LES ENCOURAGEMENTS DE LA PREMIÈRE HEURE
S'il est incontestable que le Roi Léopold a « inventé » le Congo, s'il est non moins vrai qu'il trouva parmi ses compatriotes et surtout parmi ses officiers l'instrument sans lequel Son idée quelque belle qu'elle fut, n'eut pas été réalisée dans son entièreté, il serait profondément injuste de ne pas rendre hommage à ceux qui, en Belgique, firent montre d'un réel courage civique en soutenant une œuvre généralement considérée comme une utopie, même par les hommes politiques et les économistes de l'époque.
Cet état d'esprit, Sir Edward Malet, représentant du Gouvernement de la Reine d'Angleterre, l'a caractérisé à la conférence de Berlin, en termes particulièrement heureux :
« Pendant de longues années » dit-il, « le Roi, dominé par une idée purement philanthropique, n'a rien épargné, ni efforts personnels, ni sacrifices pécuniaires, de ce qui pouvait contribuer à la réalisation de son but.
Cependant le monde, en général, regardait ces efforts d'un œil presque indifférent. Par-ci, par-là, Sa Majesté soulevait la sympathie, mais c'était, en quelque sorte, plutôt la sympathie de la condoléance que celle de l'encouragement. On croyait que l'entreprise était au-dessus de Ses forces, qu'elle était trop grande pour réussir ».
Parmi les hommes qui, en Belgique, mirent leurs facultés au service de l'Œuvre à ses débuts, il convient de citer hors pair le Baron Lambermont et Emile Banning.
Lambermont fut, dès la première heure, l'un des partisans les plus convaincus des projets coloniaux du Roi dont il avait entrevu immédiatement toute la grandeur.
Son nom figure à chaque page de l'histoire du Congo ; aucune question ne le laisse indifférent : il se dévoue à l'organisation intérieure, au recrutement du personnel dirigeant, aux questions délicates de délimitations de frontières, aux questions financières.
Mais ce fut principalement à la conférence antiesclavagiste, qu'il eut l'occasion de donner toute sa mesure : tout le programme de la conférence fut élaboré par lui ; il en dirigea les travaux avec une habileté rare et sut éviter des écueils tels que plus d'un n'eut pas réussi à empêcher la Conférence de sombrer.
Le délégué de la Turquie, Caratheodory Effendi, a parfaitement défini le rôle de notre éminent compatriote à la Conférence de Bruxelles : « Présider durant de longs
mois à la direction d'un travail considérable, éviter les écueils, trouver les solutions, désarmer les résistances, en apportant à cette tâche une élévation de sentiments, une bonté et une modération dont nous avons tous été témoins, n'est-ce pas le rôle que le baron Lambermont a soutenu sans une défaillance pendant toute la durée de notre session ? »
La Conférence terminée, il tallut encore entreprendre une longue campagne diplomatique et de presse avant que son œuvre ne fut définitive.
Emile Banning fut présenté au Roi en 1867 et chargé par Lui d'écrire différentes notices, notamment sur les compagnies des Indes.
Déjà en 1876, il prophétisait dans VEcho du Parlement les conséquences des explorations africaines : « Ce grand mystère de l'Afrique intérieure se révèle de jour en jour. Aucun insuccès partiel, aucun désastre particulier n'arrêtera désormais l'élan ; une génération ne s'éteindra pas que le voile ne soit levé et la lumière faite. »
Le procès-verbal des séances de la conférence géographique fut rédigé par Banning qui s'occupa également d'élaborer les statuts de l'Ai A.
On lui doit aussi une œuvre remarquable de vulgarisation qui contribua dans une large mesure à populariser l'œuvre du Roi et intitulée : (( V Afrique et la conférence géographique de Bruxelles ».
A l'époque des entreprises par la côte orientale, Banning marquait déjà ses préférences pour une action nationale par la côte occidentale et il indiquait la Kamerun comme région favorable.
Lorsque vers 1882, le Portugal, soutenu par l'Angleterre, émit des prétentions au sujet de son droit de propriété sur les deux rives du Congo, Banning comprit le danger de ces revendications et les combattit énergiquement : il publia notamment, en 1883, un mémoire qui contribua à modifier l'opinion des Anglais au sujet de cette question.
Il fut délégué à la conférence de Berlin avec le baron Lambermont et prit comme celui-ci une large part à l'examen des questions importantes.
Ce fut encore Banning qui préconisa l'union personnelle lorsqu'il s'agit de préciser la condition future du souverain de l'Etat indépendant.
« Il appartient à la Belgique », écrit-il, « de couronner l'édifice élevé par la Conférence de Berlin ; c'est une mission honorable autant qu'inoffensive. L'assumer avec une fierté virile est une nécessité nationale au même titre qu'une convenance européenne. Le pays ne saurait décliner le rôle auquel le convient son Souverain et l'assentiment des Puissances, sans manquer à lui-même, ni s'exposer à déchoir dans l'opinion du monde...
Une union réelle entre la Belgique et le Congo n'est plus possible ; l'heure où le drapeau national aurait pu être arboré au cœur de l'Afrique est passée.
Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Les opinions diffèrent et nous n'entendons pas les discuter ici. Ce qui est certain, c'est qu'un Etat indépendant se fonde, qu'il est reconnu comme tel, qu'il a son propre drapeau, ses institutions distinctes.
C'est une colonie internationale qui s'organise, mais pour des raisons qu'il serait superflu de déduire, tout le monde y concède le premier rôle aux Belges.
Il suffit que les Chambres législatives autorisent le Roi à exercer le pouvoir souverain dans le nouvel Etat né sous Ses auspices.
Le concert d'acclamations qui s'élève aujourd'hui de tous les points du pays leur facilite cette résolution. Elle se résume dans l'établissement d'une union personnelle, dynastique, entre deux contrées séparées par l'Océan ».
Lorsque la France voulut s'annexer tout le bassin de rUbangi, des négociations furent ouvertes en février 1886 et Banning, une fois de plus, y joua un rôle important.
En 1888, il fait paraître un volume intitulé : « Le par^ tage politique de V Afrique » dans lequel il démontre la nécessité de la création d'un Etat au centre du Continent noir, après le partage de la côte. Il y rend hommage à Léopold II, qui a compris, avec un rare coup d'œil politique, que l'Etat qu'il comptait fonder, allait avoir à remplir un rôle analogue à celui de la Belgique en Europe, rôle qui consiste à soustraire aux compétitions une position importante et un territoire envié.
A la Conférence de Bruxelles, Banning travailla aux côtés du baron Lambermont et les quelques mots qui suivent feront toucher du doigt les difficultés qu'il eut à y surmonter : « Nous eûmes à nous mouvoir », dit Banning, « dans un monde de suspicions, d'antagonismes, d'animosités de toute nature ; des intérêts mul-
tiples se sont mis en travers de nos efforts... Si l'œuvre a finalement abouti, ce n'a été qu'au prix d'efforts incessants pour tourner les obstacles et renouveler les négociations, au prix d'une patience à toute épreuve, renouant et rassemblant vingt fois les fils rompus. Bien des journées commencées à neuf heures du matin ont fini à minuit et au-delà ».
Il est hors de doute que parmi les hommes qui ont soutenu le Roi au début, Banning prend une des places les plus en vue ; il a servi l'entreprise royale par des livres attachants, des études admiratives et parce qu'on peut appeler la propagande de l'enthousiasme.