‹ L'Oeil et le Regard Chez les AliénésChapitre 10 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Globe oculaire. — La Pupille

La description des expressions du regard est une entreprise difficile ; des éléments très complexes donnent à l'œil son importance mimique. Il est indispensable de les étudier isolément : nous verrons ensuite la part qui revient à chacun d'eux dans la synthèse de l'expression.

L’œil est la partie la plus mobile du visage; 1l doit ses mouvements à six muscles qui, naissant au fond de l'orbite, viennent s'attacher en haut, en bas et sur les côtés du globe oculaire et déterminent par leurs contractions isolées ou associées, les différentes directions du regard. C’est dans cette mobilité qu'il faudrait chercher, d'après certains auteurs, tout le secret de son expression. Pour IH. Spencer, il y a une relation connue entre la quantité de sentiment et la somme de mouvement engendré. « Une onde faible ne peut faire mouvoir les gros muscles qui produisent un grand travail, mais seulement les petits muscles qui peuvent se mouvoir sans surmonter de résistance considérable. C’est pour cela que chezlecheval, l’oreille très mobile a une grande faculté d’expression, » L'oreille devenue fixe chez l’homme, ne joue

\ plus aucun rôle mimique. Il faut done accorder une grande importance à la mobilité du globe oculaire. Un autre élément d'expression, bien mis en lumière par Piderit, est dù à l'éclat variable de l'œil. Cet éclat serait dù à trois causes :

1° Quantité plus ou moins grande d'humidité lacrymale ;

2° Tension sanguine intraoculaire plus où moins prononcée ;

3° Couleur de l'iris.

Les glandes lacrymales situées dans la région supéro-externe de l'orbite sécrètent constamment : le produit de leur sécrétion étalé à la surface de l'œil par le clignement incessant des paupières supérieures, lui donne de l'éclat. Les larmes ne sont que l’exagération momentanée, ordinairement émotionnelle, de cette sécrétion permanente; aussi, chez les natures sensibles et impressionnables, cette sécrétion est-elle augmentée et l'œil garde constamment un éclat humide et brillant. « Les yeux humides et brillants, dit Piderit, se trouvent de préférence chez des hommes sensibles, enthousiastes, chez des natures passionnées, sentimentales; chez les hommes froids, positifs, les yeux sont secs. »

La tension sanguine intraoculaire aide encore puissamment à cet éclat. Elle est soumise normalement aux variations de la tension sanguine générale. Aussi, est-elle marquée surtout dans la jeunesse et la plénitude de la santé. Elle est liée en outre à toutes les causes organiques où émotives qui accélèrent la circu-

lation. C’est pourquoi le fiévreux a les yeux brillants; la joie, accélérant le cours du sang, fait rayonner le regard. C'est à cause de la facilité avec laquelle les hommes vifs et intelligents réagissent aux moindres sensations, qu'ils se distinguent, d’après Piderit, par l'éclat de leurs yeux. Pour la même raison, les yeux sont moins brillants chez les crétins et les idiots.

La troisième cause dont dépend l'éclat de l'œil est pour nous la plus importante : c’est la couleur de l'iris. Il faut y ajouter la dilatation plus ou moins grande de la pupille. L’iris est en effet une sorte de diaphragme, de couleur variable avec les sujets, présentant un orifice central, la pupille qui est toujours noire. Or, l'iris est essentiellement constitué par des fibres musculaires lisses qui se disposent en cercle autour de la pupille et forment autour de cet orifice un anneau aplati. La contraction de cet anneau, véritable sphincter de la pupille, rétrécit l'orifice et produit le myosis. Existe-t-il un muscle dilatateur de la pupille formé de fibres radiés, comme Henlé, Külliker, Iwanof, Merkel le soutiennent, ou doit-on admettre que la dilatation pupillaire ou mydriase est due au relâchement du sphincter que nous venons de décrire? Peu nous importe. En tout cas, si l'iris donne à l'œil sa coloration, celle-ci peut-être modifiée par les mouvements incessants de la pupille. C'est ainsi que des yeux où la couleur bleue prédomine par suite de la présence de ce pigment en grande abondance au niveau de l'iris peuvent devenir plus ou moins noirs quand ils sont très peu éclairés. C’est qu'alors la pupille s'est dilatée et occupe tout le

PR us champ irien. Des yeux d’un ton clair produisent parfois au crépuscule l'impression d'yeux de couleur foncée.

