‹ L'œuvre complet de Eugène DelacroixChapitre 4 sur 97 · INTRODUCTION A · texte numérisé non relu

INTRODUCTION A

continue, en lui donnant un formidable coup d'aile, le mouvement de nos chers maîtres français du dix-huitième siècle. Ils ont repris, ceux-ci, très large enfin après cinquante ans d'oubli, de dédain, leur place au premier rang dans l'histoire de notre art. C'est que leurs œuvres sont formées du plus pur rayon de l'esprit national, c'est que nos petits maîtres (on dit aussi « les petits maîtres du Nord » d'hommes dont quelques-uns furent grands), c'est que ces hommes sont plus et mieux que des peintres, mieux que de simples V03^ants ; ils ont les dons si précieux de leur race : l'intelligence, la clarté, la variété, l'enjouement. En outre, ils ont su être sincères, sinon toujours vrais, et, sans pédantisme, faire une prodigieuse dépense de talent.

Avant eux, quels sont les maîtres vraiment français? — Au seizième siècle la tradition flamande essa3-e bien de se franciser avec les Clouef, mais avec les frères Le Nain seulement apparaît la première lueur d'un art national qui ne dut rien à la triple tradition de l'Antiquité, du Moyen Age ou de la Renaissance.

Sauf ces exceptions, restées si obscures, l'Ecole se fait toute italienne, toute florentine. Au di.\-septième siècle. Le Sueur seul est Français, et dans une expression restreinte de son art, dans sa Vie de Saint Bruno ; tout le reste de son ceuvre est romain, romain comme l'œuvre entier de Poussin, dont le trop' prudent génie s'épuise à effacer en lui toute trace de sa nationalité. Si l'empreinte française résiste aux efforts du philosophe des Andelys, c'est à son insu et com.me malgré lui. Les grandes renommées du dix-septième siècle après Poussin : Le Brun, .Mignard, Jouvenet, se perdent dans l'imitation emphatique, dans la convention lourde et pompeuse, dans le ballonnement, dans le boursouflé où l'académisme infectieux des Bolonais avait conduit le mouvement si original et si honnête, si noble et si humain de l'Italie renaissant à l'art.

De ces mains pomt maladroites, mais solennellement ennuyeuses, l'art tout à coup monte aux mains de "VV'atteau, de Boucher, de Fragonard, de Chardin, de Prud'hon, disons même de Greuze. Ils se succèdent l'un à l'autre, se partagent le dernier siècle, et, en dépit des Lagrenée, qui se cramponnent à la tradition immobilisée, glacée, ce sont eux, ces petits maîtres, qui fondent l'Ecole française et qui sont les seules gloires de leur époque.

Us ont eu double méi-itc. Peintres, c'est-à-dire, au point de vue de la

L'ŒUVRE DE DELACROIK XI

technique, hommes de métier, ils sont revenus à l'étude directe des beautés naturelles, saisies dans la pleine lumière du soleil; artistes, c'est-à-dire, au point de vue de la conception, poètes, ils ont renoncé à la mythomanie du grand siècle, ils ont relégué au magasin d'accessoires toute la friperie m3-thologique, tous les mannequins héroïques, qui trompèrent tant de gens et firent, pour un temps, considérer comme créateurs des metteurs en scène qui n'étaient que d'habiles gens, des artisans de quelque adresse en marqueterie pittoresque.

Tant de fantaisie, d'éclat, d'imprévu, tant de songes ailés sous la brosse de Watteau, tant de grâce chez Boucher, d'esprit chez Fragonard , tant de finesse chez les Saint-Aubin, chez les vignettistes, tant de volupté chez Clodion, tant de vérité, de pénétrante observation chez La Tour, tant de science enfin et tant d'honnêteté, de force, de grandeur sous une apparente simplicité, de tels miracles de couleur dans le talent de Chardin ne purent sauver l'École française.

De la liberté conquise elle abusa jusqu'à la licence, et l'homme au cothurne, le plus brutal et le plus froid des maîtres — car c'était un maître — éteignit le soleil dans les arts, étouffa toute vie, tout ra3'on, toute vérité, toute passion en peinture, et, par suite, dans toutes les manifestations plastiques. Rien de ce qui exige du go'ùt n'échappa aux atteintes de la férule. Jusqu'au mobilier, jusqu'à la mode, tout se fit pétrifiant d'ennui sous l'influence de David. Et cependant une page, digne d'un plus grand que lui, dans l'œuvre de David, son Marat assassiné^ ce .Marat, sinistre héros d'une belle peinture, aurait dû suffire pour éclairer cette dure intelligence et l'amener à la seule théorie vraie en fait d'art : la passion.

Car voilà ce qu'ils avaient et ce qu'ils étaient, ce qui les grandissait, les exaltait, les faisait artistes, les artistes du dix-huitième siècle : ils cro3'aient à quelque chose, ils croyaient au plaisir^ l'aimaient, voulaient le rendre et, sous toutes les faces, le représenter, le communiquer; ils avaient une passion, celle de la grâce élégante, de tout ce qui est aimable, charmant, fait pour plaire, la passion de la femme, de tout ce qui la touche, l'accompagne, lui est séant, encadre et fait ressortir les séductions de sa beauté. — Sans doute, un peuple artiste peut avoir une passion plus noble, mais telle quelle cependant, il n'en fallait pas davantage pour créer tout un art.

