche plus rapide croît avec chaque degré de son développement.

§ 57. Asthénopie musculaire ou par insuffisance des forces de la convergence. — Les

conséquences de la lutte établie entre les forces motrices appliquées au globe oculaire et la tension

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réactionnelle du contenu du globe ont parfois une tout autre physionomie et présentent des caractères fort différents.

Dans le mécanisme que nous venons d'analyser, la réaction de l'enveloppe du globe, appuyée sur son contenu, contre l'excès de pression développé par les muscles dans l'acte de la convergence mutuelle, au lieu de céder graduellement devant cette pression, peut lutter avec avantage et tenir les muscles en échec. Dans cette lutte, en effet, les muscles distendus peuvent devenir et deviennent souvent inférieurs à l'objet qu'ils ont à remplir. Leur force propre tend alors à se montrer plus ou moins vite insuffisante. Or, qu'est-ce que cette insuffisance, sinon un état plus ou moins prochain de fatigue ou d'épuisement? Alors s'observe l'impossibilité de maintenir plus ou moins longtemps l'attention binoculaire fixée sur des objets rapprochés ; au bout d'un temps variable, et relativement court, d'application, les malades accusent tout un ensemble de symptômes offrant avec ceux de l'asthénopie accommodative (§ 43) une certaine analogie.

Ainsi :

« La vue, nette au commencement du travail, devient bientôt plus ou moins pénible, puis impossible. Les yeux se voilent, se remplissent de larmes ; les malades ressentent de la gène, de la douleur

dans l'orbite, particulièrement dans la région du grand angle de l'œil (quelquefois aux tempes); les lettres dansent, miroitent, paraissent instantanément doubles pour se fusionner immédiatement. Le malade éprouve le besoin d'éloigner de lui l'objet de son travail et se sent plus ou moins soulagé s'il ferme un œil en le couvrant de sa main. » (Voy. 50.)

Cbez ces sujets s'observent très-souvent des blépliarites chroniques, des orgeolets à répétition, de l'épiphora, des migraines, comme dans l'asthénopie accommodatrice ; et il est inutile de dire qu'on ne triomphe définitivement de ces misères qu'après avoir préalablement remédié à l'anomalie fonctionnelle (§ 104,105,110).

Parmi ces manifestations de l'asthénopie musculaire, il en est une que nous n'avons notée dans aucun livre, mais que nous avons très-souvent observée, assez fréquemment môme pour qu'en la rencontrant nous y trouvions un indice diagnostique. C'est une certaine rougeur, une injection vive et rosée, comme érysipélateuse (la tuméfaction en moins) du visage, une exagération de la « floridness » des Anglais.

Nous la signalons à l'observation de nos confrères spécialistes.

§ 58. Mécanisme du strabisme divergent

symptomatique de la myopie. — L'exclusion d'un œil, dont il vient d'être question dans le § précédent, s'établit d'ailleurs très -souvent spontanément ; la myopie de l'âge avancé, la myopie élevée de la jeunesse, présentent fréquemment ce symptôme : strabisme divergent. 11 ne faut voir là autre chose qu'un acte spontané, instinctif de la part de l'individu, qui se dérobe aux conséquences de l'insuffisance des muscles de la convergence binoculaire, à l'astliénopie musculaire qui en est l'effet, par une déviation dans le sens de la divergence.

§ 59. Hygiène du myope. — Ces considérations suffisent à indiquer les principes généraux qui devront diriger la conduite du médecin hygiéniste. L'œil du myQpe est menacé dans deux directions : par la tension intra-oculaire, par l'insuffisance musculaire. Mais ces deux dangers n'ont qu'un seul et même point de départ : la convergence binoculaire, surtout si elle est exagérée. L'accommodation n'y a aucune part. Le myope a toujours à son service plus d'accommodation que les circonstances ne l'exigent. Ce qui le menace, c'est l'obligation de pointer binoculairement trop près. Tous les soins de ses conseils doivent avoir cet objet : procurer au myope la vision nette à la distance la plus grande possible ; en général, de

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huit à douze pouces s'il se peut (de 22 à 33 centimètres).

