‹ L'œuvre complet de Eugène DelacroixChapitre 10 sur 97 · XXXII INTRODUCTION A · texte numérisé non relu

XXXII INTRODUCTION A

aucune action. Il en a laissé les joies et les grandeurs aux peuples encoi'e enfants, étrangers aux phénomènes de la spéculation, aux peuples de l'Orient et du Midi. L'art de la France, c'est la parole, peut-être entre tous les arts le plus grand. Mais notre esprit logicien reste fermé aux jouissances purement esthétiques. Aussi ne faut-il pas s'étonner que la patrie de Nicolas Poussin, de Descartes et de Bossuet, qui pour tout poème épique a la Henrtade^ soit privée du sens qui lui permettrait d'entrer en communication parfaite avec l'art de Delacroix.

Succéder à David, posséder le don de la couleur et du mouvement, déjà les conditions étaient mauvaises pour réussir. Cela seul eût suffi à compromettre le succès de Eugène Delacroix. Mais, en outre, il se dégage de son œuvre une influence particulière, qui devait achever de dresser entre le peintre et le public un dernier obstacle que celui-ci jamais ne franchirait. Bien qu'il eût l'esprit remarquablement clair et froid, Delacroix avait l'âme passionnée et de plus troublée autant que pas une en ce siècle. Or comme l'âme de l'artiste est au moins de moitié dans ses créations, il en est résulté qu'en tous les ouvrages de Delacroix il règne une sorte de souffrance cruelle qui agit péniblement sur le spectateur. Le maitre heurte donc ainsi le fond du caractère national, railleur, léger, sceptique et qui veut qu'on l'amuse. Car voilà qui est fort misérable et triste à dire, non seulement le public français fait passer le sujet dans l'art avant l'art même, ainsi que nous l'avons constaté; mais de plus, en matière de sujets, il n'aime que le sujet gai. Yo\'ez, auprès des contemporains de Delacroix, la fortune de Gavarni, et comparez à l'infortune de Daumier, ce colosse qui fait encore peur au « bourgeois ». Et que d'exemples encore on pourrait citer ! Quel est le poète national ? Béranger. Quel est l'historien national? 'SI. Thiers. N'est-ce pas écrasant? Qui ne connaît l'estampe, d'après Landseer, je crois, représentant une scène d'inondation.' Une chienne avec ses petits a été emportée par les eaux. Sur la niche, qui flotte à la dérive, la lice hurle au perdu. L'éditeur, la gravure achevée, n'en vendit pas dix épreuves pendant des années. On admirait, mais c'était trop triste. Subitement éclairé, un jour, le marchand fait ajouter sur la planche, à l'horizon, une toute petite barque, montée par deux hommes, nageant à force de rames vers l'épave encore vivante. Les chiens seront sauvés! A partir de ce moment, p:;r le seul fait de ccttcaddition en apparence inoignifiantc, l'estampe fit fureur,

«F.rVHK Di; Dl.LACiîOIX

Page 1