III. Lamellibranches
Les Mollusques proprement dits sont des animaux à corps mou, renfermé toujours, pendant la toute première jeunesse, dans une coquille protectrice. Chez les uns, cette coquille persiste durant toute la vie, chez les autres elle disparaît et le corps de l’animal est nu. 11 n y a plus
I/ŒLf DES MOLLUSQUES
d’exemples de génération alternante comme chez les Molluscoïdes, et tous les Mollusques pondent des œufs qui éclosent le plus souvent au dehors, parfois au dedans de l’animal devenant ainsi vivipare. L’histoire de l'œuf des Mollusques est beaucoup plus simple que dans les classes précédentes; elle nous intéressera surtout quand nous verrons comment beaucoup de ces animaux assurent la sécurité de leur ponte par la construction d’abris ou par différentes autres dispositions qui témoignent d’un instinct maternel assez développé.
Le groupe des Lamellibranches nous fournira quelques exemples où la connaissance de l’histoire de l’œuf peut devenir d’une grande utilité pratique. Nous faisons allu-
sion à la culture artificielle de l’Huître, de la Mo nie commune et de la Moule perlière.
Beaucoup de Lamellibranches possèdent une « glande1 hermaphrodite » pouvant produire à la fois des ovules et des éléments mâles. Telle est l’Huître par exemple.
Les œufs des Lamellibranches sont généralement sphériques; quelquefois ils gardent la forme allongée qu’ils prennent en naissant dans l’ovaire et ressemblent ainsi à des « larmes bataves », conservant jusqu’après la fécondation une ouverture ou micropyle à l’extrémité de leur prolongement. Le vitellus est jaune pâle ou rougeâtre et pourvu d’une vésicule germinative à deux taches. Autour de la sphère vitelline se dépose souvent un peu d’albumen. L’enveloppe générale ou chorion est lisse et incolore.
L’Huître, régal de gourmet, fut de tout temps un aliment recherché de l’homme. Les Kjoekkenmoeddings des côtes danoises et le souvenir des huîtrières artificielles du lac Locrino, au temps des Romains, en font foi. Seulement, ce qui chez les Romains d’an tan et chez nous aujourd’hui est article de luxe, était, chez les antiques contemporains de l’époque de la pierre polie, article de consommation « populaire ». Comment expliquer autrement, en effet, ces immenses amas de coquilles d’Huîtres et de Mollusques
divers qui atteignent jusqu’à dix pieds de hauteur, deux cents pieds de largeur et mille pieds d’étendue, et qu’on appelle des « Kjoekkenmoeddings » ou « déchets de cuisine » ? Ne pourrait-on pas faire ce que les Romains ont fait autrefois, ne pourrait-on faire revivre en quelque sorte cette époque huîtrière des anciens Danois où l’Huître fut un véritable article de consommation générale? Voilà la question que Coste, en 1858, a voulu résoudre en faisant ses premiers essais de culture artificielle de l’Huître dans la baie de Saint-Brieuc. Les premières
expériences, entreprises avec trois millions d’Huîtres pondeuses, eurent un plein succès et sont devenues le point de départ des cultures artificielles actuelles. En 1865 le bassin d’Arcachon a fourni seize raillions d’Huîtres; en 1874 déjà, les deux mille quatre cent vingt-sept parcs en exploitation ont donné quatre-vingt-deux millions d’Huîtres d’une valeur d’environ trois mil-
Fig. 125.
limtre chargée
de naissain.
lions de francs! Pourtant le prix a doublé, ce qui prouve que la consommation a considérablement augmenté ; mais le but économique général est moins atteint que jamais : le producteur s’esl enrichi.
Chaque Huître femelle peut pondre jusqu’à deux millions d’œufs. Au sortir de l’ovaire, les œufs se rendent dans les mailles des branchies entourées du manteau, où ils forment une sorte de gelée blanchâtre, puis brunâtre ou grisâtre. Ils y séjournent pendant quelque temps, bien abrités, puis s’échappent (fig. 125) et éclosent. La jeune Huître est déjà pourvue de ses deux valves rudimentaires
L’ŒUF DES MOLLUSQUES
(Mitre lesquelles déborde le corps garni d’un revêtement ciliaire. Grâce aux cils, elle nage avec vivacité et des nuées d’innombrables petites Huîtres, à peine écloses, s’ébattent au moment du frai au-dessus des lmi trières en communiquant à l’eau une teinte blanchâtre et un léger trouble. Mais, peu à peu, le poids du corps et des valves augmente et entraîne le jeune au fond de l’eau. S’il trouve un corps solide, rocher, branche ou racine d’arbre, etc., il s’y fixe par le dos d’une de ses valves et prospère; s’il ne trouve au contraire qu’un sol fuyant, sablonneux ou vaseux, il périt. De cette connaissance des besoins du jeune animal découlent toutes les mesures à prendre pour l’établissement d'une lmitrière artificielle. Coste offrait au frai des Huîtres un point d’appui en semant au fond de l’eau quantité de vieux et gros coquillages, ou bien en disposant un grand nombre de fagots de bois. Au bout de six mois certains fagots étaient couverts de près de vingt mille Huîtres.