Un autre motif, secondaire, il est vrai, relativement au premier, de tenir les objets à une certaine distance, est le danger que court le myope en se courbant sur son ouvrage, en penchant la tête en avant, de comprimer les vaisseaux efférents qui ramènent le sang de la tête ; la congestion choroïdienne trouvant dans cette entrave à la circulation un évident encouragement.

Or, le moyen d'éviter ce trop grand rapprochement des objets consiste exclusivement dans l'emploi des lunettes propres à donner aux rayons trop peu divergents (ou provenant de points trop distants eu égard au pouvoir réfringent propre de l'œil), le degré de divergence réclamé par cet état de réfraction. Ces verres, chacun le sait, sont les verres concaves. Leur détermination exacte exige d'ailleurs des calculs qui ne sauraient trouver leur place ici.

De l'analyse mécanique qui précède découle donc, contrairement aux habitudes et aux opinions communes," la conséquence suivante : à savoir que le myope est plus astreint encore à l'usage des verres négatifs dans la vision de près que dans la vision à distance.

A moins qu'il ne soit placé en vigie, en sentinelle, le myope peut, à la rigueur, se contenter.

pour l'éloignement, d'une vue imparfaite. Sous ce rapport, il pourrait, à son clioix, faire ou non usage des lunettes propres à neutraliser sa myopie. Mais, dans les applications de près, qui exigent la netteté des images, cette vue nette ne peut être obtenue que par un rapprochement dangereux des objets ; et il ne peut se soustraire à cette nécessité que par l'usage de verres concaves appropriés au degré de sa myopie et à la distance à laquelle il convient qu'il maintienne les objets de son travail.

En résumé, chez le myope, les verres concaves ont un double objet : à distance, ils lui servent à voir avec netteté; de près, ils lui servent à voir, non mieux, mais de moins près.

§ 60. Le myope a-t-il besoin de deux sortes de verres? — Maintenant, il y a lieu de se demander s'il est nécessaire que le myope fasse usage de verres différents pour la vision de loin et pour la vision de près ?

En se faisant une habitude constante de l'usage des verres neutralisants, le myope se met ainsi, autant du moins que le permettent les imperfections de nos moyens artificiels, dans les conditions de l'œil emmétrope ; et ce que nous dit la théorie, l'expérience le confirme. Donders a observé que les personnes qui, dès leur jeunesse, ont été pourvues de verres neutralisants, n'ont point eu à

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déplorer plus tard les conséquences de la myopie progressive. Leur myopie est demeurée stationnaire.

Mais à cette règle générale il y a deux exceptions à opposer.

Premièrement, le malade est atteint d'une myopie très-élevée et compliquée d'amblyopie. L'acuité très -réduite de la vue exige un grand rapprochement, des objets, si l'on veut obtenir des images de grandeur suffisante. L'emploi du verre concave peut donc devenir contre-indiqué, car l'intervention d'un verre concave fort diminue assez notablement la grandeur des images (§ 416).

Et si, ce qui est le plus ordinaire, il existe en même temps un certain degré d'insuffisance dans la puissance de converger, le cas devient tout à fait délicat à résoudre, car il faut choisir entre l'exclusion d'un œil pour la vision de près et la ténotomie de l'un ou des deux droits externes. La conservation de la vue, dans un organe au moins, est quelquefois à ce prix.

Secondement, le myope n'est plus jeune; sa myopie est assez élevée (entre | et j-, par exemple); un désaccord inévitable s'est établi entre l'accommodation de chaque œil et leur convergence mutuelle, et les nouveaux rapports sont devenus une seconde nature. Le verre propre à neutraliser la myopie, excellent pour la vue à distance, si on

l'applique, sans transition, aux objets rapprochés, met en lumière la désharmonie survenue entre les deux forces synergiques qui concourent à la vision rapprochée. Le malade vous dit alors que ses lunettes pour le loin, lui nuisent manifestement dans les applications rapprochées ; elles lui tirent les yeux. Gela s'explique parfaitement.