Or, plus l'iris est sombre, plus la cornée a d'éclat, « De même qu'une parure de brillants lance des feux plus vifs placée sur un vêtement noir que sur un vôêtement de nuance claire, de même la cornée rayonne d'autant plus que l'iris placé derrière elle est de couleur plus sombre » (Piderit).

Mais les mouvements de la pupille ne nous intéressent pas seulement par les modifications d'éclat qu’ils font subir au regard. Ils ont eux-mêmes une grande valeur mimique. On peut dire que le muscle irien est le plus petit des muscles de la physionomie : c’est celui dont la contraction rencontre le moins de résistance. Il est donc naturel qu'il réagisse le premier aux émotionsles plus délicates à apprécier. H. Spencer a montré que les muscles de la face réagissent avant les muscles des membres, parce qu'ils sont plus petits et plus facilement mobilisables. Pour la même raison on doit s'attendre à ce que la pupille enregistre, par ses changements incessants, les moindres modifications psychiques.

De plus, tandis que les mouvements mimiques sont plus ou rmoins influencés par l’action de la volonté, la contraction et la dilatation de la pupille sont purement réflexes et automatiques. La rougeur de la face et les mouvements de la pupille sont deux symptômes d'émotion qui ne peuvent tromper. Ce sont les deux seuls phénomènes mimiques dont les renseignements ont un caractère de certitude, Les physionomistes

)-) es A

attribuent à la rougeur de la face une très grande importance. « La rougeur et la pâleur de la face, écrit Mantegazza, sont les signes involontaires d'une émotion dont on ne saurait découvrir la moindre trace dans tout le reste du territoire mimique et même dans l'œil ». Il n'avait étudié que les expressions de l'œil dûes à la musculature externe. À côté des expressions du regard dües à la contraction des muscles perioculaires, il y en a de bien plus curieuses et surtout plus vraies, dües à la contraction de la museulature interne de l'œil, du sphincter de la pupille. C’est ce qu'a bien mis en vue M. le Professeur Pierret.

Il ne faut pas s'étonner si les variations pupillaires ont la même signification que les changements de coloration de la face. C’est que les nerfs de l'iris, comme les vasomoteurs proviennent du grand sympathique. Or celui-ci tient sous sa dépendance une série de mouvements qui sont soustraits à l’action de la volonté. Les muscles qu'il innerve sont les muscles de la vie organique, de la vie de nutrition. Ils s opposent aux muscles volontaires de la vie de relation. On pourrait même pousser plus loin l’analogie en constatant que l'iris fait partie de la tunique vasculaire de l'œil dont on ne saurait le séparer.

Nous ne voulons pas décrire l'innervation de l'iris. Nous signalerons seulement la présence, au niveau de la partie inférieure de la moelle cervicale et de la partie supérieure de la moelle dorsale, du centre ailio-spinal de Budge qui préside à la dilatation de la pupille. Ces fibres du sympathique arrivent à la moelle

rue

en suivant le trijumeau jusqu'au ganglion de Gasser (Dastre et Morat, François Frank), puis le tronc du sympathique (Claude Bernard) et enfin le rameau communiquant de la première dorsale (Dejérine- Klumpke).

L'iris est toujours en mouvement. Il réagit avec une délicatesse infinie sous l'influence des causes les plus variées. La lumière la plus douce suffit à retrécir le champ pupillaire qui peut devenir punctiforme sous l'influence d’une forte intensité lumineuse. Dans certaines affections, comme la paralysie générale, les deux pupilles punctiformes, souvent inégales, donnent au regard une expression bien particulière. Les dimensions de la pupille varient automatiquement dans la vision de loin ou de près. Ce sont ces variations qui sont connues en neurologie sous le nom de réflexes à la lumière et à l’accomodation.

