XIV INTRODUCTION A
renommée », de rechercher la genèse de son talent, de retracer, poi:r employer le mot si juste de Gœthe, ses « années d'apprentissage. «
Les historiens de Eugène Delacroix ne le prennent habituellement qu'en 1^22, à ce premier Salon ot^i il exposa. Dante et Vifffile. Arrêtons-nous d'abord aux neuf années qui précèdent : i8i3-i822.
\Delacroix (Ferdinand -Victor-Eugène) est né le 7 floréal un Yl (2(5 avril 1708), à Charenton-Saint-Maurice, aux portes de Paris. Son père, alors ministre de la République Française auprès de la République Batave, ancien avocat au parlement, avait été secrétaire de Turgot, puis député de la Marne h la Convention; plus tard, il fit partie du Conseil des Anciens, fut ambassadeur en Hollande, préfet des Bouches-du-Rhùne, après le iS brumaire, et enfin de la Gironde. Il mourut à Bordeaux en i8o5. — Sa mère, une demoiselle Œben, était d'une famille d'artisans-artistes, fille de l'ébéniste Œben, luimême élève de BouUe, et qui réparait les œuvres de son maître. Il sculpta des bordures d'estampes pour la grande marquise. Madame de Pompadour; cela seul est un brevet de maîtrise.
Le plus lointain souvenir que l'on ait sur Eugène Delacroix a été conservé par Alexandre Dumas père dans un de ces récits où son invention de romancier n'était point chiche d'ornements imaginaires ajoutés à un fond de vérité. « La jeunesse de Delacroix, dit-il, fut un accident éternel. A trois ans, il avait été pendu, brûlé, noj'é, empoisonné, étranglé.» Le docteur ^'éron, dans ses Méi7ioires d'un Bourg-eois de Paris, répète l'anecdote pour lui avoir été confirmée par le maître, à qui il aurait dit à ce sujet : " La Providence voulait que vous fissiez le Massacre de Sci'o et vous réservait un siège à l'Institut. )^ On retrouve la trace des mêmes faits dans les Notes de Léon Riesener publiées par M. Philippe Burty.
Il nous reste sur l'enfance de Delacroix d'autres témoignages où apparaît sa personnalité. M. Edouard Rodriguos, un beau et excellent vieillard, bien connu du monde musical, et mort récemment, racontait à i\I. Alfred Robaut, qui nous l'a rapporté, comment il Pavait connu. « J'étais bien jeune, quand je vis Eugène Delacroix pour la première fois, disait M. Rodrigues. J'avais dix ans, et lui, sept. C'était chez un de ses oncles, ami de mon père. «Vo3'ons, Eugène, travailles-tu bien?» lui dit son oncle. < Oh! oui, tiens, je vais te réciter la dernière fable que j'ai -Dorise. »
L'ŒUVRE DE DELACROIX XX'
Fi il se mit à débiter avec (eu ces quelques vers :
Un bloc de marbre e'tait si beau Qu'un statuaire en fit l'emplette.
Qu'en fera, dit-il, mon ciseau?
Sera-t-il dieu, table ou cuvette?
Il sera dieu; même je veux Qu'il ait en sa main un tonnerre.
Tremblez, humains
Il paraît que ces derniers mots surtout furent prononcés d'une façon si énergique, déclamés avec un accent si terrible, qu'on ne pouvait croire qu'ils sortissent de la bouche d'un enfant. Son jeune ami en fut frappé au point de ne jamais l'oublier. Déjà il avait le feu, la passion, la faculté de s'assimiler et d'exprimer, qui fait les grands artistes dramatiques. Ne faut-il pas voir là l'origine du penchant que Delacroix eut toujours pour le théâtre comme pour le roman d'action et qui lui inspira tant d'oeuvres admirables, notamment les scènes de Faust ^ de Gœ/- de Berlichingen. d'Hamlei, du Co7'saire, de Lai'a, du Giaour, d'h'anhoè'? Evidemment il n'arrivait à cette justesse si expressive du geste, à une mimique si caractéristique du mouvement, que par la spontanéité avec laquelle il évoquait le personnage du poète, entrait dans son rôle, se le jouait à lui-même, comme il le comprenait et comme il eût voulu qu'on l'eût représenté. Formuler ainsi un type original et lui donner !a vie, est le don le plus précieux du comédien. Delacroix l'avait.