Le myope, avons-nous vu, a toujours plus d'accommodation disponible qu'il n'est nécessaire pour une convergence donnée. Travaillant ordinairement sans lunettes, il s'habitue donc à relâcher cette force; quand il agit ainsi depuis longtemps, le rapport régulier, physiologiquement établi entre les deux énergies musculaires, adaptation et convergence, se voit graduellement rompu. Tout d'un coup, on interpose un verre concave relativement fort ; à un rapport donné des axes optiques correspond subitement une divergence inaccoutumée des rayons, et par suite la nécessité d'une accommodation adéquate. Ces rapports nouveaux, exacts si l'œil eût été régulier, sont devenus pour le myope transiormé par l'habitude , des rapports anormaux, et l'organe ne saurait subitement les accepter. Il faut donc le préparer graduellement à cette reconstitution fonctionnelle. On y arrive en ne corrigeant à la fois qu'une portion de la différence ; on donne alors au sujet, pour la lecture et le travail de près, le verre concave le plus faible

de ceux qui lui permettront la vision nette à 14 pouces (40 centimètres) ; puis tous les six mois, ou tous les ans, on accroîtra la force de ce verre de manière à atteindre en trois ou quatre années la valeur du verre neutralisant. Alors le même verre, porté constamment, servira également à la vision de près et de loin, et le sujet sera replacé dans des conditions très-voisines de l'état physiologique.

Mais dans toutes ces circonstances, le sujet ni ses conseils ne devront perdre de vue le point capital établi plus haut : à savoir, que ces verres, dans la vision de près, ne sont point donnés pour faire mieux voir, mais seulement pour faire voir de moins près. S'il profitait de ces lunettes pour rapprocher les objets, loin de lui être utiles, ces instruments aggraveraient infailliblement son état. Cependant tel n'est pas généralement le cas ; le malade, par les raisons que nous venons d'exposer, n'ayant plus, armé de ces verres, la même tendance à rapprocher.

En résumé, le but auquel on doit tendre est d'amener graduellement le myope aux conditions de la réfraction régulière, par l'emploi du verre exactement neutralisant à toutes les distances et pour toujours. On peut y réussir de très-bonne heure si le sujet est jeune; plus on s'y prend tard, plus il importera d'apporter de précautions pour atteindre ce but.

§ 61. Ce que devient la myopie avec les années. — Si la presbyopie n'est autre chose que l'insulfisance sénile de l'accommodation, la myopie peut et doit se compliquer de presbyopie aussi bien que les autres espèces de vues. Seulement le sujet peut n'avoir pas à en souffrir, ni même s'en apercevoir. Gela dépendra du degré de son anomalie.

Myopie élevée. — Ainsi le point de départ de la presbyopie étant fixé sur la distance de huit pouces (22 centimètres), un myope dont le point éloigné est à huit pouces, après la perte totale de son accommodation, verra encore distinctement à huit pouces, mais il'ne pourra voir nettement ni au delà, ni en deçà de cette distance. Si les nécessités de sa profession ne l'obligent pas à un travail excessivement délicat, il pourra donc ignorer toujours l'existence de sa presbyopie : il sera presbyte sans le savoir.

Myopie faible. — Dans le cas d'une myopie peu élevée, il en est autrement. A partir d'un 1/15, le myope, comme l'emmétrope, devra, mais très-tardivement, éprouver les effets de la perte de son pouvoir accommodateur. Alors il lui faudra un verre concave pour la vision à distance, et un verre convexe (faible) pour la lecture. Mais ce ne sera guère avant soixante ans et seulement dans le cas d'une myopie légère.

Les développements qui précèdent répondent à l'avance à la question si souvent posée : la vue du myope ne s'améliore-t-elle pas avec les années? Pour être fixé à cet égard, on n'a qu'à considérer que par le progrès des années l'acuité de la vision diminue chez tous les hommes ; secondement, que le myope menacé ou attaqué par une altération progressive des membranes profondes de l'œil, voit cette seconde cause ajouter encore aux effets de la diminution physiologique de l'acuité ; troisièmement enfin, que si la maladie des membranes profondes progresse, la myopie elle-même augmente proportionnellement. •

Deux causes cependant doivent être mentionnées, et qui, sans transformer réellement la condition optique du myope, peuvent rendre avec les années sa vue meilleure , et ont certainement donné lieu à ce préjugé général que la vue du myope s'améliore avec le temps.