Mais la pupille ne réagit pas simplement aux excitations physiques. Toutes les émotions retentissent sur elle et presque toujours en la dilatant (Pierret). Gratiolet insiste à plusieurs reprises sur ce fait que les pupilles se dilatent énormément sous l'influence de l'étonnement, de la stupeur, de l'épouvante. Dans l'étonnement produit par une sensation subite visuelle ou auditive « les yeux sont également très ouverts, mais leurs axes s’abaissent et convergent. La pupille est le plus souvent énormément dilatée. Le mouvement de l'œil est alors absolument sympathique et la dilatation de la pupille indique qu'il est dirigé sans conscience, sans motif qui lui SOit propre ».

Darwin donne Ja description suggestive d'une aliénée de 35 ans, présentant des accès de frayeur

oi intense avec dilatation pupillaire et rougeur de la face. « La physionomie exprime une angoisse extrême de l'esprit. La peau rougit sur le visage et le cou jusqu'aux clavicules et les veines du front et du cou font saillie comme de gros cordons. La lèvre inférieure s’abaisse et quelquefois se renverse. La bouche reste à demi ouverte, la màchoire inférieure se porte en avant... Les yeux s’ouvrentlargement et au-dessous d'eux, la peau semble tuméfiée ; les pupilles sont dilatées. Le front est couvert de nombreuses rides transversales ; vers l'extrémité interne des sourcils, il présente des sillons profonds et divergents, dûs à la contraction énergique et persistante des muscles sourciliers ».

La pupille est toujours contractée dans la colère. Ce caractère permet, d'après Gratiolet, de différencier celle-ci de l’épouvante, dans les cas où l'angoisse est poussée si loin qu'on pourrait les confondre.

Enfin la dilatation pupillaire est un élément constant de la mimique amoureuse. L'amour dilate la pupille (Pierret). L’œil prend alors une expression mystérieuse et attirante. Les belles dames romaines l'avaient deviné bien avant les psychologues et demandaient à la belladone de leur donner cette expression. Elles se chargaient ainsi de démontrer que les signes les plus sûrs sont toujours entachés de causes d'erreur.

L'observation de la pupille peut donc nous donner des renseignements précieux ; on l’a appelée non sans raison « la fenêtre de l'âme ». Ses mouvements purement réflexes ; l'impuissance de la volonté à les modifier lui donnent la plus grande importance mimique. Aussi ne doit-on pas s'étonner du sentiment

de gène que l’on éprouve lorsqu'on est lixé par une personne dont l'iris est d’une couleur très foncée. Ces yeux ressemblent à deux charbons, ils sont impénétrables. La gène que l’on éprouve en leur présence est dûe à l'impossibilité de se rendre compte des mouvements pupillaires. C’est là l'œil de l’hynotiseur.

Casimir Perrier, Brown Séquard avaient cette couleur de l'iris qui rend le regard étrange et troublant par la fixité de la couleur sombre formée par la somme de deux éléments homochromes (Pierret).

Les notions qui précèdent montrent que le globe oculaire n’est pas dénué d'expression comme le prétendent la plupart des physionomistes. Pour Piderit, par exemple, si on envisage l'œil en lui même, les expressions qu'on y lit sont des illusions, tout au plus pardonnables aux poètes et aux amoureux. Le globe de l'œil serait assez insignifiant et ne devrait son expression réelle qu'à la mise en jeu des nombreux muscles qui l'entourent. Cependant quelques physionomistes se sont élevés contre cette opinion. «Il semble, dit Lemoine, que la plupart des physionomistes se soient trop timidement arrêtés à la surface de ce globe lumineux, qu'ils aient négligé de pénétrer dans sa structure délicate et de demander par exemple, au sphincter de l'iris, aux humeurs qui le remplissent, le baignent ou le colorent, le secret de son éclat ou de sa langueur, de sa mollesse ou de son énergie, de sa douceur ou de sa férocité ».

L'œil est réellement expressif par lui-même, telle est la conclusion que nous voulons tirer de ce chapitre.

Page 1