On sait aussi, par Riesener, par ^l. Moreau, qu'il eut très jeune un goût déclaré pour la musique, il le conserva toute sa vie. Ses lettres en font foi. Ce goût eut même chez lui, pendant quelque temps, l'ardeur d'une vocation qui ne céda qu'à l'entraînement d'une vocation plus forte. En 1824. à l'époque du Massacre de Scio, il n'avait pas encore abandonné son instrument favori, le violon, sur lequel il se plaisait à retrouver les mélodies des No:{:^e, de Tancrède, de Don Juan, entendues la veille. Auditeur assidu des concerts du Conservatoire, plus tard il ne manque pas une soirée d'Halévy, de Berlioz; il est l'anii de Franchomme, d'AUard, de Prudent, de Batta, de Delsarte, de Valentin Alcan, ce grand maître ignoré, de Chopin surtout dont, à diverses reprises, il fit le
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portrait. L'émotion musicale inspire le peintre. "Il nous souvient à ce propos,» dit M. Moreau. u qu'un jour du mois d'août i856, visitant avec Delacroix ses fresques de Saint-Sulpice. encore enveloppées de leur chemise de planches, il nous montrait avec complaisance cet ange magnifique qui, dans le tableau de VHéliodore, frappe le profanateur de sa verge vengeresse. Le morceau venait à peine d'être achevé et le maître attribuait sa réussite exceptionnelle à cet état indéfinissable de la pensée dans lequel l'avaient plongé les sons de l'orgue jouant le Dies ira'. Et à l'appui de cette observation, il se plaisait à nous citer un second exemple de la sensation éprouvée et du résultat obtenu, à propos de sa Dcsci-'iite de Croix de l'église Saint-Denis du Saint-Sacrement ; là c'étaient les chants religieux du mois de iNLarie qui. au dire du maître, avaient favorablement influé sur l'exécution de son œuvre et lui avaient inspiré notamment cette pose si douloureusement abandonnée de la Madeleine évanouie. »
C'est au Lycée Impérial Louis le Grand'; que Delacroix iit ses études universitaires. Il y eut pour condisciples le docteur Yéron et aussi Philarète Chasles, cet esprit éminent, si large et si varié, que ses contemporains n'ont pas classé à son véritable rang, très au-dessus des doctrinaires et des pédants pseudo-spiritualistes. Philarète Chasles a, dans ses Mémoires, tracé du Delacroix d'alors un portrait étrangement vivant et à coup sûr ressemblant.
« ...J'étais au lycée avec ce garçon olivâtre de front, à l'œil qui fulgurait, à la face mobile, aux joues creusées de bonne heure, à la bouche délicatement moqueuse. Il était mince, élégant de taille, et ses cheveux noirs, abondants et crépus, trahissaient une éclosion méridionale... Eugène Delacroix couvrait ses cahiers de dessins et de bonshommes. Le vrai talent est chose tellement innée et spontanée que, dès sa huitième ou neuvième année, cet artiste merveilleux reproduisait les attitudes, inventait des raccourcis, dessinait et variait tous les contours, poursuivant et torturant, multipliant la forme sous tous les aspects avec une obstination semblable à de la fureur... Tout était véhément chez Delacroix, même son amitié, qu'il m'a conservée jusqu'à la mort... "
C'est Delacroix en i8i5. Il était encore au lycée. Déjà, connaissant le peintre Guérin, il allait voir chez ce'ui-ci ses tableaux du Salon et se proposait de passer quelque temps dans son atelier, quand <' il ne serait plus à ce lycée, pour avoir au moins un petittalent d'amateur. » ^Lettre du zb août i8i5.) Les premières impressior.s pittoresques lui vinrent, d'après Riesener.des .Viîr(rr5 du Corrège,
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qui nous turent enlevés précisément en cette année iSi3. Beaucoup plus jeune, il assistait fort ému à l'exécution du médaillon de son père par un sculpteur italien, et ce n'est pas une hypothèse gratuite que d'attribuer une égale influence à la vue d'une peinture de Goya qu'il eut constamment sous les yeux pendant toute sa jeunesse, et même beaucoup plus tard. Je parle du portrait de M. Guillemardet, ami et collègue de son père à la Convention, et qui avait signé comme témoin à son acte de naissance. Les fils de ce Guillemardet restèrent les plus intimes amis de Delacroi.x. Le portrait est aujourd'hui au Louvre.