Tout récemment, M. Ryder est arrivé à reproduire les Huîtres artificiellement,, en recueillant le frai sur des tissus à mailles serrées comme la flanelle. Des millions de jeunes Huîtres récoltées par ce procédé ont été conservées, et en 46 jours de temps elles ont atteint une taille de 15 à 18 millimètres. Le frai d’Huître, fort abondant, se perd facilement, entraîné par le flux et le reflux; la seule difficulté est donc de le retenir pendant les
quelques jours où la jeune Huître est nomade jusqu’à ce qu’elle se soit fixée. Alors elle grandit rapidement. Si ce procédé se maintient dans la pratique, la culture huîtrière aura fait un grand progrès.
La Moule comestible ( Mytilus edulis ), ce prolétaire d’entre les coquillages, vit moitié à l’air, moitié dans l’eau, attachée, par son byssus aux rochers, piliers, etc., que la marée, en se retirant, met à nu.
L’époque du frai s’étend de février à la fin de mars. A ce moment, des millions de jeunes Moules, à peine écloses
des œufs, au sortir du manteau maternel, nagent près des côtes, souvent entortillées par leur byssus naissant et formant au repos des sortes de galettes. Puis elles se fixent contre un support solide et achèvent leur développement.
Elles sont tellement nombreuses qu’elles se touchent et s’entre-serrent de façon à entraver leur croissance faute de place.
Au moment de se fixer, la jeune Moule a le volume d’une graine de lin, un mois plus tard, celui d’une graine de lentille et, au mois de juillet, elle a acquis les dimensions d’une graine de haricot. La culture artificielle fut inaugurée, dit-on, dès l’an 1256 dans le golfe d’Aiguillon par l'Irlandais Walton.
A la suite d’un naufrage désastreux, forcé de subvenir aux plus pressants besoins d’alimentation, Walton, inventa le « pousse-pied », sorte de bachot qui permet de « naviguer » sur b' fond vaseux des moulières et qui esf encore en usage aujourd’hui. Le frai de Moules préfère en effet ces bas-fonds vaseux que la mer découvre à marée descendante. C’est là qu’on a établi de nombreux « bouchots », c'est-à-dire des rangées de palissades entretreil lissées et disposées en forme de Y, la pointe tournée vers la mer (fig. 126). Les jeunes Moules sont recueillies après l’éclosion et mises dans des sacs de vieux filet de pèche, puis suspendues successivement, au fur et à mesure de leur croissance, à des niveaux de plus en plus élevés contre les palissades. Retenues par les mailles, les Moules se fixent à l’aide de leur byssus contre la
palissade et y demeurent librement après la destruction du fdet pourri. En 1860, la production de ces bouchots fut de 57 000000 de kilogrammes de Moules d’une valeur de 1200000 francs.
Les œufs des Lamellibranches, au lieu de se loger dans les mailles des branchies, se rendent quelquefois entre les branchies dans la cavité du corps et s’y développent comme dans une chambre incubatrice. Les courants d’eau
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qui amènent l’oxygène nécessaire à la respiration de la mère viennent entourer les branchies et en meme temps alimenter de ce gaz les œufs. Chez les Mulettes, les œufs sont directement expulsés du corps.
La quantité d’œufs qui trouvent place entre les branchies est parfois tellement considérable que la forme de la coquille en est affectée. Ainsi chez l’Anodonte ou Moule d’étang, les coquilles des femelles sont bien plus grosses
Fig. 12(3. — Portion de bouchot d’une moulière.
et ventrues et se distinguent par là aisément et à première vue des coquilles mâles. Le développement de l’embryon dans 1 œuf a été bien observé chez l’Ànodonte. Le plus remarquable c’est de voir, à un moment, l’embrvon ar-
rondi couvert de cils tourner lentement sur lui-même à l intérieur de l’œuf, puis de constater, dès ce moment, l’apparition d’un byssus fort long et transparent.
A leur sortie de l’œuf les embryons possèdent également une expansion céphalique garnie de cils vibratiles,
L ŒUF
\evclum ou voile, à l’aide duquel ils peuvent nager, mais qui disparaît ensuite quand l’animal s’est fixé.
On sait le développement immense que les Lamellibranches ont pris à certaines époques géologiques. Nous ne prendrons comme preuve que le seul genre Gryphœa , sorte d Ilnître qui, à la base du Jurassique, forme des bancs fossiles de plusieurs* mètres d’épaisseur.