‹ L'œuvre complet de Eugène DelacroixChapitre 9 sur 97 · XXX INTRODUCTION A · texte numérisé non relu

XXX INTRODUCTION A

lettre, remplaça le style lâché par la rhétorique, l'élégance tourmentée par la raideur, l'extravagance du mouvement par l'inertie, la vie turbulente par l'immobilité du marbre voisine de la mort. Il fut pédant par horreur de ta corruption, se fit Boileau en haine de l'Astrée. Les moyens de l'art sont la fiction et non l'illusion. Entre l'artiste et le spectateur, il doit exister un accord préalable, une entente commune, inconsciente, établie par l'habitude, par le milieu, par l'éducation, et parfaitem.ent nommée convention, qui permet au premier de montrer, au second de reconnaître sur une surface plane le relief des corps ou la perspective profonde de terrains fuyant jusqu'à l'horizon. Chez les peuples spontanément artistes, comme ceux de l'Italie au seizième siècle, cette convention est universellement connue. L'art peut y varier ses procédés, ses formules, ses méthodes; toujours on le comprend, chaque transformation, chaque extension appliquée aux signes représentatifs rencontre aussitôt un regard intelligent. En France, non.

La lente éducation de l'œil par l'image, qui de toutes parts vient au devant de chacun, — dans la rue, par l'estampe à la vitrine du marchand, au foyer, par le journal ou le livre illustrés, et surtout par les visites de désœuvrement ou d'usage mondain aux E.xpositions (car des musées il n'y a pas à parler, qui y va, sauf les artistes et les touristes :} — cette éducation collective impose à tous une certaine fiction esthétique, la convention régnante, celle de l'école à la mode. La somme d'attention dont le public est capable dès lors est épuisée. Se présente-t-il une fiction nouvelle, jusqu'à ce qu'à son tour elle s'impose par la durée, elle est déclarée fausse, ridicule, poursuivie d'inintelligents quolibets, on lui refuse le droit d'exister. Dès lors on s'explique combien la routine fut déconcertée, lorsque Delacroix vint bouleverser les idées reçues, montrer un dessin et un coloris en contradiction déclarée avec

le coloris et le dessin que depuis un tiers de siècle, depuis le Serment des |

Iloraces. on avait adopté comme la formule belle par excellence. Développer toutes les richesses, les somptueuses complications d'une science que l'école de David avait oubliée, méprisée ; remplacer par un vaste déploiement des ressources ainsi perdues, désormais renouvelées, rajeunies, accrues par des dons de génie, les procédés indigents qui constituaient la fiction adoptée, n'était-ce pas troubler en véritable fâcheux notre paresse d'esprit ? I Pour humiliante qu'elle soit, ne reculons pas devant h confession de nos

L'ŒU\'RE DE DELACROIX XXXI

lacunes. La France n'aime point l'art pour l'art lui-même, elle n'aime dans 1

l'art que le sujet, le motif, l'anecdote, c'est-à-dire le prétexte de l'art. Elle est •

à peu près dénuée du sens plastique et pittoresque, comme en poésie du sens |

lyrique, et ne veut pas l'avouer. De là tant d'admirations qui portent à faux, j

tant d'engouements éphémères, parce qu'il manque aux talents qui en sont j

l'objet, les qualités de fond, les qualités éternelles sur lesquelles repose la i

durée de l'œuvre d'art. Les mieux doués, parmi ceux qui forment le public i

des Expositions, ne paraissent pas soupçonner qu'il estnécessaire d'exercer, de cultiver ses sens, pour atteindre à la pleine jouissance des plaisirs intellectuelb |

dont les sens ne sont que les organes sans doute, mais les organes essentiels. On ne se doute pas assez qu'il faut avoir le regard juste pour comprendre et |

juger, je veux dire goûter la peinture, la statuaire ou l'architecture, autant que l'oreille juste pour goûter la musique. Suivant jusqu'au bout la comparaison \

qui est rigoureuse, ajoutons que le regard comme l'oreille, même naturellement justes, ont besoin d'une éducation progressive pour pénétrer dans toutes leurs délicatesses l'art des sons et l'art des couleurs. Tel percera de prime-saut l'esprit de surface d'Auber ou d'Horace Vernet qui, sans études, tout au moins sans de longues fréquentations, n'arrivera jamais à pénétrer les profondeurs de Beethoven et de Rembrandt.

En 1824, l'art officiel en était encore, en France, à l'austérité factice et à la froide correction de l'école de David. (L'enseignement, de nos jours, s'en dégage à peine, et point par la bonne porte.) On refusa de commencer la nouvelle éducation devenue indispensable pour entrer dans l'intelligence des procédés employés par Eugène Delacroix. Tout en ce pays, dans les habitudes esthétiques et dans le sang de la race, protestait contre l'originalité du peintre. Son génie était en contradiction formelle avec le génie national. — Le génie français a placé son idéal dans les clartés sereines de la raison. Par ses côtés moins élevés, il est négatif, pratique, utilitaire ; il n'est nullement poète, artiste fort peu. C'est que sans doute l'art et la poésie appartiennent trop au sentiment, à la passion, à un ordre de sensations raffinées, pour s'allier aisément à l'analyse et au raisonnement. Aussi, en art, notre goût est-il raisonneur et abstrait. Ce qui l'arrête, l'occupe et le charme, c'est l'intérêt du sujet, et encore, dans certaines conditions auxquelles je reviendrai tout à l'heure. La couleur, le plus puissant, le plus énergique des moyens pittoresques, n'exerce sur lui

Page 1