« Dès sa huitième année, il couvrait ses cahiers de dessins et de bonshommes.» dit encore Philarète Chasles. On en connaît même d'une date antérieure. Sur un petit almanach de 1804, décrit par M. Burty, on rencontre des dessins enfantins à la mine de plomb, une marguerite, un profil de jeune homme, deux urnes, deux bonshommes debout.
En 181 3, il dessine pour son camarade de collège, Blondel, le frontispice d'un petit album qu'il accompagne d'une soixantaine de vers (i) où l'imagination ressort déjà dans toute sa tendre souplesse. Si les vers sont malhabiles, les idées sont charmantes et pleines de cœur. Deux amis embrassent des carrières opposées. Lui, Delacroix, étudie les poètes anciens et se dirige vers les lettres et les arts. Ce qu'il veut surtout, c'est « rester simple » et « ne pas s'éloigner de la nature ». Son ami, au contraire, suivra la carrière des sciences :
Le sentier que lu suis est plus âpre et plus rude.
Et il exprime la crainte que la diversité d'études ne refroidisse leur amitié :
Don du ciel, aimable amitié,"
Je crois pouvoir compter encore
Sur celui que choisit mon cœur.
Combien je bénirais ton heureuse puissance. Si tes efforts pouvaient combler mon espérance Et d'un feu presque éteint ranimer la tiédeur!
Dès 1S14, il fait un premier essai de gravure sur un fond de casserole: un bossu, un profil de « Bonaparte », un officier bien campé sur un cheval au galop. Cela est encore un peu puéril, mais un burin de la même année est déjà très
(1) Voir au supplément (n° 1458) la composition qui accompagne ces vers.
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supérieur. Dans les bLincs. sur ki pianchc, retrouvcecn quelque tiroir, d'un entête de lettre ofricielle de la préfecture des Bouches-du-Rhône, il grave divers motifs : un moine assistant un coudamné, une tète d'homme à cheveux longs, que ie prendrais volontiers cour un portrait de Murât, et surtout un buste d'oftîcier portant cuirasse, écharpe et bâton de commandement, dans le goût des cavaliers de Rubens et de '\'an Dyck A la sûreté du trait, ce dessin me paraît exécuté d'après une ancienne gravure. De là date sans doute l'habitude qu'il prit et conserva -< de faire c'naque iour des croquis en quelques traits d'après des gravures dont il s'attachait à rendre le caractère le plus saillant. Rubens lui en avait donné l'idée. Il avait lu quelque part que ce fut à ce: exercice journalier, pendant le tem.ps qu'il passa en Italie, qu'il acquit une grande facilite, ainsi qu'à des études profondes d'anatcmie. Celles que Delacroix a faites lui-même et qu'il m'a données dans ce but sont extrêmement remarquables. » Ce détail nous est fourni par M. Lassalle-Bordes dans certaines Notes comtnuniquées à M. Philippe Burty, où l'ancien praticien de Delacroix a parlé de son maître en des termes difficiles à qualifier, et qui n'ont fait de tort qu'à lui-même.