La presbytie n'a été, dans les pages qui précèdent, envisagée par nous que dans son phénomène fondamental : le recul du punctum proximum. Nous avons supposé que pendant ce recul du punctum proximum, le punctum remotum demeurait parfaitement invariable. Exactement parlant, celte proposition serait une erreur ; le punctum remotum ne s'ébranle en vérité que lard , après 60 ans, et ne se déplace que de peu (1/30 au plus).

Or cette quantité qui met l'œil régulier dans les conditions de l'iiypermétropie (c'est l'hypermétropie acquise de Donders), diminue évidemment le degré de l'excès de réfraction chez le myope.

Ainsi un œil myope de 1/30 devient, à soixantequinze ans, un œil emmétrope; une myopie de 1/10 ou de dix pouces, est réduite à 1/18; une myopie de seize pouces descend à 1/36, etc. En même temps le punctam proximum a marché à la rencontre du point éloigné et le sujet devient réellement presbyte.

Ajoutez à cela l'action secondaire de la pupille qui se rétrécit physiologiquement avec les années. La grandeur des cercles de diffusion décroit ainsi simultanément avec le degré de la myopie ou de l'excès primitif de la réfraction. Sous tous ces rapports, il est incontestable que l'œil myope peut éprouver de la marche du temps des bénéfices très-positifs, et à cet égard, le préjugé public avait bien certainement sa raison d'être. Nous maintenons cependant la caractéristique précédente de préjugé. L'amélioration dont nous venons d'exposer le mécanisme ne peut s'appliquer qu'à la myopie légère ou plutôt à la myopie parvenue au terme du développement morbide. Mais l'œil myope qui demeure soumis aux causes trop ordinaires de la myopie progressive, n'est pas appelé, bien loin de là, à bénéficier de ces effets de l'âge.

L'atrophie des membranes profondes, qui gagne toujours du terrain, fait malheureusement plus que compenser le léger effet des années sur la position des limites du champ de la vision. Qu'on se reporte aux §§ S3 et 53.

§ 62. La myopie est un produit de la civilisation. — Toutes les myopies sans doute ne sont pas progressives ; si le sujet myope se met de bonne heure dans des conditions favorables, s'il écarte avec soin toute cause propre à accroître la pression intra-oculaire , c'est-à-dire à exiger la convergence plus ou moins prononcée des axes optiques, il peut avoir un espoir fondé de prévenir les progrès de la myopie. Mettez à la charrue, jetez dans les haubans d'un navire un jeune myope sous les yeux duquel un livre ne se trouvera jamais, entre les mains duquel un instrument délicat n'aura jamais un rôle à remplir, la myopie, selon toute apparence, ne progressera pas, et si elle est légère ou d'un" degré moyen, éprouvera les amendements énoncés plus haut.

Mais que le jeune myope en sortant du collège continue pendant de longues années sans connaître, ni suivre par conséquent, les règles hygiéniques auxquelles il doit s'astreindre, les travaux qui exigent chez lui le rapprochement excessif des objets, alors, nous ne craignons pas de l'avan-

cer, sa myopie est vouée à la progression continue et menacée de toutes les conséquences de la dis- ' tension incessante des membranes oculaires (55). Et ce résultat, Tort à redouter si le jeune sujet appartient à une famille dans laquelle la myopie soit héréditaire, devient inévitable s'il présente les symptômes de \ insuffisance des muscles droits internes, anomalie dans laquelle on doit reconnaître, ainsi que nous l'avons fait voir ', le véritable point de départ de la dislension du globe.

La myopie repose donc sur une prédisposition héréditaire ou congénitale; mais les circonstances qui la développent sont toutes un produit de la civilisation.

Les populations rurales, pastorales, les militaires enlevés aux champs, ne comptent qu'une très-faible proportion de myopes. Cette proportion s'accroît au contraire, et d'une façon imposant la conviction sur sa cause, dans les cercles en lesquels se répartit le travail du civilisé.

« L'œil myope ne se manifeste point tel à la naissance. Un observateur exercé peut reconnaître chez un très-jeune sujet de 7 et 8 ans, par exemple , une prédisposition au ramollissement des tuniques oculaires ; mais il est plus que rare d'observer une myopie supérieure à 1/36 et les

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