Et le plaisir lui-même, à bien y regarder, n'a-t-il donc pas sa noblesse, lui aussi, et même sa moralité! L'art du plaisir est-il un art frivole? On l'a dit. Mais, qui dit cela: Le très suspect puritanisme des races m^'stiques et iconoclastes qui condamnent Part, même le plus élevé, comme un plaisir. Tous les grands civilisateurs pourtant ont affirmé la grandiose importance des arts et des enchantements qu'ils suscitent; ils ont préconisé l'utilité sociale et la nécessité humaine des jeux, des fêtes, du plaisir.

Dans les angoisses du combat pour l'existence, dans l'incertitude de l'équilibre social, diins l'amertume, dans l'étonnante et constante tristesse des temps, ces délicatesses, ces gaietés, ces voluptés mettent un rayon de lumière qui illumine les sévérités, les soucis et les ombres de l'heure présente. A merveille, elles s'associent aux mouvements graves et puissants de la philosophie des empires, comme aux profondes ironies de la politique.

Il V a chez l'homme une réelle noblesse k vouloir et à savoir orner de cette façon l'aridité de son séjour terrestre, à en dissimuler les douleurs et les terreurs sous un voile de magniticence qui les pare sans les faire oublier.

Des esprits étroits, d'assez pauvres moralistes, chagrins plutôt qu'austères, dépourvus d'histoire et de philosophie, ont confondu cette faculté privilégiée, ce pouvoir de haute origine, avec le très vulgaire besoin de s'étourdir. Ils l'ont comparé à la soif de quelques malheureux pour les boissons enivrantes. Ils n'ont pas compris que le plaisir est une des lois éternelles de la nature humaine, pratiquée par tous les peuples et dans tous les âges, loi nécessaire, loi d'équilibre moral, loi d'harmonie vraiment providentielle.

Le comte Joseph de .Maistre a osé réhabiliter le bourreau : quel penseur osera donc écrire la réhabilitation du plaisir et dire enfin tout ce qu'il y a dans le plaisir de sto'icisme et de grandeur? Ce n'est point ma tâche.

Ma tâche ici est plus modeste et j'y reviens.

« Il ne nous reste sur la vie des grands maîtres que peu de renseignements auxquels l'histoire puisse se fier. Il est fâcheux que nous soyons si mal servis dans le désir naturel de nous instruire de ce qu'ils ont été, de la vie

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qu'ils ont menée, car !c plaisir de jouir de leurs ouvrages ne nous suffit pas : nous voudrions faire connaissance avec leurs personnes, bien plus, avec leurs bizarreries et leurs passions; nous aimerions au moins à les trouver des hommes comme nous, dans la partie la plus vulgaire de la vie. Peut-être est-ce un secret sentiment de jalousie qui nous fait désirer de les rapprocher de nous, en les abaissant à notre niveau. Peut-être est-ce un sentiment de ce genre qui a contribué à défigurer leur histoire, les montrant quelquefois sous un jour trop défavorable; comme aussi une admiration excessive s'est plu souvent à les exalter outre mesure.

a Presque toujours, les événements de leur vie ont été arrangés selon le caractère qu'on leur supposait d'après leurs ouvrages. Tantôt ce sont des apologies écrites par leurs élèves et leurs amis, tantôt ce ne sont qu'anecdotes et traditions incertaines, recueillies par des hommes d'une époque postérieure à celle où ils ont vécu.

'( On a peine à se figurer qu'ils étaient souvent des hommes simples, s'ignorant presque eux-mêmes, échauffés à la vérité par une passion douce pour leur art, dont ils faisaient l'occupation la plus chère de leur vie; poussés plutôt par un désir d'exprimer les idées qui les remplissaient que de jouer un rôle et de poursuivre un fantôme de réputation. En général, on ne s'est occupé d'eux qu'après leur mort, ou après que leurs ouvrages, ayant jeté beaucoup d'éclat, il était difficile de remonter aux événements qui avaient entouré le berceau de leur renommée. On peut donc dire qu'ils ont reçu la noblesse de leurs ouvrages, au rebours des gentilshommes, enfants souvent dégénérés d'illustres pères. Cet éclat de leurs travaux, en rejaillissant sur leurs j

personnes, est venu trop tard pour adoucir l'amertume d'une vie si souvent j

pleine de traverses, et n'a presque jamais servi qu'à éclairer leurs derniers pas dans une carrière pénible. » j

Ces regrets, qui sont en même temps des vœux quant à la façon dont il '

faudrait écrire la biographie des inaîtres, c'est un maître qui les a exprimés, c'est Delacroix lui-même dans son Essai sur les artistes cclchres (ancienne Revue de Paris, tome XI, page i38). Nous devons donc en tenir compte. C'est pourquoi, et nous ne nous lasserons jamais de le faire, appelé à parler une fois de plus de l'œuvre considérable d'un génie si complet, il nous a paru intéressant de u remonter aux événements qui ont entouré le berceau de sa

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