En iSi6, Delacroix entre chez Guerin, le peintre de Marcus Se.xtiis, qui travaillait alors à son tableau de Euce et Didoii. Il s'y lia avec Géricault, déjà célèbre pour avoir exposé Y Officier de chasseurs à cheval l.i'"^!2) et le Cuirassier blesse 1814), mais qui venait encore à l'atelier pour y peindre le modèle vivant, li entre alors dans la féconde période des études sévères, fortement disciplinées, dessinant sans cesse, d'un libre crayon, par le relief et le modelé, d'après l'antique, d'après les maîtres italiens, au musée du Louvre; participant, sans succès d'ailleurs, aux concours d'esquisse de l'École des Beaux- Arts, de 1818 à iS^e; préoccupé de Raphaël; copiant en maître l'Enfant-Jésus de la Belle Jar\ii!!ière[cene copie atteignit en vente publique, en 188 1, le prix de 3,700 fr.); peignant d'après nature et la figure et le cheval-, multipliant les portraits de ses maîtresses, de ses amis, de ses parents; composant et achevant sur la demande d'un ami. pour Fcgiise d'Orcemor.r. une Vierge des moissons toute imprégnée de rapliaélisme; et entre tencs, comme un repos d'esprit, collaborant par la caricature aux journaux satiriques de la Restauration : au Xain jaune et surtout au 3//7-o/r; acceptant iSai d'exccuter au lieu et place de son ami Géricault, déjà malade, une Vic^-se du SacrJ-Cccur pour un couvent de Nantes, préparant enfin le Dan-e e! l'irir:'c qui "e mit aussitôt hors de pair.
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Le Dante et ]''irgile, exposé au Salon de 1822, fait époque dans l'histoire de recelé. Gérard, Gros, les deux maîtres écoutés de tous en ce temps-là, cxpiimèrent franchement leur sympathie pour le jeune talent qui se révélait tout à coup et dans une direction si opposée à la leur. Gros dit : « c'est du Rubens châtié. » Gérard dira bientôt : « il court sur les toits », mais inspire M. Thiers, le critique du CoiisiitatiouJiel, qui le premier affirme l'avenir du jeune artiste.
Assurément ce début est éclatant, et Delacroix est déjà bien affranchi des timidités et des disciplines excessives de l'époque : mais, visiblement, il estsous le joug de son admiration pour Géricault, qu'il avait vu heure par heure exécutant le Radeau de la Méduse dont certaines colorations se retrouvent dans le Dante. — C'est deux ans après, en 1S24, par le Massacre de Sciu, que se révèle dans tuute son originalité le génie de Delacroix. En face de cette scène de terreur et de désolation, si émouvante et si vraie, il est important néanmoins de constater que le peintre s'inspirait de lui-même, de sa propre émotion, de son imagination ardente. Il n'avait pas vu la Grèce, il n'avait pas assisté à ces com^bats dont il retraçait la poignante image avec une vraisemblance que le spectacle de la réalité peut-être lui eût enlevée. Nulle de ses œuvres ne le passionne autant. Il y travaille deux grandes années « et cependant, « nous dit M. Moreau, « dans les derniers mois qui précédèrent l'ouverture de TExposiiion, Delacroix dut redoubler de travail et d'efforts pour arriver à temps : tantôt il fait avec Emilie Robert, son modèle favori, des séances de cinq heures pour achever le beau torse de la femme traînée par le Giaour à la queue de son cheval; tantôt, mécontent tout à la fois de la couleur et du dessin de ce cheval, d'abord peint en entier d'inspiration, il va tout exprès à la poste aux chevaux avec Champmartin, puis au manège avec Scheffer. demander à la nature cet accent suprême de vérité inutilement cherché jusque-là. >. Et puis, toujours pressé par le temps, il confie à ses amis Fielding et Soulier le soin d'ébaucher diverses parties du ciel, certains coins de l'horizon, que néanmoins il lui faudra reprendre lui-même à la dernière minute.
Au sujet de ce tableau, M. F. 'N'illot, qui a bien connu Delacroix, a signalé dans une revue obscure un fait capital qu'il faut rappeler. En cette année 1824, un Français avait acheté des tableaux du grand paysagiste anglais John Cons-
table, dans l'inteniion de les ripporrer i Par:> a: d"en faire l'objet d'une spéculation. Ils figurèrent au Salon. De".;croix. -ui avait été à même de voir ces paysages avant l'exposition, frappé ie leur éclat e: de leur texture, rentre dans son atelier, reprend son Massacre se Scio presque terminé, empâte ses lumières, introduit de riches demi-teintes, donne par des glacis de la transparence aux ombres, fait circuler le sang e: palpiter îa chair. D'un seul coup d'ceil, il avait surpris un des plus grands secrets de la puissance de Constable, secretqui ue s'enseigne pas dans les écoles et çae :rop de professeurs ignorent eux-mêmes : c'est que, dans la nature, une teinte qui semble uniforme est formée de la réunion d'une foule de teintes diverses, perceptibles seulement pour l'œil qui sait voir. — Cette leçon, Delacroix s'en était trouvé trop bien pour l'oublier jamais. C'est d'elle qu'il conclut, soy?ns-en sûrs, à son procédé de modelé par hachures.
En 1827, bravant les critiques passionnées qu'avait soulevées le Mass:icre de Scio, Delacroix expose douze toiles. notamn::e.nt le Marina Faliero, celui de tous ses tableaux de chevalet qu'il préférait et qui est, avec VÉvéque de Liège, dont nous parlerons tout à l'heure, l'expression la plus exacte de l'art romantique, la Mort de Sardar.apale. qu'il appelait son ^"\''aterloo, œuvre incomplète d'ailleurs, avec des parties admirables, et le Chris' au jardin des Oliviers, qui esta l'église Saint- Pau!-Saint-Lou:s. au Marais.
Au Salon de i83i, Delacroix reparait avec trois ouvrages: \t Richelieu disant sa misse, qui a été brûlé dans l'incenile du Palais-Royal en 1848, la Liberté guidant le peuple, et un chef-d'œu\Te. le ^Lissacre de l'évêque de Liège.
Je m'arrêterai longuement à ce dernier tableau qui résume tout le génie du romantisme, sa passion pour ie moyen âge. l'intelligence qu'il en avait, et qui montre la magnifique virtuosité de la 'crosse du maître à cette heure.
On sait que le motif est emprunté au r:man de Walter Scott, Quentin Dunvard : « Guillaume de La IMark. surnommé le Sanglier des Ardennes, aidé des Liégeois révoltés, s'empare du c'nàteau de l'évêque de Liège. Au milieu d'une orgie, dans la grande salie et placé sur le trcne pontifical, il se fait amener l'évêque, revêtu par dérision de ses ha'r-its sacres, et le laisse égorger en sa présence. " Exécuté en 18-27, ^^ tableau n'a été rxp:;é que cinq fois : au Salon de 1 83 1, aux Expositions universelles de Paris .;>rr et de Londres (i 862), à l'E.xposition d'Alsace-Lorraine ■1S74 . e: chez M. Georges Petit (1884I. Jamais le
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grand artiste n'a poussé plus loin que dans cette œuvre la magie de la brosse, il n'a jamais appliqué plus sûrement son merveilleux instinct de composition.
Dans la salle immense en hauteur et en profondeur, sous les gigantesques trouées qui s'enfoncent dans une ombre sans limites, l'orgie se déroule en ligne serpentine autour delà nappe chargée de mets, de lumières, de cristaux et d'orfèvreries. L'évêque, paré de sa chasuble d'or, est amené par une foule hurlante, en face du Sanglier des Ardennes. Ademi-dressé de l'autre côté de la table, pesant de tout le poids de l'ivresse et de sa lourde armure sur ses deux pomgs armés d'énormes gantelets, Guillaume de La .'\ïark donne l'ordre d'assassiner le prélat. Déjà un boucher, les bras nus, tire son coutelas, le meurtre sera consommé tout à l'heure; et la victime, pourtant, indifférente à son propre sort, ne voit, ne fixe avec épouvante que les vases sacrés, profanés par l'attouchement sacrilège des soudards et des filles; ses vieilles mains, tremblantes d'horreur, se dressent vers le ciel. Les convives indifférents ou railleurs se retournent, s'accoudent, se hissent sur les escabeaux, l'un d'eux met un pied sur la nappe pour mieux voir; ils rompent ainsi, par la variété de leurs attitudes, la monotonie de la ligne régulière. Du milieu des ténèbres jaillissent quelques feux lointains, mystérieux, flammes vacillantes accrochées aux fûts des hauts piliers, et çà et là quelques éclairs lumineux : la croix incendiée parle feu d'une torche, le luisant pailleté de la crosse, la mître dorée, couverte de pierres précieuses, que deux bras rouges de vin, en attendant qu'ils se rougissent de sang, tiennent suspendue au-dessus de la tête du prélat.
-Mais le torrent de lumière part de la nappe éblouissante. Sur elle se détache la silhouette élégante des hommes d'armes; c'est elle qui renvoie au visage de Guillaume et des échevins de la ville, assis à ses côtés, l'éclat des fiam.beaux, des plats d'or et des cristaux scintillants.
Delacroix, nous apprend yi. '^'illot, éprouva de grandes difficultés à réaliser l'effet de la scène tel qu'il l'avait conçu. Aussi abandonna-t-il, à plusieurs reprises, une œuvre qui ne le satisfaisait pas. Enfin, il s'}' remit définitivement; l'homme debout vu de dos, à gauche, le préoccupait beaucoup, et il le recommença sept ou huit fois. Quanta la nappe blanche, c'était suivant lui le point capital du tableau. Un soir, en dessinant chez son ami, il lui dit : « Demain, j'attaque cette maudite nappe qui sera pour moi Austerlitz ou Waterloo. Venez à mon atelier à la fin de la journée. " M. A'illot fut exact au
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rendez-vous. Delacroix , vécu d'une courte blouse de flanelle rouge, la palette à la main, lui ouvrit, et, dès la porte, lui dit avec un sourire d'une fmesse inexprimable, en pinçant les lèvres et en hochant la tête : « Eh bien! mon cher, c'est Austerlitz ; vous allez voir cela. » En effet, la nappe blanche flamboyait et illuminait la sanglante orgie. « Je suis sauvé, ajouta Delacroix; le reste ne m'inquiète plus; je vais me mettre à l'architecture, je changerai ma disposition première et m'inspirerai, pour la charpente de la voûte, des croquis que j'ai faits au Palais de Justice de Rouen. »
Dans la pense'e de Delacroix, VErêqne de Liège devait surtout être vu à la lumière de la lampe, éclairé par un réflecteur. C'est un artifice sans doute et Ton peut trouver qu'en somme la plus belle lumière, celle des galeries publiques, est la lumière du jour. Cependant nous avons vu le tableau dans les conditions où Delacroix lui-même avait disposé cet éclairage factice. L'eftet ainsi est vraiment saisissant, il tient du prestige dioramatique, rehaussé par la hautaine énergie d'une création magistrale: c'est l'illusion d'une réalité supérieure.
Eugène Delacroix, il est coutumier du fait, a introduit dans cette œuvre admirable une expression tragique, il y a imprimé un aspect de grandeur solennelle qui élève le tableau de chevalet aux proportions du tableau d'histoire. Qu'importent les dimensions ! Le poète, en l'artiste, a compris, le peintre communique le sentiment de la sanglante dureté du moyen âge. C'est, dans cette page merveilleuse, la part de l'esprit. La part des yeux n'est pas moins étonnante. L'exécution rappelle les plus beaux morceaux que l'on pourrait citer des maîtres les plus divers. Non qu'il y ait in-iitation, mais pour déiinir une telle virtuosité, il nous faut évoquer les noms des plus opposés : Rembrandt, pour la puissance mystérieuse de la haute architecture; Rubens, pour le prodigieux emportement de la facture dans le groupe de l'évêque ; les Flamands, pour la finesse spirituelle des indications de lumière sur les armes, les objets luisants, brillants, accrochant au passage un éclair ou un reflet; Chardin lui-même, non comme procédé technique, mais pour l'analogie du rendu de certains objets: telle coupe, telle pièce d'orfèvrerie, sans couleur propre, sans ton local, n'ayant de couleur que celle des teintes environnantes, réfléchies dans une extraordinaire et savante mêlée de reflets et de contre-reflets à l'infini entre-croisés et multipliés; Delacroix
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lout seul ennn, pour l'a! t e-xquis a\ec lequel il jeuc des notes échnamcs et voilées tour à tour, et les rappels harmonieux de ses rouges pe'netrants et hardis. Quelle belle application de cette théorie de Delacroix disantque : " S'il faut ébaucher avec un balai, on doit terminer avec une aiguille, o
Décoré en 1(S3j, sans doute pour son tableau de la Libcrlé^Ccxr son talent e'tait toujours furieusement contesté, Delacroix désormais ne manque pour ainsi dire plus une Exposition. En ]832, il fait le voyage du Maroc et en rapporte les éléments de cet admirable joyau : les Femmes d\AIge)\ pour le Salon de 1834. où i! expose aussi la Bataille de Nancj- ci l'Amende Hoiio}\7bh%dor)t il avait emprunté le cadre, comme celui de VÉi'iqne de Liège, à l'admirable salle des Pas-Perdus du Palais de Justice de Rouen, pendant une de ses excursions (i8?i) à son cher pays de Valmont, près de Fécamp, " séjour de paix et d'oubli du monde entier » (i). A ce même Salon, les bons juges d'alors refusèrent la superbe i^cv/co ;?/;•(? de cavaliers maures, que Delacroix estimait assez pourtant pour en faire lui-même une reproduction à l'eau-forte.
Rappeler le; principales œuvres exposées successivement, c'est dénombrer les victoires du maître : iSSb^lc Prisonnier de Cliillon, pour ]e duc d'Orléans (on refuse Hamlefy^ — i836, son premier Saint Sébastien; — iSSy, la Bataille deTaillebourg^ pour A'ersailles;— iS3S, la Mcde'e, de Lille: les Coni'ulsionnaires; — 1839, Cléopalre ; Hamlet, la scène du cimetière avec Horatio et les fossoj'eurs:, — 1840, le Trajan. de Rouen; — 1841, ]& Prise de Constantinuple par les Croisés^ pour le Musée de Versailles; la Barque de Don A'a;/, léguée au Louvre par 'SI. Ad. Moreau.et la Noce Juive. Quel éblouissement! — 1845, le Marc-Aiir'ele,àt Lyon; la Sortie du Sultan Abd-el-Rhaman^ du Musée de Toulouse, et la Sibylle dont Rachel posa le mouvement; — 184(5, VEnVerement de Rébecca; Roméo et Juliette., cette aurore exquise: Marguerite à l'Eglise; — 1847,1e Christ eu croix; Musiciens juifs; — i8q8,C7/7-?.^/ au tombeau; Mort de Valentiri; Mort de Lara; Comédiens arabes., du Musée de Tours ; — 1 84Q, des Fleurs et des Fruits; une variante des Femmes d'Alger;
(i) Dans la plus ancienne lettre que l'on connaisse de Delacroix, adressée le 10 janvier 1814 à sonami Félix Louvet, le fils de l'auteur de Faublas, il donne des détails sur l'habitation d'un de ses cousins, propriétaire, à Valmont, d'une ancienne abbaye de bénédictins, qui lui a inspiré une foule d'idées romantiques. Ce mot, à cette date, sous la plume du futur chef du mouvement romantique, n'est-il pas curieux à noter?